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	<title>HDR &#8211; affordance.info</title>
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	<description>Le blog d&#039;un maître de conférences en sciences de l&#039;information. ISSN 2260-1856</description>
	<lastBuildDate>Tue, 27 Jan 2026 16:22:38 +0000</lastBuildDate>
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		<title>Pourquoi il ne faut pas interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans (mais réfléchir à interdire CNews aux adultes avec le droit de vote).</title>
		<link>https://affordance.framasoft.org/2026/01/pourquoi-il-ne-faut-pas-interdire-les-les-reseaux-sociaux-aux-moins-de-15-ans-mais-reflechir-a-interdire-cnews-aux-adultes-avec-le-droit-de-vote/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[Olivier Ertzscheid]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 26 Jan 2026 16:21:24 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Ecologie de l'info]]></category>
		<category><![CDATA[HDR]]></category>
		<category><![CDATA[Politique des algorithmes]]></category>
		<category><![CDATA[Privacy]]></category>
		<category><![CDATA[Réseaux sociaux]]></category>
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					<description><![CDATA[Depuis plusieurs mois, Emmanuel Macron tient un discours extrêmement offensif sur la nécessité d&#8217;interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans (malgré un premier taquet du conseil d&#8217;état). Et pousse très fort (en tout cas communique très fort) sur sa volonté de légiférer rapidement. Très rapidement. D&#8217;ailleurs c&#8217;est aujourd&#8217;hui (lundi 26 Janvier) que le [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p class="first-child "><span title="D" class="cenote-drop-cap">D</span>epuis plusieurs mois, Emmanuel Macron tient un discours extrêmement offensif sur la nécessité d&rsquo;interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans (<a href="https://www.01net.com/actualites/la-france-ne-peut-pas-interdire-les-reseaux-sociaux-aux-moins-de-15-ans-le-rappel-a-lordre-du-conseil-detat.html">malgré un premier taquet du conseil d&rsquo;état</a>). Et pousse très fort (en tout cas communique très fort) sur sa volonté de légiférer rapidement. Très rapidement. D&rsquo;ailleurs c&rsquo;est aujourd&rsquo;hui (lundi 26 Janvier) que le projet de loi arrive <a href="https://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/emmanuel-macron-veut-l-interdiction-des-reseaux-sociaux-aux-moins-de-15-ans-des-la-rentree-prochaine-20260124">à l&rsquo;assemblée nationale pour un examen en « procédure accélérée »</a> avec en ligne de mire (mais il a un peu de mal à viser en ce moment, huhuhu) une entrée en vigueur pour la rentrée de Septembre 2026.</p>
<figure id="attachment_11989" aria-describedby="caption-attachment-11989" style="width: 770px" class="wp-caption aligncenter"><img fetchpriority="high" decoding="async" class="size-large wp-image-11989" src="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2026/01/Capture-decran-2026-01-26-a-14.10.43-1024x581.jpg" alt="" width="770" height="437" srcset="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2026/01/Capture-decran-2026-01-26-a-14.10.43-1024x581.jpg 1024w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2026/01/Capture-decran-2026-01-26-a-14.10.43-300x170.jpg 300w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2026/01/Capture-decran-2026-01-26-a-14.10.43-768x436.jpg 768w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2026/01/Capture-decran-2026-01-26-a-14.10.43-600x341.jpg 600w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2026/01/Capture-decran-2026-01-26-a-14.10.43.jpg 1244w" sizes="(max-width: 770px) 100vw, 770px" /><figcaption id="caption-attachment-11989" class="wp-caption-text"><em><span style="font-size: 16px;">        Topper Harley ou Pete « Maverick » Mitchell, je crois que la question elle est vite répondue. </span></em></figcaption></figure>
<p>En plus de celui de baser l&rsquo;essentiel de sa communication sur le sujet au travers de publications sur &#8230; X, cette interdiction pose au moins deux problèmes.</p>
<p>D&rsquo;abord la rationalité d&rsquo;une telle décision en termes de politique de santé publique. Car tout le monde (je parle ici de la communauté scientifique, pas des experts de plateaux télé ou de votre oncle Patrick) est d&rsquo;accord pour indiquer qu&rsquo;il n&rsquo;existe pas de consensus scientifique sur le sujet d&rsquo;une addiction (aux écrans et/ou aux réseaux sociaux). Or la démonstration de cette addiction serait pourtant la seule cause rationnelle d&rsquo;une nécessité d&rsquo;interdiction. Interdiction qui si une addiction était un jour réellement démontrée, et si on poussait alors la logique, devrait ne pas se limiter aux moins de 15 ans mais s&rsquo;étendre aussi à l&rsquo;ensemble de la société et donc aux publics y compris &#8230; adultes, ou à tout le moins, pour ces publics, faire l&rsquo;objet de campagnes de sensibilisation au moins équivalentes à celle contre le tabac et l&rsquo;alcool (toujours pour lesdits adultes).</p>
<p>Ensuite parce que, et je l&rsquo;explique sur ce blog depuis des années, l&rsquo;idée même d&rsquo;une interdiction ou d&rsquo;un couvre-feu est totalement idiote. Non pas que l&rsquo;impact des médias sociaux sur les enfants et les adolescents soit nul, non pas qu&rsquo;il faille le minorer, non pas que lesdits réseaux sociaux soient exempts de problèmes et ne causent aucune situation de souffrance ou de dépendance corrélées à des situations sans lien direct avec l&rsquo;usage ou le non-usage des écrans ; mais cette interdiction telle qu&rsquo;elle est imaginée aujourd&rsquo;hui et au regard des dispositifs, des habitus technologiques partagés mais aussi de leurs failles inhérentes, cette interdiction porte en elle l&rsquo;ensemble des possibilités de contournement qui seront (et sont déjà) à l&rsquo;oeuvre pour s&rsquo;en défaire et la rendre au mieux inopérante et au pire totalement contre-productive. Dans le seul pays (démocratique) qui l&rsquo;a voté et tente de l&rsquo;appliquer (l&rsquo;Australie), <a href="https://www.mediapart.fr/journal/international/250126/l-australie-interdit-les-reseaux-sociaux-aux-moins-de-16-ans-avec-moderation?at_format=link&amp;at_account=mediapart&amp;at_campaign=mastodon&amp;at_medium=custom7">les adolescents concernés détournent déjà les dispositifs de reconnaissance faciale supposés certifier l&rsquo;âge</a>. Et sur un autre sujet, depuis que l&rsquo;on a interdit l&rsquo;accès aux mineurs aux mastodontes du porno que sont Youporn ou Pornhub, on a vu croître et se multiplier les sites pornographiques se soustrayant à l&rsquo;obligation de vérification d&rsquo;âge et encore plus immondes en termes de violence de contenu et de pratiques que les deux sus-nommés.</p>
<p>La seule vertu d&rsquo;une interdiction (pour autant qu&rsquo;elle repose sur un consensus scientifique et qu&rsquo;elle puisse s&rsquo;appliquer sans atteinte aux libertés fondamentales ce qui n&rsquo;est doublement pas le cas ce celle imaginée par Emmanuel Macron), la seule vertu d&rsquo;une interdiction est de minorer les effets nocifs, malsains, « addictifs » qui auraient été démontrés.</p>
<p>Mais la seule chose qui est aujourd&rsquo;hui démontrée, documentée et établie, et il faut donc encore une fois le marteler, <strong>c&rsquo;est que les plateformes de médias sociaux sont non seulement parfaitement au courant des nuisances qu&rsquo;elles produisent, mais qu&rsquo;elles sont aussi parfaitement en capacité de les limiter voire de les réduire à néant</strong> (en cassant les chaînes de contamination virales, en supprimant la visibilité de certaines métriques, en embauchant en nombre suffisant des modérateurs, etc.). Et qu&rsquo;elles ne le font pas parce que ce n&rsquo;est pas bon pour leur modèle d&rsquo;affaire. Et qu&rsquo;après les industries du pétrole et du tabac, elles entretiennent de manière cynique et criminelle le troisième grand mensonge de notre modernité. Je vous remets ce que j&rsquo;écrivais en Septembre 2023 dans l&rsquo;article « <a href="https://affordance.framasoft.org/2023/12/ouvrir-le-code-des-algorithmes-ne-suffit-plus/">Ouvrir le code des algorithmes ne suffit plus</a> » :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;">« Après les mensonges de l’industrie du tabac sur sa responsabilité dans la conduite vers la mort de centaines de millions de personnes, après les mensonges de l’industrie du pétrole sur sa responsabilité dans le dérèglement climatique, nous faisons face aujourd’hui au troisième grand mensonge de notre modernité. Et ce mensonge est celui des industries extractivistes de l’information, sous toutes leurs formes. (&#8230;) Et même s’ils s’inscrivent, comme je le rappelais plus haut, dans un écosystème médiatique, économique et politique bien plus vaste qu’eux, leur part émergée, c’est à dire les médias sociaux, sont aujourd’hui pour l’essentiel de même nature que la publicité et le lobbying le furent pour l’industrie du tabac et du pétrole : des outils au service d’une diversion elle-même au service d’une perversion qui n’est alimentée que par la recherche permanente du profit. »</p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p>Depuis que j&rsquo;écrivais ceci en Septembre 2023, la dérégulation totale de l&rsquo;espace médiatique (des chaînes de télé aux médias sociaux et passant par la presse écrite) s&rsquo;est encore accélérée alors qu&rsquo;on l&rsquo;imaginait pourtant déjà au maximum de sa vitesse, et chaque fait de notre réalité n&rsquo;est aujourd&rsquo;hui plus que le prétexte à un récit médiatique pour l&rsquo;essentiel aussi totalement hors de contrôle que totalement asservi aux intérêts de puissances illibérales ou d&rsquo;individus ayant fait le choix de les incarner ou de ramper à leurs pieds pour préserver leurs propres intérêts économiques. Ce ne sont pas « les médias sociaux » qui maintiennent à l&rsquo;antenne un pédocriminel (Morandini) ; ce ne sont pas « les médias sociaux » qui donnent libre antenne à une personnalité politique multi-condamnée notamment pour complicité de provocation à la haine (Zemmour) ; ce ne sont pas « les médias sociaux » qui font d&rsquo;un gigot mal cuit la source d&rsquo;un complot du monde musulman autour de la nourriture Halal ; ce ne sont pas « les médias sociaux » qui laissent sans sourciller à l&rsquo;antenne et en présence de journalistes, le fils d&rsquo;un chasseur de Nazis parler de <a href="https://www.liberation.fr/societe/il-faut-organiser-des-sortes-de-grandes-rafles-sur-cnews-arno-klarsfeld-suscite-lindignation-avec-des-propos-xenophobes-20260125_LOYDK45NTND53FWYBTLCOBHDGU/">la nécessité d&rsquo;établir aujourd&rsquo;hui des rafles de population immigrée</a> (Klarsfeld) ; ce ne sont pas « les médias sociaux » qui face à des images de l&rsquo;ICE assassinant à bout portant des citoyens américains reprennent mot à mot les éléments de discours de l&rsquo;administration Trump qui sont à l&rsquo;opposé de l&rsquo;évidence des faits et des images les documentant.</p>
<p>Vous me pardonnerez donc la comparaison mais <strong>l&rsquo;impact (délétère, problématique) des médias sociaux sur les mineurs de moins de 15 ans est infiniment moins problématique que l&rsquo;impact de l&rsquo;écosystème de l&#8217;empire Bolloré (notamment) sur la santé mentale et le rapport aux faits et à la vérité de toute la population adulte en âge de voter</strong>.</p>
<p>Et je veux ici encore une fois le rappeler, à chaque fois qu&rsquo;Emmanuel Macron (ou d&rsquo;autres) vous parlent de l&rsquo;urgence et de la nécessité de réguler les médias sociaux, il évite de traiter de la seule urgence qui vaille et qui serait de totalement repenser et rééquilibrer les forces du champ médiatique « classique » qui part totalement en vrille.</p>
<h3 style="text-align: right;"><strong>« Oui mais donc on fait quoi ? » me direz-vous.</strong></h3>
<p>On fait ce qui suit. Il est de toute évidence éminemment urgent et nécessaire d&rsquo;astreindre les plateformes de médias sociaux à des régulations limitant leur pouvoir de nuisance. Et chacun sait aujourd&rsquo;hui exactement comment faire. Tout comme chacun se rend aujourd&rsquo;hui compte qu&rsquo;il n&rsquo;est qu&rsquo;une seule et unique manière d&rsquo;y parvenir. Tout cela aussi je l&rsquo;ai déjà écrit, dit, expliqué. Il faut que l&rsquo;ensemble de ces plateformes de médias sociaux soient reconnues comme pleinement éditrices des contenus qu&rsquo;elles portent. Et il faut en finir avec l&rsquo;hypocrisie du statut d&rsquo;hébergeur qui continue aujourd&rsquo;hui de leur être accordé. J&rsquo;ai écrit un long article sur le sujet il y a peu, <a href="https://affordance.framasoft.org/2025/11/le-web-pourrissant-et-lia-florissante-si-nous-sommes-le-bruit-qui-sera-la-fureur/">voyez le « chapitre 4 » du billet titré « Le web pourrissant  et l&rsquo;IA florissante : si nous sommes le bruit, qui sera la fureur.</a> » En résumé (mais vraiment allez lire mon article en entier si cela vous intéresse) :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;">Dans la jurisprudence, l’un des critères les plus déterminants qui permet de distinguer entre hébergeur et éditeur et celui dit du <em>« rôle actif »</em>, défini comme <em>« <a href="https://www.murielle-cahen.com/publications/p_hebergement.asp">la connaissance et le contrôle sur les données qui vont être stockées.</a></em> » <strong>Or qui peut aujourd’hui sérieusement prétendre que Facebook, Instagram, X, TikTok et les autres n’ont pas un <em>rôle actif</em> dans la circulation des contenus hébergés, et que ces plateformes n’auraient ni connaissance ni contrôle sur les données et contenus stockés ?</strong> Le gigantisme fut longtemps l’argument mis en avant par les plateformes pour, précisément échapper à leur responsabilité éditoriale. Cet argument n’a aujourd’hui (presque) plus rien de valide techniquement ou de valable en droit.</p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p>Alors certes c&rsquo;est un changement de paradigme. Alors certes là pour le coup va falloir se doter en termes de volonté politique de toute la panoplie du courage sacrificiel de l&rsquo;imaginaire de Top Gun et pas simplement des lunettes aviateur de kéké.</p>
<p>Mais dans le discours ambiant autour de cette interdiction des réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans, il y a encore un point, un élément, une conséquence, que jamais personne n&rsquo;évoque ni ne discute et qui me semble pourtant déterminant. Heureusement que je suis là <img src="https://s.w.org/images/core/emoji/17.0.2/72x72/1f642.png" alt="🙂" class="wp-smiley" style="height: 1em; max-height: 1em;" /></p>
<h3 style="text-align: right;"><strong>Admettons que cette interdiction soit votée et admettons qu&rsquo;elle s&rsquo;applique.</strong></h3>
<p><strong>Si l&rsquo;interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans était votée ce serait alors le plus tonitruant signal envoyé à l&rsquo;appui de toutes les formes de dérégulation que ces plateformes espèrent et attendent</strong>.</p>
<p>Et c&rsquo;est assez simple à comprendre : <strong>si plus aucun mineur de moins de 15 ans, aux yeux de la loi, ne peut et ne doit y être présent, alors le peu de (re)tenue et de régulation auxquelles elles s&rsquo;astreignaient jusqu&rsquo;ici par crainte d&rsquo;une atteinte trop profonde à leur image deviendra instantanément caduque</strong>.</p>
<p>La responsabilité, la seule responsabilité de l&rsquo;accès de mineurs de moins de 15 ans à des contenus extrêmement violents ou problématiques pour cet âge reposerait alors intégralement soit sur une défaillance de la responsabilité parentale, soit sur une incapacité de l&rsquo;État à garantir le respect du cadre législatif dont il s&rsquo;est doté. En clair et quoi qu&rsquo;il puisse se passer ce ne sera plus du tout la faute des plateformes.</p>
<p>Si cette interdiction était votée et s&rsquo;appliquait, tout se jouerait donc autour de la charge de la preuve de la vérification d&rsquo;âge. Si c&rsquo;est aux plateformes de faire la chasse aux comptes de moins de 15 ans, cela impliquera aussi, pour être efficace, que l&rsquo;État (via des tiers de confiance comme &#8230; la CNIL ou l&rsquo;ANSSI ou l&rsquo;ARCOM ou PHAROS ou ma tante &#8230;) que l&rsquo;État donc soit lui-même en capacité de documenter leurs manquements, c&rsquo;est à dire d&rsquo;identifier des comptes de moins de 15 ans toujours actifs alors qu&rsquo;ils auraient supposément dû être repérés et fermés. Autant vous dire que ça va être compliqué vu les moyens actuels de l&rsquo;état et le dimensionnement des effectifs des tiers de confiance sus-mentionnés. Notez bien sûr que les plateformes n&rsquo;ont absolument aucun intérêt à effectuer cette vérification ou en tout cas à l&rsquo;effectuer de manière optimale et maximale. Et si c&rsquo;est à l&rsquo;État de faire les vérifications, on retombe alors dans le scénario que j&rsquo;évoquais plus haut, c&rsquo;est à dire que l&rsquo;entièreté de la responsabilité et de la charge de la preuve reposerait alors sur les familles (ou sur l&rsquo;État lui-même). Aucune de ces deux solutions n&rsquo;est ni souhaitable ni envisageable à l&rsquo;heure actuelle autrement que dans des contextes politiques totalement et dangereusement illibéraux ou aveugles.</p>
<p>Soyez attentifs et attentives aux prochaines semaines autour de ce projet de loi. Vous serez surpris de constater qu&rsquo;un certain nombre de plateformes ne vont pas le combattre avec toute l&rsquo;énergie et la détermination que l&rsquo;on aurait pu supposer. Car ce projet de loi ne les desservira pas totalement, <strong>et il est même probable qu&rsquo;il leur soit utile pour basculer dans de nouveaux régimes de dérégulation</strong>.</p>
<h3 style="text-align: right;">« Oui mais en Australie. »</h3>
<p>Je vous vois et vous entend. Et j&rsquo;entends aussi notre Topper Harley national et tout l&rsquo;hémicycle de droite et d&rsquo;extrême-droite me dire « <em>Oui mais en Australie ils l&rsquo;ont fait et ça marche !</em>« . Ce à quoi je réponds : « <em>Alors en Australie ce qui marche c&rsquo;est surtout des kangourous.</em> » En d&rsquo;autres termes, alors oui ils l&rsquo;ont fait, mais ils l&rsquo;ont fait de manière quand même assez &#8230; étrange, et pour l&rsquo;instant bah ça marche pas super super.</p>
<p>Ils l&rsquo;ont fait c&rsquo;est certain et ce sont <a href="https://www.pm.gov.au/media/4-7-million-accounts-deactivated-removed-or-restricted">près de 5 millions de comptes qui auraient été supprimés ou désactivés ou restreints</a>, en tout cas, et c&rsquo;est important, selon les autorités.</p>
<p>Ils l&rsquo;ont fait et en effet <a href="https://www.journaldugeek.com/2026/01/12/interdiction-des-reseaux-sociaux-aux-moins-de-16-ans-meta-supplie-laustralie-de-faire-marche-arriere/">ça nous a mis le Zuck en pétard (mouillé)</a> et en mode, « <em>vous voulez pas plutôt collaborer avec l&rsquo;industrie</em> » et « <em>travailler à un relèvement collectif des standards de sécurité, avec la possibilité de proposer des expériences adaptées à l’âge</em>« , arguant (ce qui est vrai, je l&rsquo;ai moi-même fait dans l&rsquo;argumentaire de ce billet) que l&rsquo;un des risques était de voir migrer les adolescents (en Australie la majorité numérique est à 16 ans) vers d&rsquo;autres plateformes (encore) moins régulées.</p>
<p>Mais ils ne l&rsquo;ont pas fait pour toutes les plateformes (et du coup bah &#8230; on cherche un peu le sens de tout ça &#8230;). Ils l&rsquo;ont fait pour Facebook, Instagram, Threads, TikTok, Snapchat, Kick, Reddit, X, Twitch et YouTube (c&rsquo;est certes déjà pas mal), mais ils ne l&rsquo;ont pas fait pour Messenger, WhatsApp, Discord ou Roblox (plateformes initialement de messagerie ou de jeux mais qui sont aujourd&rsquo;hui fonctionnellement construites et pensée comme autant de médias sociaux, perméables notamment à de la publicité et à toute une liste de <a href="https://www.la-croix.com/societe/pedocriminalite-pourquoi-le-jeu-en-ligne-roblox-est-dans-le-viseur-du-gouvernement-20260114">dérives déjà largement documentées</a>).</p>
<p>L&rsquo;esprit de la loi australienne <a href="https://www.mediapart.fr/journal/international/250126/l-australie-interdit-les-reseaux-sociaux-aux-moins-de-16-ans-avec-moderation?at_format=link&amp;at_account=mediapart&amp;at_campaign=mastodon&amp;at_medium=custom7">est le suivant</a> « <i>La législation est formulée de manière à donner une définition assez large des réseaux sociaux, laissant à la discrétion de la commissaire à la sécurité numérique</i> [Julie Inman Grant – ndlr]<i> le soin de désigner les plateformes comme telles. » </i>Et bon courage à Julie Inman Grant qui jouit ici d&rsquo;un grand pouvoir que j&rsquo;espère corrélé à de grandes responsabilités parce qu&rsquo;elle va avoir du taff &#8230; #SpidermanAttitude</p>
<p>Et donc l&rsquo;une des premières conséquences a été un déport vers trois plateformes dont la popularité à explosé : « <em>Lemon8, une application qui appartient à ByteDance<b>,</b> propriétaire de TikTok, puis Yope et WhatsApp.</em><i> » </i>Faut bien avouer que si on ferme des comptes de mineurs sur Instagram ou Tiktok pour qu&rsquo;ils se retrouvent sur Lemon8 qui appartient à Tiktok &#8230;</p>
<p>Autre problème ou effet cliquet que ces débats mal posés et mal arbitrés inaugurent partout dans l&rsquo;écosystème des services numériques, c&rsquo;est celui d&rsquo;une vérification d&rsquo;âge que personne n&rsquo;est en capacité de faire sans porter atteinte aux libertés (en l&rsquo;état en tout cas des services actuels) mais que tout le monde à intérêt de faire y compris des pires manières possibles pour s&rsquo;affranchir de possibles réglementations inabouties et bancales. Et voici donc « <a href="https://www.liberation.fr/international/europe/mineurs-et-reseaux-sociaux-un-outil-de-prediction-de-lage-dans-chatgpt-deploye-dans-lue-dans-les-prochaines-semaines-20260122_ATPNCDZMHVFKHO2ALUERH56O5E/?utm_medium=Social&amp;at_medium=Social+Media&amp;at_campaign=Bluesky&amp;utm_source=Bluesky&amp;at_platform=Bluesky#Echobox=1769111133-1"><em>OpenAi qui ient d&rsquo;annoncer le déploiement dans les prochaines semaines dans l’Union européenne de son outil de prédiction de l’âge</em></a> » qui reposera, je cite toujours, sur « <em>une combinaison de signaux, notamment la durée d’existence du compte, les sujets de conversations, les moments de la journée où l’utilisateur se connecte ou encore l’âge déclaré, a expliqué l’entreprise.</em> » Et pourquoi OpenAI fait-il cela : parce qu&rsquo;OpenAI vient d&rsquo;ouvrir sa boîte de Pandore en proposant des chatbots sexualisés (notamment) et constate (comme c&rsquo;est étonnant &#8230;) les dégâts causés à l&rsquo;échelle de population jeunes (mais pas uniquement).</p>
<h3 style="text-align: right;">Conclusion.</h3>
<p>Il faut avoir et garder un élément en tête. <strong>Jamais les grandes plateformes de médias sociaux ne renonceront à capter ce public adolescent et même enfantin. Jamais. Pour une raison simple : c&rsquo;est là leur dernier levier de croissance.</strong> <strong>Et c&rsquo;est le seul.</strong> Je vous l&rsquo;expliquais déjà il y a &#8230; onze ans, en vous chantant : « <a href="https://affordance.framasoft.org/2014/09/voici-venu-le-temps-du-web-des-enfants/">Voici venu le temps du web des enfants.</a> » C&rsquo;est la raison pour laquelle toutes ces plateformes sans exception ont déjà déployé ou tenté de déployer des offres calibrées pour capter ces audiences : <a href="https://www.youtubekids.com/">Youtube Kids</a>, <a href="https://www.facebook.com/help/messenger-app/213724335832452?locale=fr_FR">Messenger Kids</a> ou encore <a href="https://www.theguardian.com/technology/shortcuts/2021/may/11/instagram-for-kids-the-social-media-site-no-one-asked-for">Instagram for Kids</a> (projet mis en pause depuis 2021). Et elles vont continuer.</p>
<p>La seule « bonne approche » dans cette régulation des accès des mineurs à ces plateformes, et quand je dis « bonne approche » j&rsquo;entends qu&rsquo;elle soit applicable en droit sans éparpiller façon puzzle les libertés publiques associées, la seule « bonne approche » consiste donc soit à <a href="https://affordance.framasoft.org/2025/11/le-web-pourrissant-et-lia-florissante-si-nous-sommes-le-bruit-qui-sera-la-fureur/">modifier le statut des plateformes pour les rendre pleinement éditrices (et marginalement hébergeuses)</a>, mais en effet c&rsquo;est un. changement complet de paradigme. Et/ou à travailler à contraindre les plateformes pour faire en sorte d&rsquo;augmenter leurs responsabilités (éditoriales) à destination des publics mineurs qu&rsquo;elles sont tout à fait ne capacité de circonscrire et de cibler. C&rsquo;est par exemple l&rsquo;orientation qui avait été travaillée, en Californie, à l&rsquo;occasion du vote d&rsquo;une loi « <a href="https://leginfo.legislature.ca.gov/faces/billCompareClient.xhtml?bill_id=202120220AB2273&amp;showamends=false">The California Age-Appropriate Design Code Act</a>« , proposée en 2021 pour une entrée en vigueur en 2024, <a href="https://www.tyzlaw.com/insights-archive/the-demise-of-the-california-age-appropriate-design-code-act">mais qui s&rsquo;était finalement vue barrée</a> par le <a href="https://en.wikipedia.org/wiki/NetChoice">puissant lobby des entreprises derrière « Netchoice »</a> qui milite pour une dérégulation totale du commerce en ligne et combat toute forme de régulation quelle qu&rsquo;elle soit au nom du 1er amendement de la constitution américaine.</p>
<p>L&rsquo;idée derrière le California Age Appropriate Design Code Act était pourtant assez vertueuse et bien dimensionnée puisqu&rsquo;il s&rsquo;agissait :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;">« d&rsquo;obliger les réseaux sociaux &#8211; comme Instagram et TikTok &#8211; et les plateformes de jeux via Internet à faire passer l&rsquo;intérêt des enfants avant leurs profits. Approuvé à l&rsquo;unanimité, le « California Age-Appropriate Design Code Act » obligerait ces plateformes en ligne à examiner comment la conception de leurs produits, leurs algorithmes et leurs stratégies publicitaires pourraient constituer un danger pour les mineurs. (&#8230;) S&rsquo;il est définitivement approuvé, ce texte n&rsquo;entrera en vigueur qu&rsquo;à partir de 2024. Les législateurs californiens ont renoncé à une autre mesure qui aurait permis aux autorités de poursuivre les réseaux sociaux s&rsquo;ils développaient des produits addictifs pour les mineurs (sic). »<br />
Source <a href="https://www.lesechos.fr/tech-medias/hightech/la-californie-adopte-un-projet-de-loi-afin-de-proteger-les-enfants-des-reseaux-sociaux-1784916">Les Echos. Août 2022</a></p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p>Mais ces approches de régulation concertée et centrée sur les plateformes ne sont envisageables que dans le cadre d&rsquo;une <strong>sincérité législative qui est aujourd&rsquo;hui malheureusement inenvisageable</strong>. Si les lobbies ne font pas entrave, si Donald Trump ne menace pas d&rsquo;augmenter les droits de douane et d&rsquo;envahir la Pologne, les détournements seront dans tous les cas massifs et pour l&rsquo;essentiel invérifiables.</p>
<p>Interdire les médias sociaux aux moins de 15 ans est donc en l&rsquo;état inapplicable, et l&rsquo;applicabilité d&rsquo;une telle mesure reviendrait à encore augmenter l&rsquo;arsenal législatif entravant le respect de la vie privée et des libertés individuelles. Et au regard de ce qui se passe à l&rsquo;étranger et se profile potentiellement en France pour les prochaines présidentielles, si on peut éviter de se tirer des balles dans le pied, ça permettra peut-être que la future « ICE » nous mette un peu. moins de balles dans la tête.</p>
<p>La seule décision raisonnable et rationnelle pour protéger les mineurs (mais pas uniquement) c&rsquo;est que <a href="https://affordance.framasoft.org/2025/11/le-web-pourrissant-et-lia-florissante-si-nous-sommes-le-bruit-qui-sera-la-fureur/">la responsabilité des plateformes soit engagée sur leur statut désormais clair d&rsquo;éditeur de l&rsquo;ensemble des contenus qu&rsquo;elle agrègent et organisent éditorialement et que le recours à la mention d&rsquo;hébergeur ne soit plus la règle mais l&rsquo;exception</a>.</p>
<p>Zuckeberg à l&rsquo;époque où il faisait son tour du monde de convocations devant les représentations nationales pour une liste de manquements extrêmement graves et documentés de sa plateforme (c&rsquo;était en 2020) avait eu cette phrase : « <a href="https://www.reuters.com/article/technology/treat-us-like-something-between-a-telco-and-a-newspaper-says-facebooks-zuckerb-idUSKBN2090MA/">Treat us like something between a Telco and a Newspaper</a> » (« traitez-nous comme quelque chose entre un opérateur télécom et un journal »). Et bien ne le traitons pas comme ça l&rsquo;arrange mais comme ce qu&rsquo;il est : avant tout un journal, avant tout un média. Et traitons tous les autres également et de la même manière.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><img decoding="async" class="size-large wp-image-11996 aligncenter" src="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2026/01/Capture-decran-2026-01-26-a-16.40.19-1024x1006.jpg" alt="" width="770" height="756" srcset="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2026/01/Capture-decran-2026-01-26-a-16.40.19-1024x1006.jpg 1024w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2026/01/Capture-decran-2026-01-26-a-16.40.19-300x295.jpg 300w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2026/01/Capture-decran-2026-01-26-a-16.40.19-768x754.jpg 768w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2026/01/Capture-decran-2026-01-26-a-16.40.19-600x589.jpg 600w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2026/01/Capture-decran-2026-01-26-a-16.40.19.jpg 1118w" sizes="(max-width: 770px) 100vw, 770px" /></p>
<h3 style="text-align: right;">Grain à moudre.</h3>
<p>Petit recueil de textes pour réfléchir (&lsquo;sereinement) à tout ça (et comprendre pourquoi après y avoir réfléchi sereinement ça reste bien une idée à la con <img src="https://s.w.org/images/core/emoji/17.0.2/72x72/1f609.png" alt="😉" class="wp-smiley" style="height: 1em; max-height: 1em;" /></p>
<p>D&rsquo;abord l&rsquo;article très complet de <a href="https://www.mediapart.fr/journal/international/250126/l-australie-interdit-les-reseaux-sociaux-aux-moins-de-16-ans-avec-moderation?at_format=link&amp;at_account=mediapart&amp;at_campaign=mastodon&amp;at_medium=custom7">Léo Roussel sur Mediapart à propos de l&rsquo;expérience Australienne</a>.</p>
<p>Ensuite l&rsquo;interview d&rsquo;Anne Cordier (la Queen sur ces sujets) et Grégoire Borst dans Usbek Et Rica : « <a href="https://usbeketrica.com/fr/article/faut-il-interdire-les-reseaux-sociaux-aux-jeunes-1">Faut-il interdire les réseaux sociaux aux jeunes ?</a> » (spoiler : bah non).</p>
<p>Bien sûr <a href="https://www.anses.fr/fr/content/securiser-les-usages-des-reseaux-sociaux-pour-proteger-la-sante-des-adolescents">l&rsquo;étude de l&rsquo;ANSES</a> dont tout le monde parle beaucoup mais que peu de personnes ont visiblement lu, et qui ne préconise pas d&rsquo;interdire les réseaux sociaux mais de leur imposer des régulations suffisamment fortes pour désarmer leurs paramétrages toxiques (viralisation, biais de négativité, dark patterns, etc.)</p>
<p>Sans oublier les 3 articles d&rsquo;Hubert Guillaud (le GOAT) sur la vérification d&rsquo;âge, notamment le troisième (« <a href="https://danslesalgorithmes.net/2025/12/02/verification-dage-1-4-vers-un-internet-de-moins-en-moins-sur/">un internet de moins en moins sûr</a>« , « <a href="https://danslesalgorithmes.net/2025/12/04/verification-dage-2-4-de-limpunite-des-geants-a-la-criminalisation-des-usagers/">Impunité des géants et criminalisation des usagers</a>« , <a href="https://danslesalgorithmes.net/2026/01/14/verification-dage-3-4-la-panique-morale-en-roue-libre/">« Panique morale en roue libre »</a>)</p>
<p>Et parce qu&rsquo;il traite d&rsquo;une partie de ce sujet (autour de Grok qui déshabille les mineurs) mais aussi parce que chaque phrase de cet article est un coup de point dans la gueule des MAGA et de Musk (et une invitation à nous interroger sur ce que nous-mêmes tolérons et acceptons), le dernier papier de <a href="https://www.arretsurimages.net/chroniques/clic-gauche/contre-x">Thibault Prévost sur Arrêt sur Images, « Contre X »</a>, dont j&rsquo;extraie cette citation, « <em>Que faut-il attendre d&rsquo;un président qui promet 109 milliards d&rsquo;euros pour développer des IA génératives toxiques, et qui fête l&rsquo;ouverture d&rsquo;un sommet industriel pro-IA <a href="https://www.france24.com/en/live-news/20250209-cool-macron-uses-his-deepfake-videos-to-promote-ai-summit" target="_blank" rel="noopener noreferrer">en publiant un deepfake de lui-même</a>, sur X de surcroît ?</em> »</p>
<p><span style="color: #ff0000;"><strong>[Mise à jour du lendemain]</strong> </span>L&rsquo;assemblée nationale a, malheureusement et sans trop de surprise, <a href="https://www.lemonde.fr/pixels/article/2026/01/26/l-interdiction-des-reseaux-sociaux-aux-moins-de-15-ans-approuvee-par-les-deputes_6664229_4408996.html">adopté le projet de loi d&rsquo;interdiction des réseaux sociaux</a>. Le sénat lui emboîtera probablement le pas.</p>
<p>Spoiler : en l&rsquo;état du droit et <a href="https://x.com/GrablyR/status/2015808294124757316">comme le remarque Raphaël Grably</a>, la capacité de cette interdiction relève du seul périmètre de la commission européenne. Plus précisément :</p>
<p><img decoding="async" class="aligncenter size-large wp-image-12011" src="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2026/01/G_rGMZUWAAAye6f-1024x611.png" alt="" width="770" height="459" srcset="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2026/01/G_rGMZUWAAAye6f-1024x611.png 1024w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2026/01/G_rGMZUWAAAye6f-300x179.png 300w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2026/01/G_rGMZUWAAAye6f-768x458.png 768w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2026/01/G_rGMZUWAAAye6f-600x358.png 600w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2026/01/G_rGMZUWAAAye6f.png 1284w" sizes="(max-width: 770px) 100vw, 770px" /></p>
<p>Spoiler again : il est plus que probable que le Conseil d&rsquo;Etat (avant ou après le passage au Sénat) remette un taquet en expliquant que grosso modo y&rsquo;a rien qui va (définition de ce qu&rsquo;est un réseau social, périmètre législatif européen, risque constitutionnel &#8230;).</p>
<p>Spoiler for sure : La commission européenne depuis quelques temps ne se signale pas vraiment pas sa volonté d&rsquo;appliquer ne serait-ce que les règlementations en vigueur (notamment rapport à l&rsquo;homme orange qui menace d&rsquo;envahir la Pologne à chaque fois qu&rsquo;on touche à un cheveu de ses Techbros). C&rsquo;est donc très très peu probable qu&rsquo;elle valide quelque forme d&rsquo;interdiction que ce soit.</p>
<p>Spoiler au carré : de source bien informée (<a href="https://x.com/Ced_haurus/status/2015880955211268212">ici notamment</a>), le gouvernement s’apprêterait à sortir une appli de vérification d’âge, adossée à la carte d’identité et intégrée à France Identité. Pour autant que ça marche et que ça aille au bout (cf les spoilers précédents), c&rsquo;est donc France Identité qui deviendrait le tiers certificateur de confiance. Et là je dis bah bon courage et surtout « Hold my Beer » dès lors que le RN (par exemple) accédera au pouvoir. Et bon courage (bis) au regard de la quotidienneté et de l&rsquo;immensité des fuites de données, y compris sensibles, et y compris au ministère de l&rsquo;intérieur qui pas plus tard qu&rsquo;il y a un mois <a href="https://www.banquedesterritoires.fr/fuite-de-donnees-personnelles-la-serie-noire-continue-pour-letat#:~:text=Le%20ministre%20de%20l'Int%C3%A9rieur,manque%20d'hygi%C3%A8ne%20informatique%22.&amp;text=Le%20vendredi%2016%20janvier%202026,d'%C3%A9change%20de%20documents%20HubEE.">reconnaissait son « manque d&rsquo;hygiène informatique »</a> (sic). <span style="color: #ff0000;"><strong>[Mise à jour de la mise à jour du lendemain]</strong></span> Car pour rappel le principe du tiers de confiance c&rsquo;est qu&rsquo;il ne soit pas capable de faire le lien entre vous (qui cherchez à accéder à tel ou tel site) et la plateforme ou le service ou le site (auquel vous voulez accéder). Or en l&rsquo;état, France Identité accède aux deux bouts de la chaîne, en tout cas est en capacité de le faire.</p>
<p>&nbsp;</p>
]]></content:encoded>
					
					<wfw:commentRss>https://affordance.framasoft.org/2026/01/pourquoi-il-ne-faut-pas-interdire-les-les-reseaux-sociaux-aux-moins-de-15-ans-mais-reflechir-a-interdire-cnews-aux-adultes-avec-le-droit-de-vote/feed/</wfw:commentRss>
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		<item>
		<title>Le réel, le vrai et la technorrhée. Comment la question du langage s&#8217;est déplacée.</title>
		<link>https://affordance.framasoft.org/2026/01/le-reel-le-vrai-et-la-technorrhee-comment-la-question-du-langage-sest-deplacee/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[Olivier Ertzscheid]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 11 Jan 2026 13:30:44 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[ChatGPT et ses ami.e.s]]></category>
		<category><![CDATA[Fake News]]></category>
		<category><![CDATA[HDR]]></category>
		<category><![CDATA[Intelligence artificielle]]></category>
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					<description><![CDATA[Republication pour archivage et partage de l’article paru sur AOC.media le 20 Octobre 2025. &#160; La question du langage s&#8217;est déplacée, et ce déplacement s&#8217;accélère de manière assez vertigineuse. Juin 2024 : mon livre « Les IA à l&#8217;assaut du cyberespace » revient sur les début tonitruants de ChatGPT et de ce que je nomme les « artefacts [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p class="first-child "><span title="R" class="cenote-drop-cap">R</span>epublication pour archivage et partage de l’article paru sur <a href="https://aoc.media/">AOC.media</a> le <a href="https://aoc.media/analyse/2025/10/20/le-reel-le-vrai-et-la-technorrhee-ou-comment-la-question-du-langage-sest-deplacee/">20 Octobre 2025</a>.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" class="aligncenter size-large wp-image-11944" src="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2026/01/Capture-decran-2026-01-11-a-14.28.03-1024x798.png" alt="" width="770" height="600" srcset="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2026/01/Capture-decran-2026-01-11-a-14.28.03-1024x798.png 1024w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2026/01/Capture-decran-2026-01-11-a-14.28.03-300x234.png 300w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2026/01/Capture-decran-2026-01-11-a-14.28.03-768x599.png 768w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2026/01/Capture-decran-2026-01-11-a-14.28.03-1536x1197.png 1536w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2026/01/Capture-decran-2026-01-11-a-14.28.03-600x468.png 600w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2026/01/Capture-decran-2026-01-11-a-14.28.03.png 1706w" sizes="auto, (max-width: 770px) 100vw, 770px" /></p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>La question du langage s&rsquo;est déplacée, et ce déplacement s&rsquo;accélère de manière assez vertigineuse</strong>. Juin 2024 : mon livre « <a href="https://cfeditions.com/ia-cyberespace/">Les IA à l&rsquo;assaut du cyberespace</a> » revient sur les début tonitruants de ChatGPT et de ce que je nomme les « artefacts génératifs ». J&rsquo;y pointe notamment les promesses encore maladroites de la génération de vidéos. Six mois plus tard, décembre 2024 : chacun reste bouche bée devant les prémisses des promesses de <a href="https://openai.com/fr-FR/sora/">Sora d&rsquo;OpenAI</a> en termes de génération vidéo. Six mois plus tard encore, mai 2025, nous restons bouche bée devant cette fois <a href="https://www.zdnet.fr/actualites/veo-3-le-generateur-de-videos-par-ia-de-google-met-enfin-du-son-sur-les-images-476190.htm">Veo 3 de Google qui ajoute du son synchronisé à des vidéos toujours artificielles</a>. Et en août 2025 c&rsquo;est encore <a href="https://deepmind.google/discover/blog/genie-3-a-new-frontier-for-world-models/">Google qui dévoile « Genie 3 »</a>, permettant de <a href="https://www.numerama.com/tech/2047815-google-frappe-un-grand-coup-genie-3-genere-des-mondes-interactifs-en-temps-reel-a-partir-dun-simple-prompt.html">générer des mondes interactifs en temps réel</a> à partir d&rsquo;un simple prompt.</p>
<p><strong>La question du langage s&rsquo;est déplacée</strong>. C&rsquo;est ce que depuis 25 ans et un peu plus, j&rsquo;observe et documente à l&rsquo;échelle de recherche qui est la mienne : celle de nos environnements numériques. Ces environnements avant-hier saturés de mots, puis hier encore d&rsquo;images et de vidéos, et qui le sont désormais d&rsquo;artefacts génératifs qui à leur tout sursaturent tant les mots que les images. <em>Ad Libitum</em>. Vertiges non d&rsquo;une simple logorrhée mais d&rsquo;une sorte de <strong>« technorrhée »</strong>, l&#8217;emballement continu d&rsquo;un <a href="https://affordance.framasoft.org/2022/10/question-generation-capitalisme-semiotique/">capitalisme sémiotique</a> ; une technorrhée pensée comme l&rsquo;alliance chimiquement pure entre, d&rsquo;une part, la merdification &#8211; « <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Merdification">enshittification</a> » &#8211; des médias sociaux en particulier et du web en général, et d&rsquo;autre part, le <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Abrutissement_num%C3%A9rique">« Brainrot » ou « abrutissement numérique »</a> qui en est tout autant la cause que l&rsquo;effet.</p>
<p><strong>La question du langage s&rsquo;est déplacée.</strong> Et dans ce déplacement, dans cette « différance » (Derrida), naissent et prennent place des mondes. Avec leurs images, leurs langages, leurs grammaires, et leurs vérités propres qui sont autant de singulières croyances. C&rsquo;est dans cet écart par exemple que deviennent possibles, tristement et pathétiquement possibles, des images de Gaza transformée en Riviera, ou celles <a href="https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/05/28/le-gouvernement-retire-une-video-generee-par-ia-sur-la-resistance-a-la-suite-d-une-erreur-historique_6609012_4408996.html">de soldats nazis défilant au milieu de résistants fêtant la fin de la guerre</a> dans une vidéo mise en ligne par le pourtant très sérieux Service d&rsquo;Information du Gouvernement (SIG). Dans ces déplacements du langage, dans ces « différances », et dans ces univers propres, cohabitent des représentations tenant aussi bien de délires, de fantasmes ou d&rsquo;imaginaires que de saisissants réalismes.</p>
<p>Dans ce monde, dans ces mondes plus précisément qui sont aussi le nôtre, qui font en tout cas partie du nôtre, la frontière est extrêmement fine entre la capacité de ces technologies à nous laisser tout émerveillés et ahuris ou à nous transformer en autant d&rsquo;abrutis totalement hébétés.</p>
<h3 style="text-align: right;"><strong>La question du langage s&rsquo;est déplacée</strong>.</h3>
<p>Et avec elle nos capacités à faire récit, à s&rsquo;entendre et à s&rsquo;écouter. Et avec elles, donc, notre capacité à faire société.</p>
<p>Longtemps cantonnées à <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Vall%C3%A9e_de_l%27%C3%A9trange">la vallée de l&rsquo;étrange</a>, ces générations artificielles, ces vidéos notamment, n&rsquo;ont aujourd&rsquo;hui plus rien d&rsquo;étrange dans leur rendu naturaliste. Fini les scènes animées où l&rsquo;on détectait l&rsquo;intervention de l&rsquo;IA en regardant les mains et le nombre de doigts. Cela ne dispense pas ces générations d&rsquo;erreurs factuelles ou contextuelles ou d&rsquo;approximations, d&rsquo;errances et d&rsquo;hallucinations (nous y reviendrons) mais le <strong>photoréalisme est désormais totalement calculable</strong>. Certes le coût de ce calcul est vertigineux mais pour l&rsquo;instant nous n&rsquo;y prenons garde. Cette sortie de la vallée de l&rsquo;étrange pour la plupart des contenus vidéos générés par IA (je parle ici de ceux qui ont vocation illustrative et non délirante ou seulement poético-ludique), nous fait entrer dans un monde &#8230; étrange. <strong>Une étrangeté qui ré-interroge notre capacité à dire le vrai, et surtout nos heuristiques de preuve, c&rsquo;est à dire la manière dont collectivement nous pouvons attester que ceci s&rsquo;est produit et s&rsquo;inscrit dans une possibilité du monde que l&rsquo;on appelle le réel</strong>.</p>
<p>On convoque souvent, à raison, l&rsquo;argument selon lequel rien de tout cela ne serait vraiment nouveau. En effet l&rsquo;invention de la peinture voit aussi l&rsquo;invention des faussaires, l&rsquo;invention de la photographie voit aussi celle de la retouche, avec l&rsquo;invention du cinéma vient l&rsquo;invention du truquage, et le développement de la radio et de la presse vont de pair avec celui des blagues, canulars, détournements, caricatures et fausses nouvelles. Mais les artefacts génératifs contemporains proposent une cinétique de représentations qui, à des échelles jamais atteintes d&rsquo;usages massifiés et de circulations permanentes, cessent de nourrir nos imaginaires pour préférer les instancier, et ce faisant prive notre capacité individuelle et collective de recours à l&rsquo;imaginaire d&rsquo;une bonne part de sa puissance symbolique ; car tout est déjà là, car tout semble calculable et donc prévisible ; car tous les calculs ont été déjà faits ou le seront bientôt.</p>
<p>Pour bien saisir ce qui nous étreint et nous éreinte collectivement dans l&rsquo;irruption de ces artefacts génératifs, il faut par exemple imaginer l&rsquo;intérêt de l&rsquo;écriture et le rôle d&rsquo;un écrivain dans un monde où la bibliothèque infinie de Borges serait non seulement réelle mais dans laquelle chacun des ouvrages qu&rsquo;elle contient serait surtout aisément accessible et consultable ; puisque tout est déjà là où peut l&rsquo;être sur simple commande, alors la langue n&rsquo;est plus un ouvroir de potentialités et d&rsquo;imaginaires : elle semble n&rsquo;être plus que la gangue de possibles concaténés, calculables et révélables.</p>
<h3 style="text-align: right;">Création, confiance et certification.</h3>
<p>Sans refaire le <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Ph%C3%A8dre_(Platon)#Rh%C3%A9torique,_critique_de_l%E2%80%99%C3%A9criture_et_enseignement_oral">débat du Phèdre de Platon et la condamnation de l&rsquo;écriture</a>, il est certain que <strong>quelque chose d&rsquo;essentiel se joue aujourd&rsquo;hui autour de la création, de la confiance et de la certification</strong>.</p>
<p><strong>Création d&rsquo;abord :</strong> qui peut encore être créateur/créatrice (dans le domaine des arts comme dans l&rsquo;ensemble des métiers, tâches et fonctions de nos quotidiens) et de quelle manière l&rsquo;être « avec », « à l&rsquo;abri » ou « à l&rsquo;écart » des artefacts génératifs ?</p>
<p><strong>Confiance ensuite :</strong> comment avoir et faire confiance à celui ou celle qui crée dans l&rsquo;originalité et l&rsquo;intentionnalité de sa création ?</p>
<p><strong>Certification enfin :</strong> comment certifier la part de cette création de la confiance qui peut ou doit lui être rattachée (et qui peut varier d&rsquo;intensité et d&rsquo;enjeu selon que ladite création concernera une oeuvre par exemple littéraire ou picturale, ou une décision médicale ou de justice) ? Des questions en triptyque que l&rsquo;on ramène trop souvent à nos perceptions singulières alors qu&rsquo;elles sont un bouleversement qui doit être pensé collectivement comme le suggérait Hervé Le Crosnier il y a &#8230; 30 ans de cela :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;">« <em>La modification d’un document porteur de sens, de point de vue, d’expérience est problématique. Ce qui change dans le temps c’est la connaissance. Celle d’un environnement social et scientifique, celle d’un individu donné … Mais ce mouvement de la connaissance se construit à partir de référents stables que sont les documents publiés à un moment donné. Les peintres pratiquaient le « vernissage » des toiles afin de s’interdire toute retouche. Les imprimeurs apposaient « l’achevé d’imprimer ». Il convient d’élaborer de même un rite de publication sur le réseau afin que des points stables soient offerts à le lecture, à la critique, à la relecture … et parfois aussi à la réhabilitation.</em> » Hervé Le Crosnier. « <a href="http://1995.jres.org/actes/appli2/1/le-crosnier.pdf" target="_blank" rel="noopener noreferrer">De l’(in)utilité de W3 : communication et information vont en bateau</a>. » Présentation lors du congrès JRES’95, Chambéry, 22-24 Novembre 1995.</p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ce que nous traversons avec l&rsquo;IA dans sa dimension générative relève également d&rsquo;un manque de ritualisation assumant la création de « points stables » qui fassent consensus ; mais apposer un label ou un filigrane « <em>généré avec IA</em> » ne suffira pas à construire ce repère car il ne s&rsquo;agit plus ici de traiter seulement des questions de « <em>modification</em> » de documents porteurs de sens mais d&rsquo;étendre ces points stables à des processus créatifs qui relèvent essentiellement de continuums complexes entremêlant des questions juridiques, économiques, techniques (informatiques) et éthiques.</p>
<h3 style="text-align: right;"><strong>Le temps des c(e)rises. </strong></h3>
<p>Nous sommes à ce moment de bascule où, pour l&rsquo;instant, c&rsquo;est comme si perdurait encore un effet Larsen dans l&rsquo;esthétique de la réception de ces images et de ces vidéos ; comme si subsistait encore un bruit, une distorsion, un Larsen cognitif autant que collectif ; un Larsen qui ne s&rsquo;éteint que lorsqu&rsquo;enfin nous sommes à distance, à bonne distance, entre l&rsquo;intention lisible de la génération et l&rsquo;interprétation lucide de son effet sur nous ou sur le monde. Tant que cette distance n&rsquo;est pas établie, ce bruit, ce doute, nécessaire, subsiste à l&rsquo;horizon interprétatif : ce que nous voyons est-il réel malgré son photoréalisme ? Dès lors que cette distance est abolie &#8211; et tout est fait dans l&rsquo;économie des plateformes pour y parvenir &#8211; alors ce bruit et ce doute s&rsquo;éteignent, <strong>nous croyons ce que nous voyons. Or il n&rsquo;est plus grand-chose de réel à voir dans ces enceintes.</strong></p>
<h3 style="text-align: right;"><strong>Heuristique (et colégram)</strong>.</h3>
<p>C&rsquo;est à chaque fois la même question qui revient et que je pointe (avec d&rsquo;autres) <a href="https://affordance.framasoft.org/2011/09/solomo-et-vulusu/">depuis au moins 2011</a>, parce que cette question est consubstancielle de chaque avancée technique qui touche à notre rapport au langage ou à l&rsquo;image ou aux deux, c&rsquo;est à dire à notre rapport au réel. Cette question c&rsquo;est celle de savoir comme l&rsquo;on bâtit de nouvelles heuristiques de preuve.</p>
<p>Il y a deux niveaux différents sur lesquels penser la complexification de nos anciennes heuristiques de preuve. D&rsquo;abord la documentation récréative, ludique ou fictionnée du monde : l&rsquo;enjeu est alors celui de la dissimulation ; il faut soit faire en sorte que le destinataire ne voit pas la simulation, soit qu&rsquo;elle se dise pour ce qu&rsquo;elle est (un « dit » de simulation) et qu&rsquo;elle suscite l&rsquo;étonnement sur sa nature. Et puis il y a la documentation rétrospective de tout ce qui fait histoire dans le temps long ainsi que celle qui concerne l&rsquo;actualité. C&rsquo;est alors l&rsquo;exemple de la vidéo du SIG que j&rsquo;évoquais plus haut, où le moindre casque à pointe nous fait basculer de l&rsquo;ahurissement à l&rsquo;abrutissement.</p>
<p><strong>On croit souvent &#8211; et l&rsquo;on s&rsquo;abrite derrière cette croyance &#8211; que chaque simulation, chaque nouvelle production documentaire générée par intelligence artificielle, ajoute au réel. C&rsquo;est totalement faux. Chaque nouvelle simulation enlève au réel.</strong> Parce que le réel historique n&rsquo;est pas un réel extensible : il peut se nourrir de représentations historiques mouvantes au gré de l&rsquo;historiographie et de l&rsquo;émergence de preuves ou de témoignages, mais chaque nouvelle génération de ce réel historique potentiel va venir se sédimenter dans l&rsquo;espace public mémoriel dont la part transmissible est extrêmement ténue et s&rsquo;accommode mal d&rsquo;effets de concurrences génératives. La question, dès lors, n&rsquo;est pas tant de condamner les utilisations imbéciles ou négligentes de technologies d&rsquo;IA pour illustrer un fait historique mais, par exemple, de savoir comment mieux rendre visible et faire pédagogie de <a href="https://www.youtube.com/watch?v=JAh_dz5wS2U&amp;t=1s">la force incroyable d&rsquo;authentiques images d&rsquo;archives</a>.</p>
<p><strong>Nos imaginaires sont des réels en plus. Les effets de réel produits par les artefacts génératifs sont des imaginaires en moins.</strong></p>
<p>Dans le domaine du langage les artefacts génératifs <strong>orientent</strong> bien plus qu&rsquo;ils <strong>n&rsquo;augmentent</strong> notre capacité à faire récit. Il se produit à peu de choses près ce que l&rsquo;on avait déjà observé derrière la &#8211; fausse &#8211; promesse marketing initiale qui fut celle des grands réseaux sociaux généralistes : la promesse qu&rsquo;en multipliant la diversité des profils, des origines, des croyances, des nationalités, des cultures auxquelles nous serions confrontés alors nous deviendrions plus ouverts, plus riches de liens sociaux, et plus empathiques. Or il se produisit essentiellement deux choses : d&rsquo;abord cette exposition à une supposée diversité fut un feu de paille parce qu&rsquo;elle allait contre la naturalité première de nos socialisations qui est de d&rsquo;abord chercher celles et ceux qui nous sont semblables et que les plateformes, Facebook en tête s&rsquo;aperçurent très vite que tout cela n&rsquo;était pas bon pour le business (voir à ce sujet les travaux de danah boyd qui montra très tôt <a href="https://www.linkedin.com/pulse/20130301160528-79695780-is-facebook-destroying-the-american-college-experience/">comment Facebook avait détruit l&rsquo;expérience de la mixité sociale dans les universités de 1er cycle &#8211; « college » &#8211; aux états-unis</a>). Ensuite les effets promis de proximité se transformèrent en effets subis de promiscuités effaçant toute forme d&#8217;empathie au profit de la dimension spéculative immédiatement virale et donc rentable de l&rsquo;ensemble du spectre des discours de haine.</p>
<p>Il est en train de nous arriver exactement la même chose avec l&rsquo;ensemble de l&rsquo;actuelle panoplie des artefacts génératifs disponibles, de Genie 3 à ChatGPT5 : <strong>nous ne multiplions pas nos capacités collectives à faire récit</strong> (que ces récits soient imaginaires, réels ou réalistes et que leur support premier soit celui du texte, de l&rsquo;image ou de la vidéo), <strong>nous les standardisons et nous nous enfonçons dans des dynamiques de reproduction qui se nourrissent de toutes les formes possibles de confusion</strong> ; une confusion entretenue par des formes complexes d&rsquo;indiscernabilité qui tiennent à l&rsquo;immensité non auditable des corpus sur lesquels ces IA et autres artefacts génératifs sont « entraînés » et ensuite calibrés.</p>
<p>Nous ne produisons pas davantage de nouveaux récits ou de nouveaux imaginaires mais, pour l&rsquo;essentiel, nous reproduisons de manière industrielle toujours les mêmes, et après la phase de ce que l&rsquo;on nomma des « hallucinations » vient aujourd&rsquo;hui une autre phase, qui est celle de « l&rsquo;effondrement » et qui désigne <a href="https://www.inria.fr/fr/risque-effondrement-collapse-ia-generatives">ce moment où les artefacts génératifs sont entraînés sur des contenus eux-mêmes artificiellement générés</a>, des effondrements qui ruinent et minent les dynamiques d&rsquo;interprétation et de représentation au fur et à mesure où celles-là mêmes sont érigées en modèles.</p>
<h3 style="text-align: right;">Au commencement était le mot-clé.</h3>
<p>« <em>En 2025 le web est donc un champ de ruine épistémique</em> » <a href="https://www.arretsurimages.net/chroniques/clic-gauche/slop-lia-et-lere-du-grand-nimporte-quoi">écrit Thibault Prévost</a> dans l&rsquo;une de ses analyses à propos du phénomène de <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Slop_(intelligence_artificielle)">Slop AI</a>, cette « technorrhée » symptôme de la <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Merdification">merdification</a> des plateformes et de notre expérience générale des environnement numériques. Je vous propose un (rapide) retour sur l&rsquo;une des origines de cet effondrement qui fait qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui et comme l&rsquo;écrivait Balzac à propos d&rsquo;une figure féminine de l&rsquo;un de ses romans, la plupart de nos environnements numériques, dont le web, « <em>n&rsquo;ont plus que la beauté des villes sur lesquelles ont passé les laves d&rsquo;un volcan.</em> »</p>
<p><strong>Au commencement donc était le mot-clé</strong>. Notre premier rapport au langage comme nouvelle agentivité opératoire sur une immensité de contenus non-ordonnés, c&rsquo;est celui du mot-clé tel que les moteurs de recherche nous le proposèrent en prenant la suite des annuaires de recherche (lesquels catégorisaient en arborescence une série limitée de sites et pages choisies par des opérateurs humains). Ce mot-clé, longtemps utilisé seul, est de l&rsquo;ordre de la formule incantatoire : écrivez « voyage » et vous trouverez les destinations et les prix et les conditions et les descriptions de vos destinations y compris celles non-choisies ; écrivez « voyage » et vous voyagerez. Nous ne donnons qu&rsquo;un seul mot, qu&rsquo;une seule clé, et nous attendons de recevoir un monde ordonné, accessible et surtout un monde soit « pertinent » (c&rsquo;est à dire depuis le début aussi conforme que possible à notre propre désir), soit « populaire » (c&rsquo;est à dire aussi conforme que possible au désir des autres, ce que <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9sir_mim%C3%A9tique">René Girard appelle le désir mimétique</a>). Un seul mot et en face, l&rsquo;immensité ordonnée de pages choisies et triées dans l&rsquo;économie libidinale où nous sommes passés du statut de déclamant à celui de simple variable statistique dans une chaîne de production qui ne vise que son propre maintient.</p>
<p><strong>Puis de plus en plus, à la place des mots (clés), nous avons fait des phrases</strong>. Nous sommes partis à la conquête du langage naturel. Nous avons donc discouru avec des machines, avec des algorithmes. Qui en retour de notre déclamation naturelle, se mirent à nous répondre non plus sous forme de liste de sites, mais d&rsquo;extraits choisis et signifiants.</p>
<p><strong>Et puis lassés de leur écrire autant que par la simple possibilité offerte de le faire, nous leur avons parlé</strong>. Les interfaces vocales se sont proposées, souvent imposées. De cette vocalisation nouvelle sont nées en retour d&rsquo;autres échos sonores : ceux des machines et de algorithmes nous répondant, prenant voix. Siri, Alexa, et les autres. <a href="https://affordance.framasoft.org/2018/09/we-need-to-talk/">World Wide Voice</a>.</p>
<p>Il y a l&rsquo;initiative de la parole, de la requête, de la question. Et l&rsquo;espace de la réponse. Car durant tout ce temps, de nos premiers mots-clés balbutiés à nos dernières commandes vocales prononcées, <strong>s&rsquo;est structuré un espace matériel du recueil de nos expressions, une géographie politique de nos espaces de parole, de nos espaces discursifs, singuliers et partagés.</strong></p>
<p>Le passage du web aux plateformes, aux « jardins fermés » comme les appelle Tim Berners-Lee, ne fut pas simplement le passage d&rsquo;un espace public à des espaces semi-privés. Il fut aussi <strong>celui où ces plateformes délimitèrent en nombre l&rsquo;espace de nos énonciations possibles</strong>. On décrit souvent le numérique comme un espace de publication illimité, ce que fut et que demeure le web en effet, mais les plateformes, toutes les plateformes, ont installé des espaces discursifs bornés, limités, frustrants, dont rien ne peut ni ne doit dépasser tels de modernes <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Procuste">Procuste</a>, ce bandit qui dans la mythologie proposait aux gens de les héberger avant que de leur couper les membres qui dépassaient de son lit.</p>
<p>Procuste dans l&rsquo;histoire des plateformes c&rsquo;est 140 signes sur Twitter puis 280 sur X, 2200 signes sur Instagram, 3000 pour LinkedIn, 150 signes pour une vidéo TikTok et 5000 signes pour décrire une vidéo Youtube. Malgré <a href="https://affordance.framasoft.org/2011/12/extension-du-domaine-de-la-statusphere/">l&rsquo;extension du domaine de la statusphère</a>, Et tout le reste de ces espaces tant limités que limitrophes d&rsquo;une atrophie des possibles.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" class="aligncenter size-large wp-image-11521" src="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/06/Capture-decran-2025-06-01-a-16.18.11-683x1024.png" alt="" width="683" height="1024" srcset="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/06/Capture-decran-2025-06-01-a-16.18.11-683x1024.png 683w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/06/Capture-decran-2025-06-01-a-16.18.11-200x300.png 200w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/06/Capture-decran-2025-06-01-a-16.18.11-768x1151.png 768w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/06/Capture-decran-2025-06-01-a-16.18.11-600x899.png 600w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/06/Capture-decran-2025-06-01-a-16.18.11.png 986w" sizes="auto, (max-width: 683px) 100vw, 683px" /> <img loading="lazy" decoding="async" class="aligncenter wp-image-11522" src="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/06/Capture-decran-2025-06-01-a-16.18.31-843x1024.png" alt="" width="685" height="832" srcset="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/06/Capture-decran-2025-06-01-a-16.18.31-843x1024.png 843w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/06/Capture-decran-2025-06-01-a-16.18.31-247x300.png 247w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/06/Capture-decran-2025-06-01-a-16.18.31-768x933.png 768w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/06/Capture-decran-2025-06-01-a-16.18.31-600x729.png 600w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/06/Capture-decran-2025-06-01-a-16.18.31.png 986w" sizes="auto, (max-width: 685px) 100vw, 685px" /></p>
<p style="text-align: center;"><em>(source : <a href="https://www.dailyfy.co/fr/blog/limite-caracteres-reseaux-sociaux/">Dailyfy.co</a>)</em></p>
<p>Comme le montre ce tableau, chaque espace est catégorisé par sa nature « titre de publication », « nom de la page », « description », « commentaire », « description vidéo », « bio », « DM message privé », etc. Et à chaque catégorie un autre espace, une autre limite : 58 caractères pour un titre de publication, 80 caractères pour une bio Tiktok, 30 pour un nom de profil Instagram, 1250 pour un commentaire LinkedIn, et ainsi de suite. Tout est métrique. A coups de trique. Quelques grands espaces demeurent : 110 000 caractères l&rsquo;article LinkedIn mais 3000 caractères la « publication » de la même plateforme ; 63206 caractères le le post Facebook mais 8000 seulement pour le commentaire. Le numérique des plateformes est tout sauf l&rsquo;espace infini qui était celui de la publication web des années 2000, c&rsquo;est un espace totalement sous contrainte et en permanence sous astreinte.</p>
<p>Aujourd&rsquo;hui l&rsquo;essentiel de nos espaces discursifs en ligne qui ont recours au langage indépendamment de l&rsquo;image ou de la vidéo sont des espaces Procustéens (images et vidéos par ailleurs elles-mêmes soumises à des limitations de durée). <strong>Des espaces où l&rsquo;énonciation, où l&rsquo;accès à la capacité de dire, ne vaut que par l&rsquo;acceptation de cet horizon court de la diction</strong>. Certes il est possible, et certains y parviennent, de sublimer ces limites en les esthétisant ou en les poétisant. Les formes courtes ont par ailleurs une existence culturelle et littéraire longue. Mais nous parlons ici des conditions de production de la langue et donc du réel à l&rsquo;échelle d&rsquo;une humanité toute entière, en tout cas de sa part connectée (près de 5,5 milliards d&rsquo;êtres humains). La « merdification » (enshittification) des plateformes, de presque toutes  les énonciations qui s&rsquo;y déploient aujourd&rsquo;hui, est aussi liée à cela. <strong>Ces espaces ne nous offrent pas tant la possibilité de dire qu&rsquo;ils ne nous imposent la nécessité de rapidement nous taire</strong>. Il est d&rsquo;ailleurs singulier de voir les plateformes parler de « <em>liberté d&rsquo;expression</em> » dans des espaces aussi bornés et limités que ceux qu&rsquo;elles nous offrent. Parlerait-on d&rsquo;une « <em>liberté de circulation</em> » si celle-ci se limitait à un déplacement entre notre chambre et nos toilettes ?</p>
<p>D&rsquo;un côté donc, il y eut, à l&rsquo;échelle des plateformes numériques, la multiplication des espaces d&rsquo;expression possibles. Mais en parallèle chaque nouvel espace énonciatif est apparu comme permettant de cadrer et de limiter « en nombre » toute expression singulière en ligne. Et désormais il y a la contamination de l&rsquo;ensemble de ces espaces par des tiers énonciatifs logorrhéiques dopés à l&rsquo;IA et aux artefacts génératifs. Voilà pour la parole « en émission ».</p>
<p>Quand à la parole « en réception », nous sommes aujourd&rsquo;hui <strong>de plus en plus confrontés et exposés à ces dispositifs techno-logorrhéiques à proportion inverse de nos propres capacités à nourrir et à alimenter ces espaces expressifs et énonciatifs</strong>. Pour le dire plus trivialement : la part des bots et des contenus artificiellement générés explose et contamine l&rsquo;ensemble des espaces numériques de l&rsquo;ensemble des plateformes (c&rsquo;est l&rsquo;un des thèmes de mon livre <a href="https://cfeditions.com/ia-cyberespace/">« Les IA à l&rsquo;assaut du cyberespace : vers un web synthétique »</a> paru l&rsquo;été dernier chez C&amp;F Editions).</p>
<p>A l&rsquo;échelle du numérique, si l&rsquo;humanité se figeait à ce moment précis, et si nous l&rsquo;observions à l&rsquo;échelle macroscopique, nous serions alors forcés de constater que l&rsquo;initiative de la parole, de la conversation, de la langue comme interaction et comme compréhension, que cette initiative revient davantage aux machines qu&rsquo;à nous-mêmes. Et que notre réel s&rsquo;y consomme d&rsquo;abord, puis s&rsquo;y épuise et s&rsquo;y consume. Je le redis, <strong><em>chaque nouvelle simulation enlève au réel</em></strong>. Quand Trump annonce vouloir transformer Gaza en Riviera, des milliers d&rsquo;images et de vidéos « génératives » viennent instantanément illustrer, montrer, filmer, documenter cet impossible, ce délire macabre autant que cynique. Ce qui était et aurait du rester impossible, y compris à formuler, devient sous le poids des générations illustratives un embranchement possible du futur qui nous est proposé comme instantanément disponible pour nos sens et nos imaginaires. C&rsquo;est en cela qu&rsquo;il enlève au réel, au seul réel possible qui est celui d&rsquo;un arrêt des massacres en cours. Il ne s&rsquo;agit pas uniquement d&rsquo;élargir la fenêtre d&rsquo;Overton mais bien de bâtir autour d&rsquo;elle l&rsquo;ensemble la totalité de la barre d&rsquo;immeuble où elle ne sera plus qu&rsquo;une fenêtre parmi d&rsquo;autres, de faire exister la réalité qu&rsquo;elle inaugure pour laisser au réel encore moins de chance de pouvoir la limiter ou la contraindre rapidement. C&rsquo;est aussi cela que Trump a sinon compris, du moins intuitivement senti, et qui le fait tant à l&rsquo;aise dans ces médias sociaux où prime l&rsquo;expression courte et bouffonne : la parole politique, sa parole politique, se suffit au lit de Procuste tant que l&rsquo;image y tient les dimensions voulues. Gaza en Riviera. Voilà ce qui seul doit tenir. Le reste s&rsquo;abîme, s&rsquo;épuise et s&rsquo;effondre derrière ces dispositifs techno[-logo]rrhéiques pensés pour l&#8217;emballement viral et dont les IA et autres artefacts génératifs ne sont que la dernière &#8211; mais non ultime &#8211; instance contemporaine.</p>
<h3 style="text-align: right;"><strong>Les 3 chambres.</strong></h3>
<p>Depuis longtemps dans l&rsquo;analyse des médias on utilise le concept de « <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Chambre_d%27%C3%A9cho_(m%C3%A9dias)">chambre d&rsquo;écho</a> » pour désigner de manière métaphorique, le fait que « <em>l&rsquo;information, les idées, ou les croyances sont amplifiées ou renforcées par la communication et la répétition dans un système défini.</em> »</p>
<p>Avec l&rsquo;arrivée des médias sociaux, se fait jour chez Eli Pariser le concept de « <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Bulle_de_filtres"><em>bulle(s) de filtre</em></a>« , cette idée que les algorithmes des moteurs de recherche comme des grands médias sociaux tendent à nous enfermer dans nos propres croyances et convictions.</p>
<p>Aujourd&rsquo;hui, avec l&rsquo;essor et la place que prennent les différents artefacts génératifs à l&rsquo;identique de ChatGPT, des chercheurs (<a href="https://journals.sagepub.com/doi/full/10.1177/20539517241306345">Jacob, Kerrigan, Bastos 2025</a>) parlent d&rsquo;un « Chat-Chamber effect ». Rien à voir avec les matous qui ont conquis l&rsquo;internet, le « chat » doit être lu et compris comme le « Tchat », et caractérise l&rsquo;un des biais de nos échanges conversationnels avec des artefacts génératifs, lequel biais désigne les informations incorrectes mais allant dans le sens du questionnement de l&rsquo;utilisateur que les grands modèles de langage peuvent fournir ; des résultats et informations qui restent non contrôlées et non vérifiées par les mêmes utilisateurs mais auxquels ces mêmes utilisateurs font pourtant confiance. Le titre complet de leur article est ainsi : « <a href="https://journals.sagepub.com/doi/full/10.1177/20539517241306345">L&rsquo;effet &lsquo;Chat-Chamber&rsquo; : faire confiance aux hallucinations de l&rsquo;IA</a>« .</p>
<p>Derrière ces 3 déclinaisons d&rsquo;une même tendance à trois époques contemporaines successives, se jouent deux choses. D&rsquo;abord des dynamiques médiatiques qui s&rsquo;interpénètrent pour forger, favoriser et figer une certaine logique ou esthétique de réception des discours qui s&rsquo;y tiennent. Ensuite une affordance informationnelle première qui est l&rsquo;inverse du doute raisonnable : ces systèmes médiatiques ont pour affordance première leur capacité à nous faire croire qu&rsquo;ils disent le vrai : les logiques virales de partage (« <em>si c&rsquo;est tant partagé c&rsquo;est bien que ça doit être vrai</em>« ), le dispositif de proximité (illusoire) avec l&rsquo;énonciateur (« <em>si c&rsquo;est lui qui le dit alors cela doit être vrai</em>« ), le biais de disponibilité (des informations délibérément erronées ou mensongères sont plus immédiatement accessibles et rendus visibles que d&rsquo;autres plus sourcées) ne sont que quelques-uns des leviers de cette affordance de vérité supposée.</p>
<p><a href="https://affordance.framasoft.org/2016/05/editorialisation-algorithmique/">Depuis plus de 20 ans</a> j&rsquo;explique et documente le fait que <a href="https://affordance.framasoft.org/2016/11/un-algorithme-est-un-editorialiste-comme-les-autres/">les algorithmes sont des éditorialistes comme les autres</a>, mais qui avancent essentiellement masqués et que les IA et autres artefacts génératifs installent dans une sorte de théâtre total, « <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Th%C3%A9%C3%A2tre_et_son_double#Le_th%C3%A9%C3%A2tre_et_la_culture">gestes, sons, paroles, feus, cris</a>« , dont plus personne n&rsquo;est en capacité de comprendre les codes.</p>
<h3 style="text-align: right;">A.M.I. : Assemblage Machinique Informationnel.</h3>
<p>L&rsquo;arrivée des artefacts génératifs ajoute une dimension nouvelle et passablement problématique au tableau contemporain de la fabrication de nos croyances et adhésions. Jusqu&rsquo;ici, moteurs de recherche et réseaux sociaux jouaient sur le levier déjà immensément puissant de leurs arbitraires d&rsquo;indexation et de publication (le fait de choisir ce qu&rsquo;ils allaient indexer et/ou publier) ainsi que sur celui, tout aussi puissant, de la hiérarchisation et de la circulation (viralisation) de ce qui pouvait être vu et donc en creux de ce qu&rsquo;ils estimaient devoir l&rsquo;être moins ou pas du tout.</p>
<p>Choisir quoi mettre à la « Une » et définir l&rsquo;agenda médiatique selon le vieux précepte de « <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Mise_sur_agenda">l&rsquo;agenda setting</a> » qui dit que les médias ne nous disent pas ce qu&rsquo;il faut penser mais ce <em>à quoi</em> il faut penser. Ce principe premier de l&rsquo;éditorialisation se double, avec les artefacts génératifs conversationnels à vocation de recherche, d&rsquo;une capacité à produire des sortes <strong>d&rsquo;assemblages machiniques informationnels, c&rsquo;est à dire des contenus uniquement déterminés par ce que nous interprétons comme un « devenir machine** » en capacité de « phraser » les immenses bases de données textuelles sur lesquelles il repose</strong>. Des machines à communiquer mais en aucun cas, <a href="https://www.arthurperret.fr/articles/2025-06-20-congres-sfsic-ia-impasse-informationnelle.html">comme le souligne aussi Arthur Perret</a>, en aucun cas des machines à informer.</p>
<p>** [ce « devenir-machine » est à lire dans le <a href="https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/avec-philosophie/devenir-intense-devenir-animal-devenir-imperceptible-8663521">sens du « devenir-animal » chez Deleuze et Guattari</a> : « le “<em>devenir-animal</em>” ne consiste pas à “<em>imiter l’animal, mais d&rsquo;entrer dans des rapports de composition, d&rsquo;affect et d&rsquo;intensité sensible</em>” ».]</p>
<p>Ce concept d&rsquo;<strong>assemblage machinique informationnel</strong> me semble intéressant à penser en miroir ou en leurre des <strong>agencements collectifs d&rsquo;énonciation</strong> théorisés par <a href="https://shs.cairn.info/revue-multitudes-2008-3-page-22?lang=fr">Félix Guattari</a>. D&rsquo;abord parce qu&rsquo;un <em>assemblage</em> n&rsquo;est pas un <em>agencement</em>. Il n&rsquo;en a justement pas l&rsquo;agentivité. Il n&rsquo;est mû par aucune intentionnalité, par aucun désir combinatoire, calculatoire, informationnel, communicationnel ou social. Ensuite parce que la dimension <em>machinique</em> est antithétique de la dimension <em>collective, </em>elle en est la matière noire : ChatGPT (et les autres artefacts génératifs) n&rsquo;est rien sans la base de connaissance sur laquelle il repose et les immenses réservoirs de textes, d&rsquo;images et de contenus divers qui ont été, pour le coup, assemblés, et sont l&rsquo;oeuvre de singularités fondues dans un collectif qui n&rsquo;a jamais été mobilisé ou sollicité en tant que tel. Enfin,<em> l&rsquo;information</em> est ici un degré zéro de <em>l&rsquo;énonciation</em>. L&rsquo;énonciation c&rsquo;est précisément ce qui va donner un corps social à ce qui étymologiquement, a donc déjà été « mis en forme » (in-formare) et se trouve prêt à être transmis, à trouver résonance. ChatGPT est l&rsquo;ombre, le simulacre, le leurre d&rsquo;une énonciation. Et cette duperie est aussi sa plus grande victoire.</p>
<p>La question du langage s&rsquo;est déplacée. <strong>Un grand déplacement</strong>. Quelque chose qui n&rsquo;est plus aligné entre le territoire du monde et la langue qui en est la carte.</p>
<h3 style="text-align: right;"><strong>Apostille(s). </strong></h3>
<p>Pendant que nos réels sont saturés et épuisés d&rsquo;IA, en Israël, un spot de publicité pour une entreprise d&rsquo;armement <a href="https://www.lorientlejour.com/article/1469358/pour-une-pub-une-entreprise-darmement-israelienne-utilise-des-images-dune-attaque-de-drone-contre-un-gazaoui.html">utilise pour la première fois des images réelles d&rsquo;une attaque de drone à Gaza</a>. C&rsquo;est à la fois la plus cynique et la plus perverse des formes de publicitarisation. Pendant ce temps Youtube dévoile un système baptisé « Peak Points » qui utilise son IA « Gemini » pour <a href="https://intelligence-artificielle.developpez.com/actu/372193/Peak-Points-YouTube-utilise-l-IA-Gemini-pour-inserer-des-pubs-aux-moments-ou-l-attention-des-spectateurs-est-la-plus-forte-quand-ils-sont-potentiellement-plus-receptifs-a-un-message-publicitaire/">insérer des publicités aux moments où l&rsquo;attention des spectateurs est supposément la plus forte</a> grâce à l&rsquo;exploitation de données « émotionnelles » (ou qui sont en tout cas supposées rendre compte de notre état émotionnel).</p>
<p>Couplez maintenant ces deux informations et déterminez sans algorithme votre propre état émotionnel &#8230;</p>
<p>De manière plus anecdotique, on constate <a href="https://www.huffingtonpost.fr/tech-futurs/video/les-images-generees-par-ia-sont-de-plus-en-plus-jaunes-et-avec-la-consanguinite-ca-va-s-aggraver_252892.html">un jaunissement par contamination de nombreuses images générées artificiellement</a>. Les animaux étaient malades de la peste, les IA le sont déjà de consanguinité. Pendant ce temps encore, Youtube fait des retouches de vidéos sans en avertir les créateurs, pour « <a href="https://next.ink/196663/youtube-a-fait-des-retouches-automatiques-de-videos-sans-laccord-de-leurs-auteurs/">rapprocher esthétiquement le rendu des vidéos de ce que l&rsquo;IA générative peut proposer.</a> » Standardiser la consanguinité des contenus générés.</p>
<p>Pendant ce temps, <a href="https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/07/23/la-proliferation-d-images-pedocriminelles-generees-par-ia-alarme-associations-et-enqueteurs_6623125_4408996.html?fbclid=IwY2xjawLu5w9leHRuA2FlbQIxMABicmlkETFKYkxrQ0dia1Z3WGRzVXJtAR5EJ51t8VyP5r2wlZ8uGeepktTTdWqEl-g8DWxUe-V0tbBSzNRiOJvc_duKRQ_aem_2oH7ygtL2-Jbbvb3IK1UyQ">des images pédocriminelles générées par IA</a> sèment autant le trouble que le doute et entravent les démarches déjà si complexes du travail de police et de justice. La volumétrie des faux-positifs est ici la première alliée des pédocriminels. Et une nouvelle fois la charge de la preuve s&rsquo;inverse comme si souvent dans l&rsquo;histoire du numérique : il ne s&rsquo;agit plus de pouvoir détecter la marginalité de faux-positifs sur un volume de contenus donnés, il s&rsquo;agit de la maximiser pour que les résultats « sincères » soient marginalisés.</p>
<p>En 1985, dans un entretien où elle était interrogée sur sa vision de l&rsquo;an 2000, <a href="https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i04275518/marguerite-duras-a-propos-de-l-an-2000">Marguerite Duras prophétisait avec une rare acuité</a> « <em>Il n&rsquo;y aura plus que des réponses. Tous les textes seront des réponses. (&#8230;) »  </em>Nous sommes au moment où tout comme après l&rsquo;avènement des moteurs de recherche au début des années 2000, il n&rsquo;y a plus, aujourd&rsquo;hui, que des réponses. De fausses réponses pourrait-on donc ajouter.</p>
<p>Marguerite Duras <a href="https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i04275518/marguerite-duras-a-propos-de-l-an-2000">poursuivait</a> : « <em>Un jour un homme il lira. Et puis tout recommencera.</em> » L&rsquo;inflation des artefacts génératifs dans l&rsquo;ensemble de nos écosystèmes informationnels et des sphères de nos savoirs sociaux (école, université, cercles politiques, etc.) pose autant la question de savoir ce qu&rsquo;il restera encore à lire, que celle de savoir si nous serons en peine d&rsquo;encore pouvoir écrire un destin commun. Christian Salmon le rappelait aussi dans sa récente analyse sur ce <a href="https://aoc.media/analyse/2025/09/07/un-nouvel-ordre-narratif-est-il-en-train-de-simposer/">nouvel ordre narratif en train de s&rsquo;imposer</a> : « <em>La prolifération de ces narrations non humaines interroge le devenir de l’humanité tout entière.</em> »</p>
<p>La question du langage s&rsquo;est déplacée, et notre technorrhée ressemble à s&rsquo;y méprendre aux vers de Macbeth : un conte raconté par un idiot (ils sont en fait plusieurs), plein de bruit et de fureur, ne signifiant plus rien. (« <em>It is a tale / Told by an idiot, full of sound and fury / Signifying nothing</em>« ).</p>
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		<title>A lire sur AOC : Le réel, le vrai et la technorrhée. Comment la question du langage s&#8217;est déplacée.</title>
		<link>https://affordance.framasoft.org/2025/11/a-lire-sur-aoc-le-reel-le-vrai-et-la-technorrhee-comment-la-question-du-langage-sest-deplacee/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[Olivier Ertzscheid]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 09 Nov 2025 13:17:13 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Big Data]]></category>
		<category><![CDATA[ChatGPT et ses ami.e.s]]></category>
		<category><![CDATA[Ecologie de l'info]]></category>
		<category><![CDATA[HDR]]></category>
		<category><![CDATA[Intelligence artificielle]]></category>
		<category><![CDATA[Réseaux sociaux]]></category>
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					<description><![CDATA[Comme je le fais depuis quelques temps, certains de mes textes sont initialement publiés dans la revue AOC avant d&#8217;être republiés ici en version gratuite après embargo de 2 mois (sachant qu&#8217;AOC vous offre un article par mois gratuitement en échange de votre adresse mail). Mon dernier texte s&#8217;intitule « Le réel, le vrai et la [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p class="first-child "><span title="C" class="cenote-drop-cap">C</span>omme je le fais depuis quelques temps, <a href="https://aoc.media/auteur/olivier-ertzscheidaoc-media/">certains de mes textes sont initialement publiés dans la revue AOC</a> avant d&rsquo;être republiés ici en version gratuite après embargo de 2 mois (sachant qu&rsquo;AOC vous offre un article par mois gratuitement en échange de votre adresse mail).</p>
<p>Mon dernier texte s&rsquo;intitule « <a href="https://aoc.media/analyse/2025/10/20/le-reel-le-vrai-et-la-technorrhee-ou-comment-la-question-du-langage-sest-deplacee/">Le réel, le vrai et la technorrhée. Comment la question du langage s&rsquo;est déplacée.</a> » Il est disponible sur AOC depuis le 20 octobre 2025 (et sera donc republié ici fin décembre). C&rsquo;est un texte assez long et assez dense qui propose plusieurs concepts (celui de technorrhée, celui « d&rsquo;assemblages machiniques informationnels », et quelques autres encore), travaille plusieurs aspects de l&rsquo;IA au travers des différents générateurs (de texte, d&rsquo;image, de vidéo), qui revient aussi sur les cadres discursifs et langagiers qui se trouvent bousculées et remodelés et tente de replacer ces dernières évolutions dans le temps long des espaces discursifs en ligne, qui ont, depuis l&rsquo;invention des plateformes de médias sociaux, toujours été davantage astreignants que libératoires. Parmi quelques-uns des aspects développés dans ce texte, je vous livre ici deux courts extraits qui, je l&rsquo;espère, vous donneront envie de <a href="https://aoc.media/auteur/olivier-ertzscheidaoc-media/">lire l&rsquo;ensemble sur AOC</a> (et de vous y abonner, c&rsquo;est un espace de réflexion et de respiration aussi salutaire que nécessaire dans l&rsquo;époque actuelle).</p>
<h3 style="text-align: right;">Extrait 1.</h3>
<p>« Il y a deux niveaux différents sur lesquels penser la complexification de nos anciennes heuristiques de preuve. D&rsquo;abord la documentation récréative, ludique ou fictionnée du monde : l&rsquo;enjeu est alors celui de la dissimulation ; il faut soit faire en sorte que le destinataire ne voit pas la simulation, soit qu&rsquo;elle se dise pour ce qu&rsquo;elle est (un « dit » de simulation) et qu&rsquo;elle suscite l&rsquo;étonnement sur sa nature. Et puis il y a la documentation rétrospective de tout ce qui fait histoire dans le temps long ainsi que celle qui concerne l&rsquo;actualité. C&rsquo;est alors l&rsquo;exemple de la vidéo du SIG que j&rsquo;évoquais plus haut, où le moindre casque à pointe nous fait basculer de l&rsquo;ahurissement à l&rsquo;abrutissement.</p>
<p><strong>On croit souvent &#8211; et l&rsquo;on s&rsquo;abrite derrière cette croyance &#8211; que chaque simulation, chaque nouvelle production documentaire générée par intelligence artificielle, ajoute au réel. C&rsquo;est totalement faux. Chaque nouvelle simulation enlève au réel.</strong> Parce que le réel historique n&rsquo;est pas un réel extensible : il peut se nourrir de représentations historiques mouvantes au gré de l&rsquo;historiographie et de l&rsquo;émergence de preuves ou de témoignages, mais chaque nouvelle génération de ce réel historique potentiel va venir se sédimenter dans l&rsquo;espace public mémoriel dont la part transmissible est extrêmement ténue et s&rsquo;accommode mal d&rsquo;effets de concurrences génératives. La question, dès lors, n&rsquo;est pas tant de condamner les utilisations imbéciles ou négligentes de technologies d&rsquo;IA pour illustrer un fait historique mais, par exemple, de savoir comment mieux rendre visible et faire pédagogie de <a href="https://www.youtube.com/watch?v=JAh_dz5wS2U&amp;t=1s">la force incroyable d&rsquo;authentiques images d&rsquo;archives</a>.</p>
<p><strong>Nos imaginaires sont des réels en plus. Les effets de réel produits par les artefacts génératifs sont des imaginaires en moins.</strong></p>
<p>(&#8230;) Il est en train de nous arriver exactement la même chose avec l&rsquo;ensemble de l&rsquo;actuelle panoplie des artefacts génératifs disponibles, de Genie 3 à ChatGPT5 : <strong>nous ne multiplions pas nos capacités collectives à faire récit</strong> (que ces récits soient imaginaires, réels ou réalistes et que leur support premier soit celui du texte, de l&rsquo;image ou de la vidéo), <strong>nous les standardisons et nous nous enfonçons dans des dynamiques de reproduction qui se nourrissent de toutes les formes possibles de confusion</strong> ; une confusion entretenue par des formes complexes d&rsquo;indiscernabilité qui tiennent à l&rsquo;immensité non auditable des corpus sur lesquels ces IA et autres artefacts génératifs sont « entraînés » et ensuite calibrés.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h3 style="text-align: right;">Extrait 2.<br />
À propos de ce que je nomme « Assemblages machiniques informationnels »</h3>
<p>L&rsquo;arrivée des artefacts génératifs ajoute une dimension nouvelle et passablement problématique au tableau contemporain de la fabrication de nos croyances et adhésions. Jusqu&rsquo;ici, moteurs de recherche et réseaux sociaux jouaient sur le levier déjà immensément puissant de leurs arbitraires d&rsquo;indexation et de publication (le fait de choisir ce qu&rsquo;ils allaient indexer et/ou publier) ainsi que sur celui, tout aussi puissant, de la hiérarchisation et de la circulation (viralisation) de ce qui pouvait être vu et donc en creux de ce qu&rsquo;ils estimaient devoir l&rsquo;être moins ou pas du tout.</p>
<p>Choisir quoi mettre à la « Une » et définir l&rsquo;agenda médiatique selon le vieux précepte de « <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Mise_sur_agenda">l&rsquo;agenda setting</a> » qui dit que les médias ne nous disent pas ce qu&rsquo;il faut penser mais ce <em>à quoi</em> il faut penser. Ce principe premier de l&rsquo;éditorialisation se double, avec les artefacts génératifs conversationnels à vocation de recherche, d&rsquo;une capacité à produire des sortes <strong>d&rsquo;assemblages machiniques informationnels, c&rsquo;est à dire des contenus uniquement déterminés par ce que nous interprétons comme un « devenir machine** » en capacité de « phraser » les immenses bases de données textuelles sur lesquelles il repose</strong>. Des machines à communiquer mais en aucun cas, <a href="https://www.arthurperret.fr/articles/2025-06-20-congres-sfsic-ia-impasse-informationnelle.html">comme le souligne aussi Arthur Perret</a>, en aucun cas des machines à informer.</p>
<p>** [ce « devenir-machine » est à lire dans le <a href="https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/avec-philosophie/devenir-intense-devenir-animal-devenir-imperceptible-8663521">sens du « devenir-animal » chez Deleuze et Guattari</a> : « le “<em>devenir-animal</em>” ne consiste pas à “<em>imiter l’animal, mais d&rsquo;entrer dans des rapports de composition, d&rsquo;affect et d&rsquo;intensité sensible</em>” ».]</p>
<p>Ce concept d&rsquo;<strong>assemblage machinique informationnel</strong> me semble intéressant à penser en miroir ou en leurre des <strong>agencements collectifs d&rsquo;énonciation</strong> théorisés par <a href="https://shs.cairn.info/revue-multitudes-2008-3-page-22?lang=fr">Félix Guattari</a>. D&rsquo;abord parce qu&rsquo;un <em>assemblage</em> n&rsquo;est pas un <em>agencement</em>. Il n&rsquo;en a justement pas l&rsquo;agentivité. Il n&rsquo;est mû par aucune intentionnalité, par aucun désir combinatoire, calculatoire, informationnel, communicationnel ou social. Ensuite parce que la dimension <em>machinique</em> est antithétique de la dimension <em>collective, </em>elle en est la matière noire : ChatGPT (et les autres artefacts génératifs) n&rsquo;est rien sans la base de connaissance sur laquelle il repose et les immenses réservoirs de textes, d&rsquo;images et de contenus divers qui ont été, pour le coup, assemblés, et sont l&rsquo;oeuvre de singularités fondues dans un collectif qui n&rsquo;a jamais été mobilisé ou sollicité en tant que tel. Enfin,<em> l&rsquo;information</em> est ici un degré zéro de <em>l&rsquo;énonciation</em>. L&rsquo;énonciation c&rsquo;est précisément ce qui va donner un corps social à ce qui étymologiquement, a donc déjà été « mis en forme » (in-formare) et se trouve prêt à être transmis, à trouver résonance. ChatGPT est l&rsquo;ombre, le simulacre, le leurre d&rsquo;une énonciation. Et cette duperie est aussi sa plus grande victoire.</p>
<p>La question du langage s&rsquo;est déplacée. <strong>Un grand déplacement</strong>. Quelque chose qui n&rsquo;est plus aligné entre le territoire du monde et la langue qui en est la carte.</p>
<p><a href="https://aoc.media/auteur/olivier-ertzscheidaoc-media/">La suite ici</a> :</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" class="aligncenter wp-image-11797 size-large" src="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/11/Capture-decran-2025-11-09-a-14.15.20-1024x851.png" alt="" width="770" height="640" srcset="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/11/Capture-decran-2025-11-09-a-14.15.20-1024x851.png 1024w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/11/Capture-decran-2025-11-09-a-14.15.20-300x249.png 300w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/11/Capture-decran-2025-11-09-a-14.15.20-768x638.png 768w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/11/Capture-decran-2025-11-09-a-14.15.20-1536x1277.png 1536w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/11/Capture-decran-2025-11-09-a-14.15.20-600x499.png 600w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/11/Capture-decran-2025-11-09-a-14.15.20.png 1658w" sizes="auto, (max-width: 770px) 100vw, 770px" /></p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Le web pourrissant et l&#8217;IA florissante. Si nous sommes le bruit, qui sera la fureur ? </title>
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		<dc:creator><![CDATA[Olivier Ertzscheid]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 02 Nov 2025 14:41:42 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[ChatGPT et ses ami.e.s]]></category>
		<category><![CDATA[Ecologie de l'info]]></category>
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		<category><![CDATA[Politique des algorithmes]]></category>
		<category><![CDATA[Privacy]]></category>
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					<description><![CDATA[Chapitre 1er. Le web pourrissant et l&#8217;IA florissante. Nos espaces discursifs en ligne, nos médias sociaux, sont déjà largement contaminés de contenus entièrement générés par IA. Les proportions peuvent varier d&#8217;un média à l&#8217;autre mais il s&#8217;agit de bien plus qu&#8217;une simple tendance, il s&#8217;agit de l&#8217;aboutissement d&#8217;un changement complet de paradigme. Après avoir été [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<h3 style="text-align: right;"><em>Chapitre 1er.</em><br />
Le web pourrissant et l&rsquo;IA florissante.</h3>
<p class="first-child "><span title="N" class="cenote-drop-cap">N</span>os espaces discursifs en ligne, nos médias sociaux, sont déjà largement contaminés de contenus entièrement générés par IA. Les proportions peuvent varier d&rsquo;un média à l&rsquo;autre mais il s&rsquo;agit de bien plus qu&rsquo;une simple tendance, il s&rsquo;agit de l&rsquo;aboutissement d&rsquo;un changement complet de paradigme. Après avoir été acteurs et actrices de la production de contenus, après avoir été essentiellement spectateurs et spectatrices de contenus publiés par d&rsquo;autres que nous appartenant à différents sphères « d&rsquo;influence » ou de médias, nous sommes aujourd&rsquo;hui entrés dans une ère où des contenus produits par des IA phagocytent et recouvrent la quasi-totalité des contenus qui nous sont proposés. Il ne s&rsquo;agit pas ici de rejoindre la théorie conspirationniste du « <a href="https://en.wikipedia.org/wiki/Dead_Internet_theory">Dead Internet</a> » selon laquelle les bots seraient en charge et à l&rsquo;origine de la totalité du trafic en ligne ainsi que des contenus produits afin de mettre l&rsquo;humanité sous coupe réglée, mais de constater que les bots et les contenus générés par IA &#8230; sont désormais à l&rsquo;origine d&rsquo;une majeure partie du trafic en ligne des des contenus produits. Pas de complot donc mais une question : que peut-il se produire dès lors que la réalité de nos espaces informationnels et discursifs en ligne est effectivement majoritairement produite par des bots et des IA. Bref, le pitch d&rsquo;un excellent bouquin : « <a href="https://cfeditions.com/ia-cyberespace/">Les IA à l&rsquo;assaut du cyberespace : vers un web synthétique.</a> » Et sans divulgâcher la suite de cet article, il est évident qu&rsquo;il ne peut pas en sortir grand chose de bon.</p>
<p>D&rsquo;autant que ces contenus générés par IA et autres artefacts génératifs, sont devenus un nouvel horizon du <a href="https://affordance.framasoft.org/2022/10/question-generation-capitalisme-semiotique/">capitalisme sémiotique</a> et que la totalité de nos ectoplasmiques plateformes sociales annoncent vouloir s&rsquo;y engouffrer, et s&rsquo;y engouffrer massivement. Le groupe de <a href="https://about.fb.com/news/2025/09/introducing-vibes-ai-videos/">Mark le Mascu annonce ainsi le lancement de Vibes</a>, qui va se présenter comme un fil (feed) présentant uniquement des vidéos créées par IA (et par d&rsquo;autres que nous parce qu&rsquo;une fois qu&rsquo;on aura fait joujou 5 minutes avec on se contentera de faire défiler). Le phénomène de « <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Slop_(intelligence_artificielle)">Slop AI</a> » devient non plus un « encombrement » ou une « bouillie » numérique mais une ligne éditoriale revendiquée. De son côté, Singularity Sam (Altman) annonce le lancement de devinez quoi ? Bah oui, <a href="https://www.wired.com/story/openai-launches-sora-2-tiktok-like-app/">un réseau social sur le modèle de TikTok et entièrement dédié aux contenus vidéos générés par IA</a> (des contenus directement issus de Sora, la plateforme de génération de vidéos par IA d&rsquo;Open AI, ou comme on dit dans le milieu des égoutiers et autres fabriquants de pompes à merde, « <em>Garbage In, Garbage Out</em>« ). Toutes proportions gardées, c&rsquo;est un peu comme si au début des années 2000 avec l&rsquo;explosion du Spam (contenus, souvent publicitaires, non sollicités et invasifs) on avait dit « <em>Oh vazy c&rsquo;est cool, on va mettre en avant le Spam, on va faire des médias avec juste du Spam dedans</em>« . La seule différence c&rsquo;est qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui le Spam du Slop (vous suivez ?) est essentiellement constitué d&rsquo;animaux mignons et autres contenus suffisamment débiles pour être consommés rapidement et à coût cognitif nul, et suffisamment « engageants » pour nous faire croire qu&rsquo;on ne perd pas totalement nos vies à regarder des trucs débiles. Et ce n&rsquo;est pas près de s&rsquo;arrêter, car pour l&rsquo;instant en tout cas, la production de ces contenus « Slop » est une manne financière conséquente, car ces VAAC (Vidéos Artificielles A la Con, bah quoi moi aussi j&rsquo;acronymise si je veux), car ces VAAC ** disais-je sont certes tout aussi répétitives et ennuyeuses que d&rsquo;autres avant elles, mais <a href="https://www.npr.org/2025/08/28/nx-s1-5493485/ai-slop-videos-youtube-tiktok">elles agrègent un grand nombre de vues, et donc de monétisation</a>, et beaucoup de <a href="https://www.uniladtech.com/social-media/youtube/youtuber-money-made-from-posting-ai-daily-videos-461809-20250902">Youtubeurs et Youtubeuses s&rsquo;en frottent déjà les mains</a>.</p>
<p><em>** Sur Mastodon, le camarade <a href="https://mamot.fr/@nitot@framapiaf.org/115519026349516734">Tristan Nitot propose le concept de VACCUM</a> : « Vidéos Artificielles à la Con Universellement et Uniformément Merdiques. »</em></p>
<p>Pour l&rsquo;instant uniquement disponibles aux US, ces applications ont pu être testées, notamment par <a href="https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/10/11/de-sora-a-vibes-a-quoi-ressemble-un-reseau-social-entierement-genere-par-ia_6645711_4408996.html">Michaël Szadkowski de l&rsquo;équipe Pixels du Monde</a> :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;"><em>Le 7 octobre, entouré de collègues curieux, nous découvrons, entre amusement et effarement, la réalité concrète de ces deux applications. Un chat faisant du skateboard. Un lion jouant du djembé. Jésus câlinant un enfant. Une grand-mère en roue arrière sur une Harley.</em></p>
<p style="text-align: left;"><em>Défile sous nos yeux une forme de reconnaissance du « brainrot » (abrutissement numérique) et autre « slop » (contenus IA de faible qualité et produits à la chaîne) qui prospéraient jusqu’ici à la marge des réseaux. Ici, ces formats sont pleinement assumés, une nouvelle forme de divertissement, d’expérience collective – et de source de revenus, de l’aveu même de Sam Altman, le PDG d’OpenAI.</em></p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p>Par-delà la facilité de générer ces vidéos sur la base d&rsquo;un simple prompt, par-delà les fonctionnalités de mise en scène de soi dans lesdites vidéos au moyen d&rsquo;une fonction « caméo » vous permettant de vous ajouter (votre avatar en tout cas) au coeur de n&rsquo;importe quelle scène, et par-delà l&rsquo;immensité subséquente des problèmes que cela peut poser selon les usages &#8211; et les âges &#8211; de celles et ceux qui utiliseront ces fonctions, c&rsquo;est le sentiment qu&rsquo;après plus d&rsquo;un quart de siècle d&rsquo;internet « grand public » nous n&rsquo;avons rien compris, ou qu&rsquo;en tout cas les propriétaires de ces plateformes n&rsquo;ont rien appris, car comme le relate encore <a href="https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/10/11/de-sora-a-vibes-a-quoi-ressemble-un-reseau-social-entierement-genere-par-ia_6645711_4408996.html">Michaël Szadkowski </a> :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;"><em>Rapidement, sans même parler de la culpabilité liée au bilan carbone de nos expériences, les problèmes s’accumulent. Générer une version obèse, plus maigre ou plus musclée de mon caméo a été un jeu d’enfant. De même que de me faire tenir des propos ou des gestes condamnés par la loi, de faire de la pub de services douteux ou de danser avec une célébrité sulfureuse. On devine aussi les immenses problèmes à venir en termes de détournements. Surtout que la plupart des vidéos générées dans les brouillons d’un utilisateur peuvent être téléchargées, sauf quand elles contiennent un caméo de quelqu’un d’autre.</em></p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p>Si besoin, croisez aussi cela avec les récentes annonces d&rsquo;Open AI de <a href="https://www.liberation.fr/societe/sexualite-et-genres/tu-veux-rencontrer-une-ia-pres-de-chez-toi-chatgpt-se-devergonde-pour-des-conversations-erotiques-20251015_JFWKZWLR4FG6TNDJWDC3YSETYM/">permettre à ChatGPT d&rsquo;avoir des conversations « érotiques »</a>, et avec les révélations sur le fait que <a href="https://www.reuters.com/investigates/special-report/meta-ai-chatbot-guidelines/?fbclid=IwY2xjawMLzLdleHRuA2FlbQIxMQABHl4turmX0vVVRQA8CMeFWttoODPuewca0kYKRI81NgP0ryHpID55QBO3-KqP_aem_MzMuycjUxrq7X6Js-Ea99A">le groupe Méta entraîne ses modèles d&rsquo;IA à des conversations érotiques avec des mineurs</a>** et vous aurez une idée à peu près exacte de l&rsquo;irresponsabilité autant que du cynisme le plus crasse des dirigeants de ces plateformes.</p>
<p>** à ce propos je vous invite à lire <a href="https://www.reuters.com/investigates/special-report/meta-ai-chatbot-guidelines/">l&rsquo;enquête de Reuters</a> qui a rendu publics des documents internes dans lesquels les limites de « l&rsquo;acceptable » sont définies face à des prompts dans lesquels une petite fille de 8 ans se dénude (enlève son t-shirt) devant l&rsquo;écran et demande à l&rsquo;assistant IA son &lsquo;avis&rsquo;, ou cet autre exemple dans lequel le prompt consiste à demander d&rsquo;argumenter sur le fait que les noirs seraient plus cons que les blancs (sic). Dans tous les cas, les réponses jugées et définies comme « acceptables » par le groupe Méta permettent de mesurer toute l&rsquo;étendue de l&rsquo;absolue bêtise et de la dangerosité critique de celles et ceux définissant lesdits cadres d&rsquo;acceptabilité, et qui ne sont rien moins que « <em>les équipes juridiques, de politique publique et d&rsquo;ingénierie de Meta, y compris son responsable de l&rsquo;éthique.</em> »  Puissent l&rsquo;ensemble de ces connards décérébrés être rapidement mis à grande distance de toute forme de responsabilité juridique ou éthique dans quelque secteur que ce soit.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" class="aligncenter size-large wp-image-11761" src="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/10/1756812184526-1024x621.jpeg" alt="" width="770" height="467" srcset="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/10/1756812184526-1024x621.jpeg 1024w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/10/1756812184526-300x182.jpeg 300w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/10/1756812184526-768x466.jpeg 768w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/10/1756812184526-600x364.jpeg 600w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/10/1756812184526.jpeg 1461w" sizes="auto, (max-width: 770px) 100vw, 770px" /></p>
<p>D&rsquo;autant que ce même groupe Méta annonce sans broncher et un mois à peine après les révélations de Reuters, qu&rsquo;il va « <a href="https://siecledigital.fr/2025/09/26/meta-lance-des-comptes-speciaux-pour-les-ados-sur-facebook-et-messenger/">lancer des comptes spéciaux pour les ados sur Facebook et Messenger</a>« , des outils « <em>pensés pour protéger les jeunes en ligne.</em> » Autant confier la justice des mineurs à Jean-Marc Morandini.</p>
<p><strong>Vous aurez donc compris qu&rsquo;il va être très compliqué d&rsquo;analyser tout ça autrement que sous l&rsquo;angle d&rsquo;un gigantesque tsunami de merde</strong>. Mais pour m&rsquo;efforcer d&rsquo;être moins grossier et plus constructif, j&rsquo;ai en tête le <a href="https://en.wikipedia.org/wiki/A_Mathematical_Theory_of_Communication">modèle mathématique de la communication proposé par Claude Shannon</a> (en 1949), un modèle dans lequel il s&rsquo;agissait (en gros) de comprendre comment optimiser la transmission d&rsquo;un message en limitant le « bruit », c&rsquo;est à dire tout signal parasite entre l&rsquo;encodage et le décodage de l&rsquo;information transmise. Avec ce célèbre schéma que tous et toutes les étudiant.e.s passées par le champ de l&rsquo;information et de la communication ont eu sous les yeux :</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" class="aligncenter size-full wp-image-11746" src="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/10/Shannon_communication_system.svg_.png" alt="" width="640" height="292" srcset="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/10/Shannon_communication_system.svg_.png 640w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/10/Shannon_communication_system.svg_-300x137.png 300w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/10/Shannon_communication_system.svg_-600x274.png 600w" sizes="auto, (max-width: 640px) 100vw, 640px" /></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Et ce souvenir en tête, la situation dans laquelle nous placent aujourd&rsquo;hui l&rsquo;ensemble des médias sociaux nous inondant de contenus générés par IA bien plus que par nous-mêmes, notamment par l&rsquo;usage de « prompts » qui sont moins des « commandes » faites à des systèmes que des assignations et des injonctions faites à nous-même de s&rsquo;inscrire dans ces dynamiques de générations, cette situation c&rsquo;est que <strong>dans ce schéma global de la communication, j&rsquo;ai le sentiment que nous ne sommes plus que le bruit</strong>. Nous sommes cet élément que Shannon et son camarade Weaver essayaient de réduire et de limiter. Nous sommes le bruit de ces plateformes qui n&rsquo;aspirent finalement qu&rsquo;à communiquer sans nous autrement que comme spectateurs assignés à justifier leur existence (celle des plateformes hein, pas celle des spectateurs, suivez un peu quoi). Chacun de nos prompts ajoute au bruit de cette grande lessiveuse qui choisira de ne visibiliser que la part qu&rsquo;elle estimera immédiatement rentable de nos <em>im-prompt-us</em> murmures, de nos souffles, de nos cris, de nos ahurissements et de nos consentements à l&rsquo;étrangeté de ces mondes générés pour rien. J&rsquo;écrivais récemment dans une <a href="https://aoc.media/analyse/2025/10/20/le-reel-le-vrai-et-la-technorrhee-ou-comment-la-question-du-langage-sest-deplacee/">analyse parue sur AOC à propos de ce que j&rsquo;appelais une « technorhée »</a> que « <em>les effets de réel produits par les artefacts génératifs sont des imaginaires en moins</em> » : s&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;imaginaires en moins c&rsquo;est aussi parce ce que <strong>l&rsquo;ensemble de ces générations artificielles sont du réel en trop, du réel pour rien</strong>. Et le reste, tout le reste, retournera au silence des plateformes.</p>
<p><strong>Nous ne sommes plus que le bruit. Mais si nous sommes le bruit, alors qui sera la fureur ?</strong></p>
<p>&nbsp;</p>
<h3 style="text-align: right;"><em>Chapitre 2nd.</em><br />
Des moteurs de recherche aux super-assistants dopés à l&rsquo;IA ?</h3>
<p>Il y a une dizaine de jours (21 Octobre 2025) <a href="https://openai.com/fr-FR/index/introducing-chatgpt-atlas/">OpenAI a annoncé la sortie de son nouveau « super-assistant » baptisé « Atlas »</a>, qui est un navigateur intégrant toutes les fonctionnalités de ChatGPT présentées à la manière d&rsquo;un moteur de recherche.</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;"><em>« ChatGPT Atlas est un navigateur conçu avec ChatGPT qui vous rapproche d’un véritable super assistant, capable de comprendre votre univers et de vous aider à atteindre vos objectifs » </em></p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p>Alors évidemment il s&rsquo;agit d&rsquo;une nouvelle offre de service « logique » dans la guerre de position qui doit permettre à OpenAI de venir butiner sur les terres de ses concurrents directs, Google en tête. Et à ce titre et à l&rsquo;échelle du web, « sortir » ChatGPT de sa « page » et propulser un navigateur dans lequel il fera office de moteur est tout à fait cohérent. Ce n&rsquo;est pas pour autant que la bascule des usages se fera car à l&rsquo;échelle des navigateurs justement, les habitudes ont la vie dure. Du côté des moteurs de recherche aussi d&rsquo;ailleurs : Google peine à imposer les usages de Gemini (son IA maison) dans le cadre d&rsquo;usage du moteur de recherche, pas sûr que OpenAI arrive à imposer l&rsquo;usage d&rsquo;un assistant IA comme un nouveau moteur de recherche. Nous y reviendrons. Mais bon il eût été dans tous les cas incompréhensible qu&rsquo;OpenAI ne tente pas le coup. De fait l&rsquo;expérience (j&rsquo;ai testé) d&rsquo;Atlas est rapidement assez déceptive en ce sens qu&rsquo;elle oblige à passer par l&rsquo;installation d&rsquo;un navigateur et qu&rsquo;en termes de fonctionnalités on n&rsquo;a pas grand chose de plus que ce qui était déjà proposé sur la page dédiée à ChatGPT sur le site d&rsquo;OpenAI (mais cela permet au passage à OpenAI de s&rsquo;installer sur votre machine et de vous demander de récupérer l&rsquo;ensemble de vos contacts, signets, mots de passe, réglages divers, etc.)</p>
<p>La seule valeur ajoutée réelle est celle de la fonction « agent » décrite comme suit par <a href="https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/10/21/avec-chatgpt-atlas-openai-lance-la-bataille-des-navigateurs-web_6648779_3234.html">Alexandre Piquard sur Le Monde</a> :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;"><em>Le navigateur intègre aussi la fonction « agent » de ChatGPT, par laquelle l’utilisateur peut demander à l’assistant d’accomplir pour lui des actions, notamment en surfant le Web : réserver des billets de théâtre, un restaurant ou un livre, faire des courses de supermarché en ligne, remplir un formulaire, trouver un e-mail de contact puis envoyer un message… L’IA est en principe capable de consulter des pages par lui-même et même, avec autorisation de l’utilisateur, de se connecter à des services protégés par mot de passe, par exemple pour faire des achats en ligne. La fonctionnalité « agent » est toutefois réservée aux abonnés payants de ChatGPT.</em></p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ce qui m&rsquo;intéresse donc dans l&rsquo;annonce du lancement d&rsquo;Atlas (Titan mythologique assez fort pour supporter le poids de la voûte céleste et assez débile pour <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Atlas_(mythologie)#Travaux_d'H%C3%A9racl%C3%A8s">céder à la ruse de CE1 d&rsquo;Héraclès</a> à qui il avait réussi à la refiler), c&rsquo;est précisément le narratif qui l&rsquo;accompagne en tant que « super assistant ». En résumé ce narratif me semble être le nouveau signe d&rsquo;une bascule anthropo-technique proche de son aboutissement. <strong>Car face à des nouveaux « assistants » ou « super assistants » nous sommes essentiellement désignés comme les assistés, les super assistés</strong>. <strong>Et face aux nouveaux « agents »</strong> conversationnels qui prennent en charge (notamment) nos recherches et qui, comme je l&rsquo;expliquerai plus bas, « font à notre place », <strong>nous sommes désignés comme de nouveaux « mandants »</strong>, presque de nouveaux « mand-IA-nts » (mais qui n&rsquo;ont hélas rien de clochards célestes). Comment en sommes-nous arrivés là ?</p>
<p>Il fut un temps où la désignation des circulations possibles à l&rsquo;échelle de l&rsquo;internet et du web étaient de claires métaphores. Nous avions des « <em>navigateurs</em>« , lesquels utilisaient des « <em>moteurs</em> » ; et parfois sans moteur mais toujours en navigateur on se contentait de « <em>surfer</em>« . Pour se repérer on connaissait des adresses (URL) qui étaient autant de phares, de rives déjà apprivoisées ou de rivages à découvrir.</p>
<p>Et puis. Puis les moteurs de « recherche » sont devenus des moteurs de « réponses ». Puis <a href="https://affordance.framasoft.org/2014/05/rip-hyperlinks-and-what-we-used-to-call-the-web/">les adresses (URL) se sont effacées, rétrogradées au second plan, amputées au-delà de leur racine</a>, considérant que plus personne n&rsquo;avait à se soucier de les retenir et nous privant du même coup d&rsquo;une autre possibilité de s&rsquo;orienter en dehors des déterminismes techniques servant de béquilles à nos mémoires. Et donc aujourd&rsquo;hui, plus de moteurs ou de navigateurs, ou plus exactement qu&rsquo;importent les moteurs et les navigateurs, nous serons « super assistés » par de « super assistants », et deviendrons donc « mandants » de ces nouveaux « agents ».</p>
<h3 style="text-align: right;"><em>Chapitre 3ème.</em><br />
Des technologies de la déprise qui ouvrent de nouveaux horizons d&#8217;emprise.</h3>
<p>Depuis les NTIC (nouvelles technologies de l&rsquo;information et de la communication) et les métaphoriquement célèbres « autoroutes de l&rsquo;information », depuis aussi cette idée idiote que « l&rsquo;internet » serait <a href="https://www.numerama.com/politique/5692-quand-nicolas-sarkozy-oppose-l-internet-au-monde-civilise.html">un « Far-West »</a> (Sarkozy, 2007) et autres récurrences tout aussi crétines de l&rsquo;idée qu&rsquo;il faudrait <a href="https://www.huffingtonpost.fr/politique/article/pour-civiliser-internet-mahjoubi-prend-l-exemple-d-un-bus-dans-lequel-on-parlerait-comme-sur-twitter_131433.html">« reciviliser internet »</a> (Mounir Mahjoubi en 2018) en passant par l&rsquo;inénarrable <a href="https://www.numerama.com/politique/14714-quand-frederic-lefebvre-pirate-du-contenu-sur-internet.html">Frédéric Lefebvre en 2009</a> et sa diatribe Kamoulox entre Hadopi, jeunes filles violées et identité nationale (sic) et jusqu&rsquo;à tout récemment Clara Chappaz (2025) qui ressort <a href="https://www.liberation.fr/societe/police-justice/mort-de-jean-pormanove-la-ministre-du-numerique-denonce-le-far-west-numerique-et-souligne-la-responsabilite-de-kick-20250822_J4F3JUGR3ZA4DJXCNYQVWLNK5Q/">le coup du Far-West à l&rsquo;occasion de la mort de Raphaël Graven</a>, chacun voit bien que la question de ces technologies est avant tout de nature politique. Et que ce qu&rsquo;elles viennent bousculer dans nos schémas de communication et d&rsquo;information est <strong>tout ce qui tient à notre capacité de faire société c&rsquo;est à dire à nourrir des formes de sociabilités informationnelles, affectives et cognitives qui dessinent une réalité partagée</strong>.</p>
<p>La question des infrastructures technologiques n&rsquo;est évidemment pas neutre dans l&rsquo;équation, elle est même déterminante (à ce sujet lisez ou relisez <a href="https://cfeditions.com/cyberstructure/">Cyberstructure de Stéphane Bortzmeyer</a>). Mais nous héritons d&rsquo;un monde où la question politique de ces technologies et de leurs infrastructures n&rsquo;a été posée en termes à peu près correct qu&rsquo;à partir du moment où précisément elles avaient déjà commencé à ronger les structures même du débat public et politique tout autant que ses conditions pratiques d&rsquo;exercice. L&rsquo;histoire est malheureusement connue, à force de se concentrer sur la ruée vers l&rsquo;or personne n&rsquo;a noté que <a href="https://www.liberation.fr/economie/mieux-cote-que-netflix-meta-et-tesla-reunies-nvidia-depasse-les-5-000-milliards-de-dollars-de-capitalisation-boursiere-20251029_ISNRMKESHNBMTLASLQAYJJXL6U/">les seuls à faire réellement fortune étaient les fabricants de pelles</a>. <strong>Et bien voici venu le temps des coups de pelle dans la tronche.</strong></p>
<p>Pour sortir de cette qualification dépolitisante de « NTIC » beaucoup ont proposé d&rsquo;autres dénominations. Pour ma part j&rsquo;ai suggéré de questionner les NTAD, <a href="https://affordance.framasoft.org/2011/04/soyons-pragmatiques-nayons-lair-de-rien/">nouvelles technologies de l&rsquo;attention et de la distraction</a>. J&rsquo;ai aussi et surtout interrogé la question de la déprise, c&rsquo;est à dire la capacité de ces technologies à nous placer en situation de dépendance choisie, de nous installer dans des routines à coût cognitif nul, et finalement de presque tout faire à notre place, et inexorablement, <strong>de ne plus répondre à nos commandes que dans un « à peu près » qui nous satisfasse au regard de l&rsquo;habitude prise à ne plus nous soucier de la précision du monde et de ce qui le constitue</strong>. Je vous invite à relire mon article de 2018 dans lequel j&rsquo;explique tout cela avec de nombreux exemples et où je proposais <a href="https://affordance.framasoft.org/2018/02/dont-do-it-yourself-technologies-a-ta-place/">l&rsquo;insatisfaisant concept de « technologies de l&rsquo;à peu près et de l&rsquo;à ta place »</a> que je requalifie donc aujourd&rsquo;hui comme des <strong>technologies de la déprise </strong>(voilà pour le côté « à peu près ») <strong>et de l&#8217;emprise</strong> (voilà pour le côté « à ta place »). A partir de deux exemples « d&rsquo;innovation » j&rsquo;y montrais notamment ceci :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;">« <strong>Ce qui m&rsquo;intéresse dans cette affaire c&rsquo;est la chose suivante :</strong> nous avons donc un algorithme qui s&rsquo;occupe de recadrer automatiquement les photos que nous prenons, au risque de nous faire prendre des photos que nous ne voulions pas prendre, ou en tout cas de donner à voir une « composition photographique » qui n&rsquo;est pas celle que nous voulions montrer. Et ce « choix algorithmique » de recadrage, dont on nous dit qu&rsquo;il est là pour permettre d&rsquo;optimiser – paradoxalement – la visibilité, se trouve lui-même soumis au choix algorithmique conditionnant la visibilité du Tweet lui-même, indépendamment des photos recadrées qu&rsquo;il contient. Soit un empilement de strates et de régimes algorithmiques d&rsquo;obfuscation et de dévoilement, sur lesquels nous n&rsquo;avons quasiment plus aucune prise (de vue).</p>
<p style="text-align: left;">Là encore, comme pour Clips de Google mais à un niveau légèrement différent, l&rsquo;usage de la technologie nous installe dans une position que l&rsquo;on pourrait qualifier « d&rsquo;assistance contrainte » : nous n&rsquo;avons pas demandé à ce que nos photos soient recadrées, mais nous n&rsquo;avons pas d&rsquo;autre choix en les soumettant que de les voir recadrées. La technologie et l&rsquo;algorithme de machine-learning le font à notre place. TIYS (Technology In Your Stead) &amp; AIYS (Algorithms In Your Stead). La négociation dans l&rsquo;usage se jouant autour de la promesse de gain de visibilité pour l&rsquo;utilisateur (et donc d&rsquo;interaction ou d&rsquo;engagement pour la plateforme).</p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Aujourd&rsquo;hui l&rsquo;ensemble des contenus produits par IA sont l&rsquo;incarnation finale de ces technologies qui font à la fois « à peu près » et « à notre place »</strong>. Donnez-leur un prompt et vous aurez une projection qui sera « <em>à peu près</em> » ce que vous imaginiez, et qui surtout sera produite « <em>à votre place</em> » au double sens du terme, c&rsquo;est à dire depuis votre place qui est une place à distance de l&rsquo;acte de création, mais également qui vous départit de l&rsquo;essentiel même de ce qu&rsquo;imaginer ou créer veut dire.</p>
<h3 style="text-align: right;"><em><strong>Chapitre 4ème</strong></em><br />
À moins de revoir la doctrine entre le statut d&rsquo;éditeur et celui d&rsquo;hébergeur</h3>
<p>J&rsquo;ai le sentiment qu&rsquo;il est beaucoup trop tard et que la seule manière de remettre un peu d&rsquo;eau claire dans ce flot de merde, c&rsquo;est de revenir sur une constante qui fut pourtant fondamentale et constitutive de l&rsquo;histoire du web et des plateformes. Il faut que les plateformes soient immédiatement considérées comme totalement et pleinement éditrices des contenus qu&rsquo;elles font circuler. De tous les contenus ? Oui. Voici pourquoi et voici aussi comment cela pourrait permettre de résoudre le problème qu&rsquo;<a href="https://x.com/EmmanuelMacron/status/1983623498359783764/video/1">Emmanuel Macron résume parfaitement</a> (bah oui faut le dire parfois il résume bien les trucs) mais en omettant de parler de l&rsquo;autre éléphant dans la pièce, c&rsquo;est à dire les « autres » médias classiques, traditionnels et pas spécialement sociaux mais qui sont au moins autant <a href="https://cfeditions.com/deborder-bollore/">coupables de l&rsquo;effondrement démocratique qui se dessine</a>.</p>
<p>Parce que t&rsquo;as raison Manu, on tape Islam sur TikTok et on tombe en trois clics sur des contenus salafistes. Mais je te rappelle qu&rsquo;on dit « Bonjour » sur CNews et on tombe encore plus rapidement sur des contenus racistes éditorialisés par des gens <a href="https://www.humanite.fr/medias/agressions-sexuelles/incomprehensible-jean-marc-morandini-de-retour-sur-cnews-malgre-ses-condamnations-pour-agressions-sexuelles">condamnés pour corruption de mineurs et harcèlement sexuel</a>, donc bon voilà quoi.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" class="aligncenter size-large wp-image-11774" src="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/10/Capture-decran-2025-10-30-a-17.35.55-1024x759.png" alt="" width="770" height="571" srcset="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/10/Capture-decran-2025-10-30-a-17.35.55-1024x759.png 1024w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/10/Capture-decran-2025-10-30-a-17.35.55-300x222.png 300w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/10/Capture-decran-2025-10-30-a-17.35.55-768x570.png 768w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/10/Capture-decran-2025-10-30-a-17.35.55-600x445.png 600w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/10/Capture-decran-2025-10-30-a-17.35.55.png 1130w" sizes="auto, (max-width: 770px) 100vw, 770px" /></p>
<p style="text-align: center;"><em>Oh oui reprends-moi le contrôle et enfourchons le tigre.</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>[Si vous êtes familiers de la distinction entre éditeur et hébergeur et de tout ce qui tient à la « section 230 », vous pouvez directement sauter ce passage et on se retrouve après les crochets, sinon je vous invite à lire l&rsquo;article d&rsquo;<a href="https://la-rem.eu/2024/02/la-section-230-quelle-immunite-pour-les-reseaux-sociaux/">Anne Deysine dans l&rsquo;excellentissime Revue Européenne des médias et du numérique</a>, et vous en partage l&rsquo;extrait qui suit :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;">« <em>La section 230 a été ajoutée à la loi Communications Decency Act (CDA) de 1996 (qui visait à réguler la pornographie) grâce au lobbying de ceux que les chercheuses Mary Ann Franks et Danielle Keats Citron appellent les « fondamentalistes de l’internet » : ceux qui défendent une vision du web comme espace paradisiaque de liberté totale. La section 230 (surnommée « les 26 mots qui ont créé l’internet ») fut, à l’origine, conçue pour encourager les compagnies de la Tech à nettoyer les contenus offensifs en ligne. Il s’agissait de contrer une décision rendue en 1995 dans l’État de New York, ayant conclu à la responsabilité de Prodigy qui avait modéré des contenus postés sur son site. La section 230 (c) (1) stipule qu’« aucun fournisseur d’accès ne sera traité comme un éditeur ». Un deuxième paragraphe, 230 (c) (2), précise qu’« aucun fournisseur ou utilisateur d’un service informatique interactif ne sera tenu responsable, s’il a de bonne foi restreint l’accès ou la disponibilité de matériaux qu’il considère être obscènes, excessivement violents, de nature harcelante ou autrement problématiques (otherwise objectionable), que cette information soit constitutionnellement protégée ou non. </em></p>
<p style="text-align: left;"><em>C’est ce qu’on appelle la disposition du « bon Samaritain », conçue comme plus limitée que le paragraphe (c) (1), car nécessitant de prouver la bonne foi.</em></p>
<p style="text-align: left;"><em>Mais les juridictions étatiques et fédérales ont étendu la protection juridique bien au-delà de ce que prévoit le texte de la loi, avec pour résultat que les plateformes ne soient guère incitées à combattre les abus en ligne. La section 230 a, de fait, libéré les sites internet, les sites de streaming et les réseaux sociaux (pas encore nés en 1996), qui peuvent héberger du contenu extérieur sans être confrontés à la tâche (impossible ?) de vérifier et de contrôler tout ce qui est posté par les utilisateurs. Telle qu’interprétée par les juridictions fédérales, la section 230 confère aux plateformes et réseaux sociaux une immunité totale, quels que soient le contexte et le cas de figure (modération ou non). Avec pour conséquences, entre autres, la multiplication des mensonges et la prolifération de la désinformation et des discours de haine. Ils ont donc le pouvoir sans la responsabilité, selon les mots de Rebecca Tushnet.</em> » in Deysine, Anne. « <a href="https://la-rem.eu/2024/02/la-section-230-quelle-immunite-pour-les-reseaux-sociaux/">La section 230 : quelle immunité pour les réseaux sociaux ?</a> » La revue européenne des médias et du numérique, 13 février 2024.</p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p>Pour rappel également, Trump s&rsquo;est tour à tour « amusé », dans ce mandat comme dans son précédent, à brandir la menace de la suppression de la section 230 (quand ça l&rsquo;arrangeait pour mettre la pression aux grands patrons de la tech qui tardaient à lui donner des gages de servilité) puis à en rappeler l&rsquo;importance (dès lors que les gages de servilité avaient été obtenus et qu&rsquo;il s&rsquo;agissait alors pour lui de rétablir les plateformes dans une immunité totale au service de ses intérêts politiques.]</p>
<p>Reprenons.</p>
<p>Dans le contexte de l&rsquo;explosion totalement dérégulée des contenus générés par IA, <strong>continuer aujourd&rsquo;hui à prétendre encore distinguer entre un statut d&rsquo;éditeur et un autre d&rsquo;hébergeur en privilégiant ce dernier, c&rsquo;est prétendre vouloir nettoyer les écuries d&rsquo;Augias avec un coton-tige et un mi-temps thérapeutique</strong>. Il ne s&rsquo;agit plus de dire que c&rsquo;est trop tard (c&rsquo;est en effet trop tard) ; il s&rsquo;agit de dire que ce n&rsquo;est simplement plus le sujet.</p>
<p><strong>On ne peut plus considérer aujourd&rsquo;hui que les très grandes plateformes actuelles de médias sociaux sont légitimes à continuer de s&rsquo;abriter derrière un statut d&rsquo;hébergeur</strong>. Elles ne le sont plus. Du tout. <a href="https://affordance.framasoft.org/2023/12/ouvrir-le-code-des-algorithmes-ne-suffit-plus/">Leurs algorithmes tordent la réalité sous l&rsquo;impulsion et les intentions claires et transparentes de l&rsquo;idéologie de leurs propriétaires</a>. Et elles ont toutes jusqu&rsquo;ici absolument tout mis en place pour, à chaque fois que possible, se soustraire à leurs obligations légales ou à leurs engagements moraux.</p>
<p>Nous sommes au coeur d&rsquo;un nouvel épisode du <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Paradoxe_de_la_tol%C3%A9rance">paradoxe de la tolérance de Popper</a> : <strong>nous avons été beaucoup trop tolérants avec des grandes plateformes qui trop longtemps furent et continuent d&rsquo;être la caution de toutes les intolérances</strong>. Tout a été dit et documenté sur le fait que toutes les plateformes ont non seulement parfaitement conscience des dérives et des dangers qu&rsquo;elles représentent (notamment mais pas uniquement pour les publics les plus jeunes), sur les moyens dont elles disposent toutes pour immédiatement atténuer ces dangers et ces dérives, et sur les coupables atermoiements, reniements, dissimulations et mensonges qui les conduisent à ne rien mettre en place de significatif à l&rsquo;échelle de l&rsquo;immensité et de l&rsquo;urgence des problèmes qu&rsquo;elles posent. Je l&rsquo;ai (et tant d&rsquo;autres avec moi) tant de fois dit, écrit, montré et démontré et <a href="https://affordance.framasoft.org/2023/12/ouvrir-le-code-des-algorithmes-ne-suffit-plus/">le redis encore une fois</a> :</p>
<p>&nbsp;</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;">Après les mensonges de l’industrie du tabac sur sa responsabilité dans la conduite vers la mort de centaines de millions de personnes, après les mensonges de l’industrie du pétrole sur sa responsabilité dans le dérèglement climatique, nous faisons face aujourd’hui au troisième grand mensonge de notre modernité. Et ce mensonge est celui des industries extractivistes de l’information, sous toutes leurs formes. (&#8230;) Et même s’ils s’inscrivent, comme je le rappelais plus haut, dans un écosystème médiatique, économique et politique bien plus vaste qu’eux (&#8230;) les médias sociaux, sont aujourd’hui pour l’essentiel de même nature que la publicité et le lobbying le furent pour l’industrie du tabac et du pétrole : des outils au service d’une diversion elle-même au service d’une perversion qui n’est alimentée que par la recherche permanente du profit.</p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p>Autre fait incontestable de ce premier quart du 21ème siècle, aujourd&rsquo;hui et lorsqu&rsquo;ils ne disposent pas déjà d&rsquo;un internet totalement fermé ou sous contrôle (comme en Chine ou en Russie par exemple),<strong> l&rsquo;essentiel des pouvoirs politiques de la planète n&rsquo;ont plus pour projet, ambition ou vocation de contrôler et de limiter le pouvoir de nuisance de ces plateformes mais tout au contraire de le maximiser et de le mettre à leur propre service ou, le cas échéant, à celui d&rsquo;un agenda du chaos sur lequel ils espèrent pouvoir encore prospérer</strong>. Comme le rappelle très bien <a href="https://cfeditions.com/politique-machines/">Fred Turner dans « Politique des machines »</a> :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;"><em>« L&rsquo;une des plus grandes ironies de notre situation actuelle est que les modes de communication qui permettent aujourd&rsquo;hui aux autoritaires d&rsquo;exercer leur pouvoir ont d&rsquo;abord été imaginés pour les vaincre. »</em></p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p>Il revient donc aux quelques états encore pleinement démocratiques (ou pas encore totalement illibéraux), en Europe notamment, de mettre immédiatement fin à la tolérance qui est faite à ces très grandes plateformes, de rompre avec leur statut d&rsquo;hébergeur et de les rendre éditrices en droit. À celles et ceux qui m&rsquo;objecteront que c&rsquo;est impossible, je répondrai qu&rsquo;il s&rsquo;agit de l&rsquo;une de nos dernières chances pour préserver l&rsquo;espoir de vivre encore dans une forme de réalité partagée et consensuelle, et qui ne soit pas en permanence minée et traversée d&rsquo;opérations massives de déstabilisation ou d&rsquo;influence de plus en plus simples à initier et de plus en plus complexes à contrer (si vous êtes curieux de cela, regardez par exemple ce qui se passe actuellement autour de l&rsquo;IA, des LLM et de la stratégie des « <a href="https://datasociety.net/library/data-voids/">data voids</a> » &#8211; données manquantes &#8211; et autres <a href="https://www.soprasteria.fr/perspectives/details/vers-une-generalisation-du-llm-grooming-quelles-solutions-face-a-cette-nouvelle-menace-informationnelle">LLM Grooming</a>). Et que si ce mur là continue de se fissurer et tombe, alors &#8230;</p>
<p>À celles et ceux qui disent que c&rsquo;est impossible je répondrai aussi que refuser de le faire c&rsquo;est continuer de nier la place et le rôle politique de ces plateformes et privilégier un argument de neutralité de la technique dont nous avons chaque jour démonstration de l&rsquo;ineptie totale qu&rsquo;il recouvre. C&rsquo;est bien parce que ces plateformes sont avant tout politiques, c&rsquo;est bien parce que ces plateformes sont dirigées par des hommes (et quelques rares femmes) aux agendas idéologiques clairs (et le plus souvent dangereux), <a href="https://affordance.framasoft.org/2023/12/ouvrir-le-code-des-algorithmes-ne-suffit-plus/">c&rsquo;est bien parce qu&rsquo;ouvrir le code des algorithmes ne suffit plus</a>, c&rsquo;est bien parce qu&rsquo;il s&rsquo;agit de protéger des populations entières d&rsquo;usages incitatifs qui tendent majoritairement à corrompre, à pourrir, à remettre en doute toute forme de réalité objectivable et partagée, c&rsquo;est bien pour l&rsquo;ensemble de ces raisons qu&rsquo;il est aujourd&rsquo;hui impérieux de sortir d&rsquo;une logique où le statut d&rsquo;hébergeur est systématiquement brandi comme la carte joker de l&rsquo;effacement de toute responsabilité ou de toute contrainte.</p>
<p>Le maintient d&rsquo;un statut d&rsquo;hébergeur primant sur celui d&rsquo;éditeur n&rsquo;avait de sens que dès lors qu&rsquo;il n&rsquo;y avait pas plus qu&rsquo;un doute raisonnable sur l&rsquo;indépendance politique et idéologique des plateformes et de ceux qui les dirigent. Ce doute étant aujourd&rsquo;hui totalement levé et démonstration étant faite quasi-quotidiennement de l&rsquo;ingérence de ces plateformes dans chacune des strates et orientation du débat public comme des décisions politiques, il faut imposer un statut d&rsquo;éditeur à toutes ces grandes plateformes et que ce statut prime sur des fonctions d&rsquo;hébergeur qui peuvent, marginalement ou périphériquement leur être conservées. <strong>Bref il faut de toute urgence inverser la logique</strong>. Il faut que ces plateformes répondent en droit de leur responsabilité d&rsquo;abord éditoriale ou il faut qu&rsquo;elles s&rsquo;effondrent. Tout autre scénario revient aujourd&rsquo;hui à accepter l&rsquo;effondrement à moyen terme de nos démocraties. Il nous faut un effet cliquet ; <strong>il nous faut « cranter » une décision suffisamment forte pour qu&rsquo;elle change totalement les dynamiques en cours</strong>.</p>
<p>Depuis l&rsquo;émergence des grands réseaux puis médias sociaux « grand public », disons depuis 15 ou 20 ans, nous avons, et le législateur, raisonné en alignement avec l&rsquo;argumentaire des plateformes consistant à expliquer que « <em>plus elles étaient grosses</em> » (en nombre d&rsquo;utilisateurs), « <em>plus les contenus y étaient abondants</em>« , et « <em>plus il était impossible d&rsquo;y appliquer une modération ou une transparence éditoriale.</em> » <strong>Or nous avons commis une triple erreur</strong>.</p>
<p>D&rsquo;abord sur le statut d&rsquo;hébergeur versus celui d&rsquo;éditeur : cet argumentaire était directement repris de celui des fournisseurs d&rsquo;accès, qui eux, étaient à l&rsquo;époque comme maintenant, parfaitement légitimes à être protégés par le statut d&rsquo;hébergeur en tant qu&rsquo;<em>intermédiaires techniques</em>. Mais aucune des grandes plateformes dont nous parlons aujourd&rsquo;hui n&rsquo;a bâti son succès et son audience en tant qu&rsquo;intermédiaire technique. <strong>Voilà notre première erreur</strong>.</p>
<p>La seconde erreur est de considérer que plus les gens sont nombreux à interagir, plus il y a de contenus en circulation, et moins il devrait y avoir de règles (ou seulement des règles « automatisées ») car toutes ces interactions seraient impossibles à contrôler. Je vous demande maintenant de relire la phrase précédente et d&rsquo;imaginer que nous ne parlons plus de grandes plateformes numériques mais de pays et de populations civiles. Imagine-t-on réellement pouvoir tenir un argumentaire qui expliquerait que plus la population d&rsquo;un pays est nombreuse, plus elle interagit et produit des discours et des richesses, et moins il doit y avoir de règles et de lois car tout cela serait trop complexes à gérer ? <strong>Voilà notre deuxième erreur</strong>. Et même si par nature, les espaces de ces très grandes plateformes ne sont ni entièrement des espaces publics, ni jamais pleinement des espaces privés, ils demeurent des espaces politiques traversés en chacun de leurs points et de leurs vecteurs par la question du « rendu public » et des règles afférentes qui le permettent et l&rsquo;autorisent.</p>
<p>La troisième erreur est d&rsquo;avoir laissé ces grandes plateformes agglomérer, agglutiner, une série de services et de « métiers » qui n&rsquo;ont rien à voir entre eux et obéissent à des logiques de régulation différentes pouvant aller jusqu&rsquo;à l&rsquo;antagonisme. Ainsi, un service de « réseau social » qui s&rsquo;appuie uniquement sur de la mise en relation, un service de messagerie électronique, un service de production de contenus vidéos, un service de moteur de recherche, et quelques autres encore, ne peuvent évidemment pas être soumis aux mêmes règles ou statuts d&rsquo;hébergeur ou d&rsquo;éditeur. Il n&rsquo;est ainsi pas question pour un service de courrier électronique de faire peser la même responsabilité éditoriale que, par exemple, pour un service de production de vidéos. Lorsque Mark Zuckerberg déclarait ainsi en 2020, « <em><a href="https://www.reuters.com/article/technology/treat-us-like-something-between-a-telco-and-a-newspaper-says-facebooks-zuckerb-idUSKBN2090MA/">Treat us like something between a telco and a newspaper</a></em> » (« traitez-nous comme quelque chose entre un opérateur télécom et un journal »), c&rsquo;est une manière d&rsquo;échapper à sa responsabilité de « journal » (en s&rsquo;abritant derrière les régulations des opérateurs télécoms qui ne couvrent pas l&rsquo;aspect éditorial) et d&rsquo;échapper aussi à sa responsabilité d&rsquo;opérateur télécom (en s&rsquo;abritant derrière les régulations propres aux médias). <strong>Voilà notre troisième erreur</strong> : avoir accepté de traiter l&rsquo;ensemble de ces grandes plateformes comme si elles n&rsquo;étaient qu&rsquo;un tout et n&rsquo;avaient qu&rsquo;un seul « métier », alors pourtant que depuis des années, <a href="https://affordance.framasoft.org/2017/11/contre-nous-algorithmie/">la nécessité de leur démantèlement (ou de leur nationalisation partielle) était la seule hypothèse rationnelle</a>.</p>
<p>En parallèle voilà plus de deux décennies que nous demandions et tentons d&rsquo;installer dans le débat public la nécessité d&rsquo;ouvrir le code ces algorithmes. Moi y compris et &#8211; pardon pour l&rsquo;immodestie &#8211; <a href="https://affordance.framasoft.org/2016/05/editorialisation-algorithmique/">moi parmi les tous premiers avec mon camarde Gabriel Gallezot dès 2003</a>, Aujourd&rsquo;hui non seulement <a href="https://affordance.framasoft.org/2023/12/ouvrir-le-code-des-algorithmes-ne-suffit-plus/">ouvrir le code des algorithmes ne suffit plus</a> puisqu&rsquo;irrévocablement, irrémédiablement, « <em>il n&rsquo;y a pas d&rsquo;algorithme, juste la décision de quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre</em> » (<a href="https://hal.science/hal-01625657v1/document">Antonio Casilli, 2017</a>), et de quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre qui, soit se cogne de toute considération politique, soit au contraire ne raisonne qu&rsquo;en termes politiques et idéologiques.</p>
<p>Cela ne veut pas dire pour autant que toute plateforme hébergeant des contenus en ligne doit se voir assignée uniquement et exclusivement un rôle et statut d&rsquo;éditeur. Cela veut par contre dire que toutes les très grandes plateformes sociales actuelles, disons pour reprendre la catégorisation du DSA (Digital Service Act) toutes celles ayant plus de <span class="nowrap">45 millions</span> d’utilisateurs actifs (soit 10% de la population européenne), toutes ces très grandes plateformes doivent d&rsquo;abord être considérées comme éditrices. Dans la jurisprudence, l&rsquo;un des critères les plus déterminants qui permet de distinguer entre hébergeur et éditeur et celui dit du <em>« rôle actif »</em>, défini comme <em>« <a href="https://www.murielle-cahen.com/publications/p_hebergement.asp">la connaissance et le contrôle sur les données qui vont être stockées.</a></em> » <strong>Or qui peut aujourd&rsquo;hui sérieusement prétendre que Facebook, Instagram, X, TikTok et les autres n&rsquo;ont pas un <em>rôle actif</em> dans la circulation des contenus hébergés, et que ces plateformes n&rsquo;auraient ni connaissance ni contrôle sur les données et contenus stockés ?</strong> Le gigantisme fut longtemps l&rsquo;argument mis en avant par les plateformes pour, précisément échapper à leur responsabilité éditoriale. Cet argument n&rsquo;a aujourd&rsquo;hui (presque) plus rien de valide techniquement ou de valable en droit.</p>
<p>Entendez-vous le son qui monte ? « <em>Cela reviendrait à condamner le modèle même de ces plateformes, à les empêcher d&rsquo;exister</em>« . Oui. Oui encore et encore oui. Puisqu&rsquo;elles n&rsquo;entendent rien et se soustraient à toutes leurs obligations légales ou morales, oui il faut les renvoyer à leur responsabilité première, qui est une responsabilité éditoriale. Et le risque qu&rsquo;elles ferment ? <em>Oui il faut prendre ce risque</em>. Qu&rsquo;elles revoient entièrement leur mode de fonctionnement ? <em>Oui il faut prendre ce risque</em>. Que les interactions y baissent drastiquement ? <em>Oui il faut prendre ce risque</em>. Qu&rsquo;elles soient contraintes de massivement recruter des modérateurs et des modératrices bien au-delà de ce qu&rsquo;exige l&rsquo;actuel DSA (dont elles n&rsquo;ont à peu près rien à secouer) ? <em>Oui il faut prendre ce risque</em>. Qu&rsquo;elles soient contraintes d&rsquo;appliquer toutes les décisions de justice qui restent jusqu&rsquo;ici lettre morte ? <em>Oui il faut prendre ce risque</em>. Que leur modèle économique soit totalement remis en cause ? <em>Oui il faut prendre ce risque</em>. Qu&rsquo;une mathématique algorithmique explicite s&rsquo;applique de plein droit sans être en permanence triturée pour faire remonter le pire, le plus clivant, le plus choquant, le plus porteur émotionnellement et le plus au service des idéaux du patron ? <em>Oui il faut prendre ce risque</em>. Que nous soyons contraint.e.s de les quitter ? <em>Oui il faut prendre ce risque</em>.</p>
<p>Et par-delà ces « risques » il s&rsquo;agit surtout d&rsquo;opportunités. Je rappelle en effet que d&rsquo;autres formes de collectif, d&rsquo;agrégation, d&rsquo;intelligences collectives ont toujours été possibles, le sont et le seront encore à l&rsquo;échelle d&rsquo;internet, à l&rsquo;échelle du web, à l&rsquo;échelle des plateformes. Car si l&rsquo;on parvient, pour les plus grosses d&rsquo;entre elles, à mettre fin à ce statut d&rsquo;hébergeur aujourd&rsquo;hui presque totalement dérogatoire au droit, alors il reviendra à chacun.e d&rsquo;entre nous, aux pouvoirs politiques et aux collectifs citoyens, aux chercheurs, aux chercheuses, aux journalistes et à l&rsquo;ensemble des corps intermédiaires aujourd&rsquo;hui tous menacés ou contraints par ces plateformes, de retrouver ce qui fut un temps le rêve achevé du web : des gens s&rsquo;exprimant en leur nom (ou pseudonyme qu&rsquo;importe), depuis principalement leur adresse, créant entre elles et eux <a href="https://affordance.framasoft.org/2010/06/facebook-le-web-social-comme-nouvelle-arme-de-distraction-massive/">des liens plutôt que des like</a>. <a href="https://affordance.framasoft.org/2012/12/le-web-promesse-tenue/">Un Homme, une page, une adresse</a>.</p>
<h3 style="text-align: right;">Éditorialiser.</h3>
<p>Ce que nous ferons de l&rsquo;actuelle l&rsquo;irresponsabilité éditoriale des très grandes plateformes n&rsquo;est ni temporairement un choix technique, ni réellement un choix juridique, ni même pleinement un choix politique ; c&rsquo;est une somme de tout cela mais c&rsquo;est bien plus encore que cela. C&rsquo;est un choix ontologique, qui seul peut nous permettre de définir et d&rsquo;assigner ces écosystèmes informationnels à ce qu&rsquo;ils sont vraiment et non à ce qu&rsquo;ils prétendent être. Fred Turner encore, dans une <a href="https://next.ink/206879/fred-turner-rien-ne-donne-plus-de-pouvoir-que-la-capacite-a-controler-le-recit/">interview sur NeXt</a> à l&rsquo;occasion de la sortie de « <a href="https://cfeditions.com/politique-machines/">Politique des machines</a> » (chez le meilleur éditeur de la galaxie connue) nous le rappelle (je souligne) :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;"><em>« Nous vivons dans une ère saturée de médias et d’histoires. Rien ne donne plus de pouvoir que la capacité à contrôler le récit. En la matière, Donald Trump, c’est un drame dans lequel chaque Américain a une chance de jouer un rôle. C’est ce drame qui structure la réalité.</em></p>
<p style="text-align: left;"><em>Si la France est là où les États-Unis étaient en 2022, disons, alors elle a une opportunité que nous n’avons pas su saisir. <strong>Vous pouvez construire des réseaux de solidarité dans les gouvernements, dans la société civile, dans les mondes numériques</strong>. Vous pouvez commencer à parler du monde que vous voulez construire. De cette manière, si l’autoritarisme arrive à votre porte, <strong>vous aurez déjà une autre histoire à proposer. »</strong></em></p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p>Il (me) semble que cette histoire ne pourra jamais être contée si nous ne contribuons pas, en parallèle et peux-être en préalable, à démolir et à éparpiller façon puzzle l&rsquo;actuel paysage éditorial dominant.</p>
<p><a href="https://blog.sens-public.org/marcellovitalirosati/quest-ce-que-leditorialisation/">Marcello Vitali Rosati</a> donnait la définition suivante de l&rsquo;éditorialisation, une définition que je vous ai souvent donnée ici, que j&rsquo;ai souvent reprise à mon compte :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;"><em>« L&rsquo;éditorialisation n&rsquo;est pas seulement un ensemble de techniques, même si l&rsquo;aspect technique est le plus visible et le plus facilement définissable. On pourrait donner la définition suivante. L&rsquo;éditorialisation est l&rsquo;ensemble des dispositifs qui permettent la structuration et la circulation du savoir. En ce sens l&rsquo;éditorialisation est une production de visions du monde, ou mieux, un acte de production du réel. »</em></p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p>« <em>Avoir une autre histoire à proposer</em>« , « <em>produire des visions du monde</em>« , produire du réel. Que font et que sont ces méga-plateformes aujourd&rsquo;hui sinon un acte premier et fondateur de production du réel. Mais souvenez-vous en et retenez-le bien, c&rsquo;est un réel « <em>à peu près</em> » ; c&rsquo;est un acte de production « <em>à notre place</em>« . Il est temps que tout cela cesse. Alors cessons d&rsquo;être le bruit, et surtout, empêchons-les de plonger notre monde dans la fureur.</p>
]]></content:encoded>
					
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			</item>
		<item>
		<title>La bataille de l&#8217;IA, et nos effondrements.</title>
		<link>https://affordance.framasoft.org/2025/09/bataille-ia-nos-effondrements/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[Olivier Ertzscheid]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 21 Sep 2025 16:33:34 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Agenda]]></category>
		<category><![CDATA[ChatGPT et ses ami.e.s]]></category>
		<category><![CDATA[Congrès, colloques, conférences et causeries]]></category>
		<category><![CDATA[Ecologie de l'info]]></category>
		<category><![CDATA[HDR]]></category>
		<category><![CDATA[Intelligence artificielle]]></category>
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					<description><![CDATA[A l&#8217;invitation de la chaire Unesco RELIA de l&#8217;université de Nantes et dans le cadre de la Nantes Digital Week, j&#8217;étais ce vendredi 19 Septembre 2025 en bonne compagnie pour une « Scientific Battle » sur le thème suivant : « L&#8217;intelligence artificielle va-t-elle nous rendre (encore) plus idiots ? » &#160; Voici ce que j&#8217;y ai dit, sachant [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p class="first-child "><span title="A" class="cenote-drop-cap">A</span> l&rsquo;invitation de la <a href="https://chaireunescorelia.univ-nantes.fr/">chaire Unesco RELIA de l&rsquo;université de Nantes</a> et dans le cadre de la <a href="https://nantesdigitalweek.com/">Nantes Digital Week</a>, j&rsquo;étais ce vendredi 19 Septembre 2025 en bonne compagnie pour une « Scientific Battle » sur le thème suivant : « <a href="https://nantesdigitalweek.com/evenements/scientific-battle-lia-va-t-elle-nous-rendre-encore-plus-idiots/">L&rsquo;intelligence artificielle va-t-elle nous rendre (encore) plus idiots ?</a> »</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" class="aligncenter size-full wp-image-11647" src="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/09/https___cdn.evbuc_.com_images_1061954483_1373105785013_1_original.jpeg" alt="" width="940" height="470" srcset="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/09/https___cdn.evbuc_.com_images_1061954483_1373105785013_1_original.jpeg 940w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/09/https___cdn.evbuc_.com_images_1061954483_1373105785013_1_original-300x150.jpeg 300w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/09/https___cdn.evbuc_.com_images_1061954483_1373105785013_1_original-768x384.jpeg 768w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/09/https___cdn.evbuc_.com_images_1061954483_1373105785013_1_original-600x300.jpeg 600w" sizes="auto, (max-width: 940px) 100vw, 940px" /></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Voici ce que j&rsquo;y ai dit, sachant que le format était celui de la contrainte : 3 minutes et basta. Je vous livre donc ces trois minutes mais aussi (et peut-être surtout) des réflexions complémentaires.</p>
<h3 style="text-align: right;">Ce que j&rsquo;ai dit à la Scientific Battle en 3 minutes<br />
(douche comprise)</h3>
<p>366 avant JC, Platon dans le Phèdre se demande si l&rsquo;écriture ne va pas nous rendre idiots et nous faire « perdre la mémoire ». Vingt-trois siècles plus tard, en 2008 Nicolas Carr se demande : « <a href="https://www.theatlantic.com/magazine/archive/2008/07/is-google-making-us-stupid/306868/">Google va-t-il nous rendre stupides ?</a> » Et aujourd&rsquo;hui donc on se demande :  « l&rsquo;IA va-t-elle nous rendre encore plus idiots. » Vous noterez le <em>« encore »</em> qui est bien de circonstance <img src="https://s.w.org/images/core/emoji/17.0.2/72x72/1f642.png" alt="🙂" class="wp-smiley" style="height: 1em; max-height: 1em;" /></p>
<p>Plutôt que de parler d&rsquo;IA je vais me concentrer sur ce que j&rsquo;appelle (<a href="https://cfeditions.com/ia-cyberespace/">dans ce magnifique livre</a>) les artefacts génératifs (les outils comme ChatGPT, Midjourney, Le Chat, Claude, Gemini, etc.). Vont-ils nous rendre encore plus idiots ?</p>
<p><strong>D&rsquo;abord ils nous font faire moins d&rsquo;effort. Ces technologies allègent</strong> à la fois notre <strong>coût cognitif</strong> (« l&rsquo;attribution de ressources attentionnelles à une tâche »)  et notre<strong> bagage cognitif</strong> (ce que cela mobilise comme connaissances).</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" class="aligncenter size-full wp-image-11679" src="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/09/lazy-meme-9.jpg" alt="" width="600" height="320" srcset="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/09/lazy-meme-9.jpg 600w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/09/lazy-meme-9-300x160.jpg 300w" sizes="auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px" /></p>
<p style="text-align: center;">From « ChatGPT » to « CouchGPT »</p>
<p><strong>Ensuite ils démobilisent notre attention. On devient plus crédule. Ces technologies abaissent</strong> notre <strong>seuil de vigilance</strong>. L&rsquo;idée (comme les notifications) c&rsquo;est d&rsquo;installer des arcs-réflexe, des routines, qui, à force, nous évitent non pas « de penser » ou « de réfléchir » mais de se souvenir qu&rsquo;il faut penser ou qu&rsquo;il faut réfléchir, par exemple à ce que ces artefacts génératifs nous disent, à pourquoi ils nous le disent et à comment ils nous le disent. D&rsquo;autant qu&rsquo;on a documenté ce que des chercheurs (<a href="https://journals.sagepub.com/doi/full/10.1177/20539517241306345">Jacob, Kerrigan, Bastos 2025</a>) appellent le « chat-chamber effect », le fait que nous « fassions confiance aux hallucinations de l&rsquo;IA » dès lors que les informations / hallucinations vont dans le sens de nos croyances ou de notre questionnement, même si ces informations sont  incorrectes, non contrôlées et non vérifiées. Le titre complet de leur article c&rsquo;est : « <a href="https://journals.sagepub.com/doi/full/10.1177/20539517241306345">L&rsquo;effet &lsquo;Chat-Chamber&rsquo; : faire confiance aux hallucinations de l&rsquo;IA</a>« .</p>
<p><strong>Et puis ces artefacts génératifs nous rendent moins exigeants. Ces technologies abaissent</strong> aussi notre <strong>seuil d&rsquo;exigence</strong> parce qu&rsquo;elles jouent sur un <strong>biais de disponibilité exacerbé</strong> qui se double d&rsquo;une dimension de <strong>biais d&rsquo;opacité</strong> (l&rsquo;information est disponible, certes, mais difficile de savoir d&rsquo;où elle a été tirée). <strong>Le biais de disponibilité</strong> c&rsquo;est « <em>se baser uniquement ou principalement sur les informations <strong>immédiatement disponibles en mémoire</strong>.</em> » Et là on doit se demander : mais dans la mémoire de qui ? ChatGPT c&rsquo;est la mémoire de &#8230; qui ? Des auteurs, photographes et des créateurs dont les oeuvres sont pillées (<a href="https://www.01net.com/actualites/anthropic-paie-une-somme-astronomique-pour-clore-un-proces-sur-des-livres-pirates.html">Anthropic a récemment promis un chèque d&rsquo;1,5 milliards de dollars à un collectif d&rsquo;auteurs pour éviter un procès</a>) ? D&rsquo;artefacts génératifs précédents dont les productions sont à leur tour mises en mémoire ? Avec déjà des formes de consanguinité « générative » qui sont accablantes comme <a href="https://www.huffingtonpost.fr/tech-futurs/video/les-images-generees-par-ia-sont-de-plus-en-plus-jaunes-et-avec-la-consanguinite-ca-va-s-aggraver_252892.html">ces images jaunies à force d&rsquo;être copiées sur style Ghibli</a> ou de manière générale des mécanismes <a href="https://www.nature.com/articles/s41586-024-07566-y">d&rsquo;effondrement</a> de <a href="https://arxiv.org/abs/2307.01850">modèles autophages</a> ?</p>
<p>Alors en effet quand on fait moins d&rsquo;efforts (intellectuels), quand on fait moins attention, et quand on est moins exigeant intellectuellement, il est possible que l »on soit un peu plus idiot qu&rsquo;avant.</p>
<p>Il y a une <a href="https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/03/27/philippe-meirieu-pedagogue-le-danger-de-chatgpt-n-est-pas-dans-la-fraude-qu-il-permet-mais-dans-le-rapport-aux-connaissances-qu-il-promeut_6167089_3232.html">citation de Philippe Meirieu</a> qui me semble très bien résumer tout cela : « <em>l&rsquo;IA comble le désir de savoir mais tue le désir d&rsquo;apprendre.</em> »</p>
<p><strong>Pourtant au commencement, les idiots c&rsquo;était pas nous</strong> ; les idiots c&rsquo;étaient clairement ces IA et ces artefacts génératifs. Et vas-y que ça te proposait des recettes d&rsquo;omelettes avec des oeufs de mouton, et vas-y que ça t&rsquo;expliquait pourquoi « Jean-Paul Sartre avait écrit Le Petit Bonhomme en mousse », et vas-y que, de manière bien plus préoccupante, ça t&rsquo;indiquait que « oui on a des doutes sur l&rsquo;existence de la Shoah ».</p>
<p><strong>Et puis on s&rsquo;est mis à leur parler beaucoup et on a oublié ce que disait Audiard</strong> : « <em>J&rsquo;parle pas aux cons ça les instruit.</em> » Maintenant on a une question à se poser : on fait quoi collectivement de ces artefacts génératifs très très cons que nous avons contribué à instruire (mais très incomplètement et très imparfaitement) ? On en fait quoi alors même qu&rsquo;ils n&rsquo;ont jamais eu et qu&rsquo;ils n&rsquo;auront jamais &#8230; aucun désir d&rsquo;apprendre ? Pour le savoir on peut bien sûr poser la question à ChatGPT ; ou alors on peut aussi commencer par relire le Phèdre de Platon.</p>
<p>Moralité ? Je ne suis pas certain que ça nous rende tous encore plus idiots, mais je suis presque totalement convaincu que ça ne pas nous rendre <em>collectivement</em> plus intelligents.</p>
<h3 style="text-align: right;">Ce que je n&rsquo;ai pas dit à la Scientific Battle.<br />
(parce que ça ne tenait pas en 3 minutes)</h3>
<p>L&rsquo;IA c&rsquo;est vaste, ça permet en médecine de sauver des vies et de détecter des cancers précocement, de <a href="https://www.inrae.fr/actualites/avancee-majeure-biologie-ia-generative-hybride-concoit-nouvelles-molecules">concevoir de nouvelles molécules et de faire du design de protéines</a>, mais ça permet aussi de faire du ciblage marketing émotionnel pour vous afficher des pubs juste au moment où vous êtes le plus « disponible », et puis ça fait vos devoirs à votre place et puis dès que vous avez une idée totalement crétine ou criminelle (genre transformer Gaza en Riviera), bah ça l&rsquo;illustre et lui donne vie directement, ça imprègne, ça imprime, ça impressionne.</p>
<p>Je ne crois pas que les technologies (quelles qu&rsquo;elles soient) nous rendent idiots. Par contre elles changent, modifient, transforment notre rapport au monde. La voiture, le train, l&rsquo;avion ont moins modifié notre rapport à la vitesse et au déplacement individuel que notre rapport collectif à la géographie du monde. L&rsquo;imprimerie a moins modifié notre rapport individuel à la lecture que notre rapport collectif aux structures sociales du pouvoir et de la contestation du pouvoir ; elle a transformé les anciens régimes de vérité et en a inauguré de nouveaux. Les moteurs de recherche, les réseaux sociaux et maintenant l&rsquo;IA ont moins modifié notre rapport individuel à la question de l&rsquo;accès à l&rsquo;information et aux connaissances que notre rapport collectif à celles et ceux qui étaient jusque-là garants de la production d&rsquo;informations vérifiées et de connaissances procédant par accumulation et respect de procédures scientifiques.</p>
<p><strong>La question n&rsquo;est donc pas tant de savoir ce que ces technologies nous font mais ce qu&rsquo;elles font au monde et, surtout, ce que nous ferons et serons encore capables de faire dans le monde qu&rsquo;elles façonnent</strong>.</p>
<p>Le grand paradoxe de ces technologies d&rsquo;intelligence artificielle, via leurs artefacts génératifs, c&rsquo;est qu&rsquo;elles ne nous fatiguent pas (cf leur coût cognitif quasi nul) mais qu&rsquo;elles produisent des formes d&rsquo;épuisement de la langue et du réel. Ces générations artificielles n&rsquo;ajoutent pas à nos imaginaires, à nos possibles, elles leur enlèvent, elles leurs ôtent quelque chose par les instanciations systématiques et à coût nul de chaque réponse, de chaque possible, de chaque probable. Pour paraphraser le <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Monde_comme_volont%C3%A9_et_comme_repr%C3%A9sentation">titre de l&rsquo;ouvrage d&rsquo;un philosophe célèbre</a>, elles nous placent dans un monde qui n&rsquo;est vu que comme représentations et plus comme volonté. Ce sont des technologies du retrait, de la mise en retrait. Alors bien sûr il y a des exceptions : le domaine médical et celui de la recherche fondamentale dans le domaine de la biologie, de la physique, et quelques autres encore. Mais dans ces domaines ces technologies sont exactement à leur place, c&rsquo;est à dire que nous leur commandons de faire à notre place sur la base d&rsquo;instructions et de méthodologies claires : leur capacité de calcul est mobilisée dans les lignes et contraintes que nous définissons, elles sont assignées. Alors que <strong>dans la sphère médiatique informationnelle de leur propagation, elles définissent un agenda d&rsquo;assujettissement qui répond aux commandes des infrastructures de pouvoir qui les hébergent et les commandent</strong>.</p>
<p><strong>Ce qu&rsquo;il nous faut craindre, ce sont les alignements de tous nos effondrements</strong>. Effondrements de la parole journalistique, de l&rsquo;espace médiatique, du lien social, de l&rsquo;exercice politique du pouvoir. Mais aussi leurs pourrissements volontaires par les affrontements culturels autour de cette internationale capitaliste réactionnaire et néo-fasciste. Et au milieu donc les <a href="https://www.nature.com/articles/s41586-024-07566-y">effondrements des IA et des artefacts génératifs</a>. Or nous entrons dans une époque où <strong>tous ces pourrissements volontaires et où tous ces effondrements documentés s&rsquo;alignent et font cadre</strong>. Ils deviennent un déterminisme qui nous conduit vers un abîme ; un abîme que nous regardons avec la lucidité que nous apportent celles et ceux qui le documentent sur le plan politique, historique, journalistique (les derniers numéros <a href="https://aoc.media/produit/magazine-2-fascisme-2-0-ete-2025/">Fascisme 2.0</a> et <a href="https://aoc.media/produit/magazine-3-guerresautomne-2025/">Guerres</a> de la revue AOC en sont une remarquable synthèse) mais pour lequel il semble que l&rsquo;inertie soit désormais trop grande pour pouvoir l&rsquo;éviter.</p>
<p>Comme l&rsquo;écrivait Beckett, « <em>Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir. Les grains s’ajoutent aux grains, un à un et un jour, soudain, c’est un tas, un petit tas, l’impossible tas.</em> » L&rsquo;impossible est en train d&rsquo;advenir.</p>
<p>Et au milieu de cet impossible il y a ces chiffres et cette frénésie comptable qui est la nouvelle phrénologie de l&rsquo;essentialisation capitaliste de nos pulsions et de nos désirs (<a href="https://arsindustrialis.org/economie-libidinale">Stiegler parlait d&rsquo;une économie libidinale</a>). Ces chiffres en voici quelques-uns qui concernent ChatGPT : « <em>700 millions d’usagers, qui lui adressent chaque jour 2,6 milliards de requêtes.</em> » (Google c&rsquo;est plus de 13 à 16 milliards par jour).</p>
<p>Et cette question supplémentaire : que sont devenus les gens à qui nous ne posons plus ces questions parce que nous les posons à Google ou à ChatGPT ? Et quelles auraient été leurs réponses ? Que serions-nous devenus dans ces échanges, ces réponses ou ces absences de réponses immédiates ? Que seraient devenues nos singulières errances d&rsquo;ignorance, vers quel destin ou quels ailleurs nous auraient-elles conduites ? Et quelles réponses collectives leurs auraient alors été apportées ? De cela nous n&rsquo;en saurons jamais rien. Il ne nous reste alors que le frémissement d&rsquo;une inquiétude, clinique, la même que celle qui traversait Apostolos Gerasoulis (le papa du moteur de recherche Ask Jeeves) lorsqu&rsquo;il s&rsquo;interrogeait en regardant défiler les dix millions de requêtes quotidiennes d&rsquo;Ask Jeeves : « <em>Je me dis parfois que je peux sentir les sentiments du monde, ce qui peut aussi être un fardeau. Qu&rsquo;arrivera-t-il si nous répondons mal à des requêtes comme &lsquo;amour&rsquo; ou &lsquo;ouragan&rsquo; ?</em> »</p>
<p>Il n&rsquo;est qu&rsquo;une seule manière d&rsquo;apaiser cette inquiétude, c&rsquo;est d&rsquo;avoir la certitude que Sam Altman (dirigeant d&rsquo;OpenAI), Daniela Amodei et Dario Amodei (fondateurs et dirigeants d&rsquo;Anthropic), Arthur Mensch, Guillaume Lample et Timothée Lacroix (fondateurs et dirigeants de Mistral AI) et quelques autres se posent et se poseront tous les jours cette même question et qu&rsquo;elle guide et guidera chacune de leurs décisions. Et comme c&rsquo;est une certitude que nous n&rsquo;aurons jamais, notre seul impératif est de la leur poser sans cesse, sans trêve et sans relâche.</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Les effets de Tiktok sur les mineurs. Retour sur mon audition à l&#8217;assemblée nationale.</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Olivier Ertzscheid]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 04 May 2025 15:00:34 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Big Data]]></category>
		<category><![CDATA[Ecologie de l'info]]></category>
		<category><![CDATA[HDR]]></category>
		<category><![CDATA[Moteurs et autres engins]]></category>
		<category><![CDATA[Politique des algorithmes]]></category>
		<category><![CDATA[Privacy]]></category>
		<category><![CDATA[Réseaux sociaux]]></category>
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					<description><![CDATA[Le 29 Avril 2025 j&#8217;ai été (avec d&#8217;autres) auditionné à l&#8217;assemblée nationale dans le cadre de la commission sur « Les effets de Tiktok sur les mineurs ». L&#8217;ensemble des auditions (qui se poursuivent) est disponible en ligne sur le site de l&#8217;assemblée. Initialement invité en compagnie d&#8217;Aurélie Jean et de David Chavalarias qui ont finalement dû [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p class="first-child "><span title="L" class="cenote-drop-cap">L</span>e 29 Avril 2025 j&rsquo;ai été (avec d&rsquo;autres) auditionné à l&rsquo;assemblée nationale dans le cadre de la <a href="https://videos.assemblee-nationale.fr/commissions.effets-psychologiques-de-tiktok-sur-les-mineurs-ce">commission sur « Les effets de Tiktok sur les mineurs »</a>. L&rsquo;ensemble des auditions (qui se poursuivent) est <a href="https://videos.assemblee-nationale.fr/commissions.effets-psychologiques-de-tiktok-sur-les-mineurs-ce">disponible en ligne sur le site de l&rsquo;assemblée</a>.</p>
<p>Initialement invité en compagnie d&rsquo;Aurélie Jean et de David Chavalarias qui ont finalement dû décliner (j&rsquo;espère qu&rsquo;ils pourront tout de même être entendus), le périmètre de cette audition a finalement réuni :</p>
<ul>
<li>Mme Sihem Amer-Yahia, directrice de recherche au CNRS, directrice adjointe du Laboratoire d’informatique de Grenoble</li>
<li>Mme Lucile Coquelin, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Laboratoire DyLIS, Inspé Normandie Rouen Le Havre, Sciences Po Paris</li>
<li>M. Marc Faddoul, directeur et cofondateur d’AI Forensics.</li>
<li>et moi <img src="https://s.w.org/images/core/emoji/17.0.2/72x72/1f642.png" alt="🙂" class="wp-smiley" style="height: 1em; max-height: 1em;" /></li>
</ul>
<p>&nbsp;</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" class="aligncenter size-large wp-image-11431" src="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/05/Capture-decran-2025-05-02-a-11.52.52-1024x580.png" alt="" width="770" height="436" srcset="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/05/Capture-decran-2025-05-02-a-11.52.52-1024x580.png 1024w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/05/Capture-decran-2025-05-02-a-11.52.52-300x170.png 300w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/05/Capture-decran-2025-05-02-a-11.52.52-768x435.png 768w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/05/Capture-decran-2025-05-02-a-11.52.52-1536x870.png 1536w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/05/Capture-decran-2025-05-02-a-11.52.52-2048x1161.png 2048w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/05/Capture-decran-2025-05-02-a-11.52.52-600x340.png 600w" sizes="auto, (max-width: 770px) 100vw, 770px" /></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Pour préparer cette audition, on nous avait envoyé une liste de 18 questions. Je vous livre ci-dessous les réponses que j&rsquo;y ai apportées et que j&rsquo;ai également transmises à ladite commission. Comme j&rsquo;aime bien partager ma vie avec mes étudiant.e.s du <a href="https://iutlaroche.univ-nantes.fr/formation/nos-formations/but-information-et-communication">meilleur BUT Infocom de la galaxie connue</a>, je leur avais raconté et annoncé cette audition et leur avais aussi demandé de répondre à quelques-unes des questions qui m&rsquo;avaient été adressées, en le faisant depuis leur point de vue d&rsquo;utilisateur et d&rsquo;utilisatrice de la plateforme. J&rsquo;en ai extrait (avec leur accord et en les anonymisant) quelques verbatims que vous trouverez en toute fin d&rsquo;article.</p>
<p>A titre personnel cette expérience fut à la fois intéressante mais essentiellement frustrante. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un dispositif « court » : nous étions ici 4 universitaires à être auditionnés sur un temps d&rsquo;un peu plus d&rsquo;une heure. Ajoutez-y les questions et les propos « liminaires » et cela reste court. Mais chaque commission auditionne énormément de personnes et il est donc normal et nécessaire de limiter la temporalité de ces temps d&rsquo;échange. Il y a aussi une forme de solennité biaisée : nous sommes conviés en tant que praticiens et praticiennes spécialistes d&rsquo;un sujet auquel nous avons consacré plusieurs dizaines d&rsquo;années de recherche, de travaux, d&rsquo;ouvrages et d&rsquo;articles, mais nous nous adressons à la puissance publique dans un cadre dont il est difficile de déterminer quelle est la part attendue de l&rsquo;analyse réflexive, et celle de l&rsquo;opérationnalité immédiate exigée ; car à la fin, tout cela devra se traduire par des mesures concrètes susceptibles de produire ou d&rsquo;orienter des cadres législatifs à l&rsquo;origine de décisions politiques. Le dernier point de difficulté est que nous débarquons dans cette commission sans savoir quel est le niveau réel d&rsquo;acculturation des députés aux éléments que nous allons présenter. J&rsquo;avais de mon côté écouté l&rsquo;ensemble des auditions précédentes pour tenter d&rsquo;éviter les redites et produire un minimum de continuité dans les travaux de la commission, mais même en ayant pris le temps de le faire, l&rsquo;exercice reste délicat.</p>
<p>Tout ça pour dire que je suis bien content de pouvoir, au calme, transmettre par écrit mes réflexions à cette commission, car si elle devait se fonder uniquement sur ce que je lui ai déclaré à l&rsquo;oral (ainsi que mes camarades d&rsquo;audition), je ne pense pas qu&rsquo;elle serait très avancée ou informée <img src="https://s.w.org/images/core/emoji/17.0.2/72x72/1f609.png" alt="😉" class="wp-smiley" style="height: 1em; max-height: 1em;" /> J&rsquo;espère donc surtout qu&rsquo;elle pourra prendre le temps de lire tout cela (ainsi que la synthèse que j&rsquo;en dresse à la fin en mode TLDR).</p>
<h3 style="text-align: right;">Cela a commencé ainsi.</h3>
<p style="text-align: left;"><strong><em style="color: #363b40; font-family: Roboto, helvetica, arial, sans-serif; font-size: 16px;">[On nous demande d&rsquo;abord de nous présenter brièvement et on nous laisse un « propos liminaire » de 5 minutes] </em></strong><span style="color: #363b40; font-family: Roboto, helvetica, arial, sans-serif; font-size: 16px;">Je suis e</span><span style="color: #363b40; font-family: Roboto, helvetica, arial, sans-serif; font-size: 16px;">nseignant chercheur en sciences de l&rsquo;information. Si les universitaires qui étudient la sociologie se définissent comme sociologues, je peux me définir comme « médiologue ». J&rsquo;étudie les médias numériques (moteurs de recherche, réseaux sociaux, plateformes) et ce qu&rsquo;ils modifient dans notre rapport à l&rsquo;information, à la connaissance, aux autres et à nous-mêmes. Depuis 25 ans je documente l&rsquo;évolution de ces outils avec &#8211; essentiellement &#8211; des méthodes d&rsquo;observation participante. Et si je devais résumer 25 ans de recherche en une seule phrase je dirai que </span><strong style="color: #363b40; font-family: Roboto, helvetica, arial, sans-serif; font-size: 16px;">tout est de la faute du modèle économique de ces plateformes</strong><span style="color: #363b40; font-family: Roboto, helvetica, arial, sans-serif; font-size: 16px;">. Ou pour reprendre le titre d&rsquo;une conférence d&rsquo;une collègue, Zeinep Tufekci : « </span><a style="font-family: Roboto, helvetica, arial, sans-serif; font-size: 16px;" href="https://www.ted.com/talks/zeynep_tufekci_we_re_building_a_dystopia_just_to_make_people_click_on_ads">nous avons construit une dystopie, juste pour obliger les gens à cliquer sur des publicités</a><span style="color: #363b40; font-family: Roboto, helvetica, arial, sans-serif; font-size: 16px;">« .</span></p>
<p><em><strong>[Propos liminaire 1]</strong> </em>En guise de propos liminaires je veux rappeler et insister sur le fait que ces « réseaux sociaux » qui sont en fait des « médias sociaux » doivent être pensés et analysés comme des biotopes particuliers dans un écosystème général qui est celui de l&rsquo;économie des médias (radio, télé, presse, etc.). Et que ces médias sociaux procèdent (en partie) comme des parasites qui vont littéralement venir phagogyter les autres écosystèmes médiatiques. Les exemples sont nombreux. Il y avait eu à l&rsquo;époque (circa 2010) le fait que plein de sites de presse ou de médias avaient accepté d&rsquo;installer sur leur site le bouton « Like » de Facebook qui avait fait d&rsquo;eux de simples vassaux numériques et médiatiques de cette plateforme devenue hôte. J&rsquo;écrivais alors et alertais : « <a href="https://affordance.framasoft.org/2010/05/le-like-tuera-le-lien/">Le Like tuera le lien</a>« .</p>
<p>Aujourd&rsquo;hui il y a toujours des liens d&rsquo;écho, de résonance très forts entre différents écosystèmes médiatiques mais dans certains cas d&rsquo;usages, auprès de certaines populations, pour certains segments d&rsquo;âge ou d&rsquo;éducation, les médias sociaux sont le premier biotope informationnel. C&rsquo;est cette question qu&rsquo;il faut adresser (pour TikTok comme pour les autres) et pour laquelle la part « éditoriale » de ce que l&rsquo;on appelle « les algorithmes » doit être clarifiée, débattue, encadrée. Encadrée de manière contraignante.</p>
<p><em><strong>[Propos liminaire 2]</strong></em> Les algorithmes sont comme des ritournelles auxquelles on s’accoutume à force de les fréquenter, que l’on retient – et que l’on maîtrise parfois – dans une forme d’intelligence situationnelle altérée par l’expérience sans cesse renouvelée de cette fréquentation. Comme la ritournelle chez Deleuze et Guattari dans leur ouvrage « Mille Plateaux », les algorithmes sont trois choses à la fois :</p>
<ol>
<li>D’abord ce qui nous rassure par une forme de régularité attendue, que l’on devine et anticipe.</li>
<li>Ensuite ce qui installe l’organisation nous semblant familière d’un espace que l’on sait public mais que l’on perçoit et que l’on investit en partie comme intime : ils « enchantent » l’éventail de nos affects et sont l’état de nature de nos artifices sociaux.</li>
<li>Enfin ils sont ce qui, parfois, nous accompagne et nous équipe aussi dans la découverte d’un ailleurs, parce qu’y compris au sein de représentations cloisonnées, ils sont des « chants traversants. »</li>
</ol>
<p><em><strong>[Propos liminaire 3]</strong></em> La question nous est posée de savoir si l&rsquo;on peut « <em>exiger des réseaux sociaux d&rsquo;être entièrement transparents sur leur algorithme</em>« . Oui. En tout cas sur la partie éditoriale, cela me semble nécessaire de l&rsquo;exiger. En définissant le périmètre de cette éditorialisation pour éviter qu&rsquo;elle ne puisse être totalement instrumentalisée (par exemple si tout le monde sait qu&rsquo;un bouton like vaut 1 point et qu&rsquo;un bouton colère vaut 5 points, nos comportements sont susceptibles de changer).</p>
<p>Mais plus fondamentalement nous parlons d&rsquo;outils qui ont <strong>totalement explosé le cadre anthropologique de la communications entre les êtres humains</strong>. On peut se parler à distance, en absence, à la fois à plusieurs et en dialogue, en multimodalité, via des avatars, dans des mondes « réels » ou dans d&rsquo;autres « virtuels », etc.</p>
<p>Nous parlons d&rsquo;outils qui touchent chaque jour et de manière récurrente davantage de monde que jamais aucun média n&rsquo;a jamais été en capacité d&rsquo;en toucher et ce dans toute l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanité. <strong>Ce ne sont pas seulement des médias de masse mais des médias d&rsquo;hyper-masse</strong>.</p>
<p>Et enfin il y a la <strong>question du rythme, de la fragmentation et de la séquentialité hypercourte</strong> : notre cerveau n&rsquo;est pas fait, n&rsquo;est pas calibré pour s&rsquo;informer par tranches de 6 à 15 secondes en passant d&rsquo;un sujet à un autre.</p>
<p>Cette <strong>triple révolution anthropologique de la communication</strong> ne peut s&rsquo;accommoder de demi-mesures ou de clairs-obscurs législatifs et réglementaires. A fortiori lorsque la mauvaise foi, la duperie et la tromperie de ces plateformes a été démontrée et documentée à de très nombreuses reprises, grâce notamment aux lanceurs et lanceuses d&rsquo;alertes.</p>
<p>Et <em>a fortiori</em> encore dans un monde où ces applications et plateformes sont devenues totalement indissociables de pouvoirs politiques qu&rsquo;elles servent toujours par intérêt (soit pour échapper à des régulations, soit pour jouir de financements publics, soit pour tuer la concurrence comme le documentent encore les actuelles actions en justice contre Google et Meta notamment).</p>
<p><em><strong>[Propos liminaire 4] </strong></em>Je veux citer ce que j&rsquo;écrivais dans l&rsquo;article « <a href="https://affordance.framasoft.org/2023/12/ouvrir-le-code-des-algorithmes-ne-suffit-plus/">Ouvrir le code des algorithmes ne suffit plus</a> »</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;">Après les mensonges de l’industrie du tabac sur sa responsabilité dans la conduite vers la mort de centaines de millions de personnes, après les mensonges de l’industrie du pétrole sur sa responsabilité dans le dérèglement climatique, nous faisons face aujourd’hui au troisième grand mensonge de notre modernité. Et ce mensonge est celui des industries extractivistes de l’information, sous toutes leurs formes. (&#8230;) Et même s’ils s’inscrivent, comme je le rappelais plus haut, dans un écosystème médiatique, économique et politique bien plus vaste qu’eux, leur part émergée, c’est à dire <strong>les médias sociaux, sont aujourd’hui pour l’essentiel de même nature que la publicité et le lobbying le furent pour l’industrie du tabac et du pétrole : des outils au service d’une diversion elle-même au service d’une perversion qui n’est alimentée que par la recherche permanente du profit. </strong></p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<h3 style="text-align: right;">Les questions de la commission (et mes réponses).</h3>
<p>Ces questions étaient organisées en cinq grandes parties :</p>
<ol>
<li>Sur le fonctionnement des algorithmes utilisés par les réseaux sociaux.</li>
<li>Sur les données personnelles utilisées par les algorithmes des réseaux sociaux</li>
<li>Sur la transparence des réseaux sociaux</li>
<li>Sur l’éducation aux réseaux sociaux</li>
<li>Questions générales</li>
</ol>
<h6 style="text-align: right;"><strong>Sur le fonctionnement des algorithmes utilisés par les réseaux sociaux</strong></h6>
<p><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>1. Quels sont les multiples facteurs pris en compte par les algorithmes utilisés par les réseaux sociaux, notamment pour déterminer les contenus présentés aux utilisateurs ? Identifiez-vous des spécificités propres au fonctionnement de TikTok ?</strong></em></span></p>
<p>De manière générale les algorithmes de recommandation fonctionnent sur 4 critères.</p>
<ul>
<li>Le premier est celui de la personnalisation déclarative (on dit ce que l&rsquo;on aime ou ce que l&rsquo;on n&rsquo;aime pas).</li>
<li>Le second est celui de l&rsquo;historique de navigation réel : indépendamment de ce que l&rsquo;on dit aimer, les plateformes « voient » ce que l&rsquo;on consomme réellement et ce sur quoi on est appétent.</li>
<li>Le troisième critère est celui de la moyenne statistique (comparativement à d&rsquo;autres ayant déclaré les mêmes centres d&rsquo;intérêt, et/ou dans le même groupe d&rsquo;âge, de genre, etc.)</li>
<li>le quatrième critère est celui de la stochastique, de l&rsquo;aléatoire. Depuis le début des systèmes de recommandation, les ingénieurs qui fabriquent ces algorithmes savent que si on ne sort pas de temps en temps de nos centres d&rsquo;intérêt déclaratifs on va avoir des phénomènes de désintérêt ou de lassitude. Ils injectent donc un peu (ou beaucoup) d&rsquo;aléatoire pour « affiner » et « ajuster » mais aussi pour (souvent) nous « ramener » des des contenus plus directement monétisables. La question c&rsquo;est de savoir jusqu&rsquo;où peut aller cet aléatoire (plus ou moins loin de nos habitudes de. navigation et de consultation) et de quelle manière et en quelles proportions il peut-être corrélé à d&rsquo;autres moyennes statistiques.</li>
</ul>
<p><strong>Reste <em>la</em> particularité de l&rsquo;algorithme de Tiktok qui est la question du rythme</strong>. Alors que la durée moyenne d&rsquo;une vidéo TikTok est de 15 ou 16 secondes, toutes les 3, 4, 5 ou 6 secondes, donc sur des temps et des rythmes extrêmement courts, il y a une interaction, donc une documentation de notre pratique, donc une information pour l&rsquo;algorithme.  La vitesse de consommation est en elle-même une information. Elle fonctionne comme un arc réflexe. Chaque vidéo, chaque contenu affiché est l&rsquo;équivalent du petit coup de marteau sur votre genou pour déclencher l&rsquo;arc réflexe. Sauf que cette fois l&rsquo;arc réflexe recherché est un arc réflexe cognitif. Cette rythmique a été copiée par les autres plateformes : Reels sur Insta, Spotlights sur Snapchat, Shorts sur Youtube.</p>
<p>A cette rythmique s&rsquo;ajoute aussi la <strong>multiplication des points d&rsquo;entrée dans les logiques de recommandation</strong> : « Pour toi » mais aussi « abonnements » (« suivis »), « amis », « lives », « explorer ».</p>
<p>Et une <strong>stratégie du fou, </strong>de l&rsquo;irrationalité : certains contenus mis en avant disposent de chiffres de visibilité et d&rsquo;engagement hallucinants (plusieurs centaines de millions de vues) alors que d&rsquo;autres beaucoup plus travaillés et pertinents ne décolleront jamais. <strong>La question des métriques</strong> est par ailleurs là aussi une spécificité de TikTok qui fonctionne comme un vertige, une ivresse de notoriété : la moindre vidéo peut atteindre des nombres de vues immensément plus important que sur d&rsquo;autres plateformes. Comme sur les autres plateformes, absolument rien ne permet en revanche d&rsquo;authentifier la sincérité de ces métriques.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>2. Les algorithmes des réseaux sociaux peuvent-ils favoriser certains types de contenus ? Le font-ils effectivement ? Si oui, selon quels facteurs et quelles modalités ? Identifiez-vous des spécificités propres au fonctionnement de TikTok ?</strong></em></span></p>
<p>Dans l&rsquo;absolu la réponse est oui car la nature même d&rsquo;un algorithme est de trier et d&rsquo;organiser l&rsquo;information et les contenus. Donc de hiérarchiser. Donc d&rsquo;éditorialiser (cf « <a href="https://affordance.framasoft.org/2016/11/un-algorithme-est-un-editorialiste-comme-les-autres/">Un algorithme est un éditorialiste comme les autres</a>« ). Ce qui est plus complexe c&rsquo;est de documenter finement la manière dont ils procèdent. Mais on a eu un exemple indépassable avec le rachat de Twitter par Elon Musk et la manière dont du jour au lendemain la ligne éditoriale a totalement changé (cf mon article « <a href="https://affordance.framasoft.org/2023/12/ouvrir-le-code-des-algorithmes-ne-suffit-plus/">ouvrir le code des algorithmes ne suffit plus</a>« ).</p>
<p><em>[Nota-Bene]</em> J&rsquo;entends le terme « d&rsquo;éditorialisation » comme <a href="http://blog.sens-public.org/marcellovitalirosati/quest-ce-que-leditorialisation/">le définit Marcello Vitali-Rosati</a> : « <em>L’éditorialisation est l’ensemble des dispositifs qui permettent la structuration et la circulation du savoir. En ce sens l’éditorialisation est une production de visions du monde, ou mieux, un acte de production du réel.</em> »</p>
<p>L&rsquo;autre enjeu c&rsquo;est de comprendre à quels intérêts ces changements correspondent ; un algorithme étant nécessairement la décision de quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre, qu&rsquo;est-ce qui motive ces décisions ?</p>
<ul>
<li><strong>L&rsquo;idéologie ?</strong> Exemples récents et récurrents de rétablissement de comptes masculinistes ou pro-avortement, prime donnée à ces contenus, etc.</li>
<li><strong>La géopolitique ?</strong> Exemples récents de contenus plutôt pro-israëliens sur Facebook après le 7 Octobre (en tout cas <a href="https://www.mediapart.fr/journal/international/190124/sur-instagram-et-facebook-les-voix-propalestiniennes-censurees">invisibilisation de contenus pro-palestiniens</a>) à l&rsquo;inverse de contenus plutôt pro-palestiniens sur TikTok.</li>
<li><strong>L&rsquo;argent</strong> (recettes et monétisation publicitaire) ?</li>
</ul>
<p>Un concept clé pour comprendre la favorisation de certains contenus c&rsquo;est celui de la publicitarisation. La « publicitarisation » c’est une notion <a href="https://journals.openedition.org/semen/9645#:~:text=9La%20publicitarisation%20d%C3%A9signe%20l,(Patrin%2DLecl%C3%A8re%202010).">définie ainsi par Valérie Patrin-Leclère,</a> enseignante au CELSA :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;"><em>« une adaptation de la forme, des contenus, ainsi que d’un ensemble de pratiques professionnelles médiatiques à la nécessité d’accueillir la publicité. Cette adaptation consiste en un aménagement destiné à réduire la rupture sémiotique entre contenu éditorial et contenu publicitaire – elle se traduit, par exemple, par l’augmentation des contenus éditoriaux relevant des catégories « société » et « consommation » ou par le déploiement de formats facilitant l’intégration publicitaire, comme la « téléréalité » – mais aussi en un ménagement éditorial des acteurs économiques susceptibles d’apporter des revenus publicitaires au média (&#8230;) »</em></p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p>Cette publicitarisation est là encore très ancienne. Un des responsables partenariats de Google (David Eun) déclarait <strong>il y a plus de 20 ans : « Ads Are Content »</strong>. Traduction : <em>« les publicités sont du contenu</em>« , et par extension, « <em>les publicités c&rsquo;est <strong>le</strong> contenu</em>« . Le résultat aujourd&rsquo;hui c&rsquo;est ce verbatim d&rsquo;utilisateurs et d&rsquo;utilisatrices pour qui « <em>le fait que le contenu est sponsorisé n’est pas toujours explicite et même parfois volontairement dissimulé. Les publicitaires reprennent également les codes des influenceurs et les trends, ce qui floute la frontière entre une recommandation personnelle et un contenu sponsorisé.</em> »</p>
<p><strong>Concernant la dimension géopolitique ou idéologique</strong>, là où TikTok est un objet encore plus complexe c&rsquo;est parce que lui-même est en quelque sorte <strong>le premier réseau social directement, presqu&rsquo;ontologiquement géopolitique</strong>. Créé par la Chine, comme un facteur, vecteur, agent d&rsquo;influence. Mais avec des déclinaisons différentes dans chaque pays ou zone : le TikTok Chinois n&rsquo;est pas le TikTok américain qui lui-même n&rsquo;est pas exactement le TikTok européen, etc.</p>
<p>Une autre particularité forte de l&rsquo;algorithmie de TikTok (en plus de son rythme propre) <strong>c&rsquo;est ce qu&rsquo;on appelle le « beauty / pretty privilege »</strong> et qui fait que des phénomènes comme le SkinnyTok ont un impact majeur presqu&rsquo;indépendamment du nombre d&rsquo;utilisateurs actifs de la plateforme (<a href="https://next.ink/brief_article/skinnytok-clara-chappaz-saisit-larcom-et-la-commission-europeenne/">saisine par Clara Chappaz de l&rsquo;ARCOM et de la commission européenne à ce sujet</a>). Et qui fait que certains corps (noirs, gros, trans, etc.) sont invisibilisés ou dénigrés.</p>
<p><strong>Les réseaux et médias sociaux</strong>, via leurs décisions et tamis algorithmiques, sont <strong>essentiellement deux choses</strong> :</p>
<ul>
<li>des machines à cash</li>
<li>des machines à fabriquer de la norme</li>
</ul>
<p>Et plus il y aura de normes édictées par les médias sociaux, plus elles seront facilement suivies (public captif), plus elles seront publicitarisables, plus il y aura de cash, plus il y aura de nouveaux espaces de publicitarisation. <em>Ad Libitum.</em></p>
<p>Et pour être ces machines à cash et à fabriquer de la norme, les algorithmes de ces plateformes ont un <strong>rapport particulier à la mémoire</strong> : ils sont structurellement dans une forme d&rsquo;hypermnésie permanente (du fait de la conservation de nos historiques) mais sont conjoncturellement tout à fait capables d&rsquo;amnésie lorsque cela les arrange ou le nécessite (par exemple pour nous re-proposer des contenus dont nous avons dit qu&rsquo;ils ne nous intéressaient pas mais qui sont rentables pour la plateforme).</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>3. Quels sont les conséquences du modèle économique des réseaux sociaux et particulièrement de TikTok quant à la construction et la mise en œuvre des algorithmes utilisés ?</strong></em></span></p>
<p>Ils cadrent tout. Au sens où le sociologue <a href="https://www.leseditionsdeminuit.fr/livre-Les_Cadres_de_l%E2%80%99exp%C3%A9rience-2094-1-1-0-1.html">Erving Goffman parle des « cadres de l&rsquo;expérience »</a>.</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;"><em>Toute expérience humaine renvoie, selon Goffman, à un cadre donné, généralement partagé par toutes les personnes en présence ; ce cadre oriente leurs perceptions de la situation ainsi que les comportements qu&rsquo;elles adoptent par rapport à elle. Ceci étant posé, l&rsquo;auteur s&rsquo;attache, selon son habitude, à classer les différents types de cadres, en distinguant d&rsquo;abord les cadres primaires des cadres transformés.</em> (<a href="https://shs.cairn.info/la-sociologie-de-erving-goffman--9782707179111-page-65?lang=fr">Source</a>)</p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ces cadres vont ensuite être « modalisés », c&rsquo;est à dire subir différentes transformations. Et donc la conséquence du modèle économique des réseaux sociaux c&rsquo;est que la publicité, ou plus exactement <strong>la publicitarisation est la première modalisation de ce cadre d&rsquo;expérience commun qu&rsquo;est la navigation dans les contenus de chaque plateforme</strong>.</p>
<p>La publicitarisation fabrique littéralement de la consommation (au sens économique mais aussi informationnel et navigationnel), consommation qui elle-même fabrique des formes de compulsion (FOMO, etc.) qui elles-mêmes viennent nourrir et optimiser la rentabilité du cadre de la publicitarisation.</p>
<p>Sur ce sujet, je cite souvent l&rsquo;exemple de la position des deux fondateurs du moteur de recherche Google, Serguei Brin et Larry Page; En 1998, ils publient un <a href="http://infolab.stanford.edu/~backrub/google.html">article scientifique</a> pour expliquer le fonctionnement de l&rsquo;algorithme Pagerank qui va révolutionner le monde de la recherche en ligne. Et dans <a href="https://affordance.framasoft.org/2016/04/google-appendice-8/">une annexe de leur article scientifique ils écrivent</a> :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;"><em><strong>« nous déclarons que les moteurs de recherche reposant sur un modèle économique de régie publicitaire sont biaisés de manière inhérente et très loin des besoins des utilisateurs</strong>. S&rsquo;il est vrai qu&rsquo;il est particulièrement difficile, même pour les experts du domaine, d&rsquo;évaluer les moteurs de recherche, les biais qu&rsquo;ils comportent sont particulièrement insidieux. Une nouvelle fois, le Google de ces dernières années en est un bon exemple puisque nous avons vendu à des entreprises le droit d&rsquo;être listé en lien sponsorisé tout en haut de la page de résultats pour certaines requêtes. Ce type de biais est encore plus insidieux que la « simple » publicité parce qu&rsquo;il masque l&rsquo;intention à l&rsquo;origine de l&rsquo;affichage du résultat. Si nous persistons dans ce modèle économique, Google cessera d&rsquo;être un moteur de recherche viable. »</em></p>
</blockquote>
<p>Et ils concluent par :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;"><em> « Mais nous croyons que le modèle publicitaire cause un nombre tellement important d&rsquo;incitations biaisées qu&rsquo;il est crucial de disposer d&rsquo;un moteur de recherche compétitif qui soit transparent et transcrive la réalité du monde. »</em></p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p>On a donc des plateformes qui « ontologiquement » ont pleine conscience et connaissance de la dénaturation opérée par leur modèle de régie publicitaire mais qui passent outre à la seule fin d&rsquo;une rentabilité maximale. Cela pourrait être simplement considéré comme du cynisme. Mais à l&rsquo;échelle des dégâts produits à la fois dans le débat public mais aussi dans la psyché de certains des plus jeunes ou des plus fragiles, c&rsquo;est de l&rsquo;irresponsabilité. Et c&rsquo;est pénalement condamnable. Cela devrait l&rsquo;être en tout cas.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>4. Quelles sont les conséquences des opinions des concepteurs des algorithmes utilisés par les réseaux sociaux, et notamment de leurs éventuels biais, dans la construction et la mise en œuvre de ces algorithmes ?</strong></em></span></p>
<p>J&rsquo;ai déjà répondu plus haut avec l&rsquo;exemple du rachat de Twitter par Musk et dans mon article « <a href="https://affordance.framasoft.org/2023/12/ouvrir-le-code-des-algorithmes-ne-suffit-plus/">Ouvrir le code des algorithmes ne suffit plus</a>« . Mais on peut aussi compléter par le récent changement de Zuckerberg qui impacte directement les contenus diffusés sur Facebook. Encore une fois : il n&rsquo;y a pas d&rsquo;algorithmes, juste la décision de quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre. Très longtemps on a refusé de le voir. Aujourd&rsquo;hui, plus le monde se clive, plus les conflits sont mondialisés dans leur médiatisation, plus les plateformes sont par nature ou par intérêt des outils de Soft Power, et plus l&rsquo;opinion ou l&rsquo;agenda de leurs concepteurs est déterminant et <em>cadrant</em>.</p>
<p>Ce qui est très frappant aujourd&rsquo;hui c&rsquo;est ce qu&rsquo;écrivait Kate Crawford dans son <a href="https://yalebooks.yale.edu/book/9780300264630/atlas-of-ai/">Atlas de l&rsquo;IA</a> (2021) et qui s&rsquo;applique tout particulièrement aux algorithmes en tant que systèmes de pouvoir et que facteurs de puissance.</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;"><em>(&#8230;) il n’y a pas de boîte noire unique à ouvrir, pas de secret à révéler, mais une multitude de systèmes de pouvoir entrelacés. La transparence totale est donc un objectif impossible à atteindre. Nous parviendrons à mieux comprendre le rôle de l’IA dans le monde en nous intéressant à ses architectures matérielles, à ses environnements contextuels et aux politiques qui la façonnent, et en retraçant la manière dont ils sont reliés.</em></p>
</blockquote>
<p>Pour les algorithmes, c&rsquo;est exactement la même chose : il faut nous intéresser simultanément à leurs architectures matérielles, à leurs environnements contextuels et aux politiques qui les façonnent, et retracer la manière dont ils sont reliés. <strong>Un algorithme, aujourd&rsquo;hui, n&rsquo;est plus uniquement une suite d&rsquo;instructions logico-mathématiques, c&rsquo;est une suite de systèmes de pouvoirs entrelacés.</strong></p>
<p>&nbsp;</p>
<p><span style="text-decoration: underline;"><strong><em>5. Faut-il considérer les algorithmes comme des objets statiques ? Comment un algorithme évolue-t-il ? Peut-il évoluer sans intervention humaine, en apprenant de son propre fonctionnement ? À votre connaissance, comment cela s’applique-t-il aux réseaux sociaux, et particulièrement à TikTok ?</em></strong></span></p>
<p>Je reprends ici ce que j&rsquo;indiquais dans mes propos liminaires. Les algorithmes sont comme des ritournelles auxquelles on s’accoutume à force de les fréquenter, que l’on retient – et que l’on maîtrise parfois – dans une forme d’intelligence situationnelle altérée par l’expérience sans cesse renouvelée de cette fréquentation. Comme la ritournelle chez Deleuze et Guattari dans leur ouvrage « Mille Plateaux », les algorithmes sont trois choses à la fois :</p>
<ol>
<li>D’abord ce qui nous rassure par une forme de régularité attendue, que l’on devine et anticipe.</li>
<li>Ensuite ce qui installe l’organisation nous semblant familière d’un espace que l’on sait public mais que l’on perçoit et que l’on investit en partie comme intime : ils « enchantent » l’éventail de nos affects et sont l’état de nature de nos artifices sociaux.</li>
<li>Enfin ils sont ce qui, parfois, nous accompagne et nous équipe aussi dans la découverte d’un ailleurs, parce qu’y compris au sein de représentations cloisonnées, ils sont des « chants traversants. »</li>
</ol>
<p><strong>L&rsquo;algorithme de TikTok n&rsquo;est pas plus intelligent, plus efficace ou plus machiavélique que d&rsquo;autres ; simplement, nous passons beaucoup plus de temps à nous en occuper</strong>, et nous le faisons, du fait de sa rythmique propre, avec une fréquence beaucoup plus élevée et avec un soin sans commune mesure avec les autres. <strong>Notre rapport à l&rsquo;algorithme de Tiktok relève littéralement d&rsquo;une forme de clinique</strong> au sens étymologique du terme, c&rsquo;est à dire emprunté au grec klinikos, « <em>propre au médecin qui exerce son art près du lit de ses malades</em> » (lui-même de klinê, « le lit »). Selon que nous adoptons le point de vue de la plateforme ou le notre, nous sommes le médecin ou le malade.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>6. Comment les algorithmes utilisés par les réseaux sociaux, et particulièrement TikTok, s’adaptent-ils à des comportements humains parfois changeants d’un jour à l’autre ?</strong></em></span></p>
<p>Par effet d&rsquo;entrainement. Nous éduquons et entraînons les algorithmes au moins autant qu&rsquo;ils ne nous formatent en retour. Et tout parciculièrement celui de TikTok comme je l&rsquo;expliquais juste ci-dessus.</p>
<p>Et puis par leur rythme (cf supra). L&rsquo;algorithme se moque de savoir si vous êtes de gauche aujourd&rsquo;hui alors que vous étiez de droite hier, végétarien aujourd&rsquo;hui alors que vous étiez végan hier. Ce qui intéresse les concepteurs de l&rsquo;algorithme c&rsquo;est la captation en temps réel de l&rsquo;ensemble de ce qui définit votre surface informationnelle numérique. L&rsquo;algorithme a pour objet de scanner en permanence et si possible en temps réel des éléments qui constituent à la fois votre <strong>surface informationnelle</strong> (ce qui vous intéresse), votre <strong>surface sociale</strong> (avec qui partagez-vous ces intérêts) et votre <strong>surface comportementale</strong> (« sur quoi » ou « avec qui » passez-vous plus ou moins de temps).</p>
<p><strong>Le grand problème est d&rsquo;ailleurs aussi celui de la personnalisation :</strong> c&rsquo;est à dire que, sur certains types de requêtes en tout cas, plus personne ne voit la même chose en réponse à la même question (ceci vaut pour les plateformes dans lesquels on démarre la navigation par une recherche). Et pour les plateformes, comme TikTok, dans lesquelles il n&rsquo;est besoin d&rsquo;aucun amorçage mais uniquement de scroller, tout le monde à l&rsquo;impression de voir des choses différentes (personnalisées) alors qu&rsquo;en fait tout le monde voit pour l&rsquo;essentiel la même chose ; mais cette « même chose » se réduit exclusivement à ce qui est bon économiquement pour la plateforme, c&rsquo;est à dire soit ce qui fait le buzz et va vous obliger à réagir (polarisation émotionnelle), soit ce qui vous maintient attentionnellement captif et peut donc possiblement renforcer des troubles conatifs (« <em>Symptômes liés à une réduction des capacités d&rsquo;effort, d&rsquo;initiative, et à une dégradation de la volonté et des tendances à l&rsquo;action. Les formes majeures peuvent aboutir à une inactivité avec repli, parfois incurie et résistance aux sollicitations de l&rsquo;entourage, voire indifférence affective.</em>« )</p>
<p>Je ne sais pas si l&rsquo;image vous parlera mais plutôt que l&rsquo;idée des « bulles de filtres » d&rsquo;Eli pariser (idée que les algorithmes enferment chacun d&rsquo;entre nous dans une bulle informationnelle plus ou moins étanche) je parlais de mon côté d&rsquo;un comportement <strong>d&rsquo;autarcithécaires</strong> ; cette idée que, du point de vue des plateformes et de leurs algorithmes, il s&rsquo;agit de <strong>nous faire croire que nous sommes en situation d&rsquo;autarcie informationnelle</strong>, c&rsquo;est à dire de nous donner l&rsquo;impression que ce qu&rsquo;elles nous donnent à voir est à la fois suffisant, complet et représentatif, précisément pour que nous perdions progressivement le besoin d&rsquo;aller regarder ailleurs ou même simplement de considérer qu&rsquo;il existe un ailleurs informationnel. Ou pour le dire d&rsquo;une autre manière, comment <strong>nous faire passer de la peur de rater quelques chose (FOMO) à la certitude d&rsquo;une non-nécessité d&rsquo;aller voir ailleurs</strong>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>7. Peut-on envisager des algorithmes « éthiques », notamment eu égard aux enjeux de santé mentale ? Pouvez-vous expliquer le concept d’« informatique sociale » ?</strong></em></span></p>
<p>Pour moi l&rsquo;éthique algorithmique passe par le rendu public de l&rsquo;ensemble des critères et métriques relevant de formes d&rsquo;éditorialisation. Et pour répondre par une comparaison, bien sûr que oui, on peut tout à fait imaginer des algorithmes éthiques comme on peut imaginer des vêtements fabriquées de manière éthique, des aliments fabriqués de manière éthique et qui ne soient pas immensément transformés. La seule question est : pourquoi ne le faisons-nous pas ? Pourquoi lorsqu&rsquo;il en existe parfois personne ne s&rsquo;y intéresse ?</p>
<p>La réponse à ces questions est évidemment la même que pour l&rsquo;agro-alimentaire ou les vêtements : c&rsquo;est une question de coût (ce qui n&rsquo;est pas éthique est moins cher) et de cadres sociétaux de consommation (où l&rsquo;on minore et où l&rsquo;on invisibilise les problèmes posés par cette absence d&rsquo;éthique).</p>
<p>A chaque fois il faut des drames pour que la société parvienne à se réveiller temporairement. Comme lors de l&rsquo;effondrement du Rana Plaza au Bangladesh en 2013 qui fait exploser le scandale de la fast fashion. Mais malheureusement à chaque fois au lendemain de ces réveils sociétaux il se produit deux choses : le pouvoir politique ne saisit pas l&rsquo;opportunité impérieuse de légiférer, et lorsqu&rsquo;il le fait, la puissance du lobbying et du pantouflage vient tout édulcorer ou tout remettre à plus tard.</p>
<p>En complément, il y a un point particulier d&rsquo;une éthique algorithmique qui consiste à se mettre en situation (pour les plateformes), où à donner l&rsquo;injonction (pour la puissance publique) de <strong>casser les chaînes de contamination virales</strong>. De ralentir. D&rsquo;ajouter de la friction dans les possibilités de partage, etc. On a vu et on a documenté que cela marchait, et que les plateformes le savaient. Je cite ici, avec les exemples en lien, ce que j&rsquo;écrivais en <a href="https://affordance.framasoft.org/2022/03/par-dela-like-colere/">Mars 2022 dans mon article « Par-delà le Like et la colère »</a> :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;"><strong>« Ensuite il faut casser les chaînes de contamination virales qui sont à l&rsquo;origine de l&rsquo;essentiel des problèmes de harcèlement, de désinformation, et des discours de haine dans leur globalité.</strong> Et là encore le cynisme des plateformes est aussi évident que documenté puisqu&rsquo;elles ont elles-mêmes fait la démonstration, et à plusieurs reprises, que si par exemple elles diminuaient le nombre de personnes que l&rsquo;on peut inviter par défaut dans les groupes Whatsapp ou <a href="https://www.franceinter.fr/societe/covid-19-whatsapp-limite-les-transferts-de-messages-pour-essayer-de-lutter-contre-les-fake-news" target="_blank" rel="noopener">le nombre de conversations et de groupes vers lesquels on peut automatiquement transférer des messages</a>, elles diminuaient aussi considérablement la vitesse de circulation des fake news, notamment en période électorale ; que <a href="https://www.numerama.com/tech/714516-comment-cacher-les-likes-sur-ses-publications-instagram.html" target="_blank" rel="noopener">si elles supprimaient la visibilité de nombre de likes ou de réactions diverses sur un post</a> (et que seul le créateur du post était en mesure de les voir), elles jouaient alors sur les effets souvent délétères de conformité (et de pression) sociale et qu&rsquo;elles permettaient d&rsquo;aller vers des logiques de partage bien plus vertueuses car essentiellement qualitatives et non plus uniquement quantitatives ; que <a href="https://www.numerama.com/tech/652880-sur-ios-aussi-twitter-veut-sassurer-que-vous-avez-bien-lu-les-articles-que-vous-repartagez.html" target="_blank" rel="noopener">si elles se contentaient de demander aux gens s&rsquo;ils avaient bien lu l&rsquo;article qu&rsquo;ils s&rsquo;apprêtaient à partager avant que de le faire sous le coup de l&rsquo;émotion</a>, elles diminuaient là encore la circulation de fausses informations de manière tout à fait significative. Il y a encore quelques jours, c&rsquo;était <a href="https://www.numerama.com/pop-culture/754424-youtube-supprime-le-compteur-de-je-naime-pas-des-videos.html" target="_blank" rel="noopener">Youtube qui annonçait supprimer l&rsquo;affichage public du compteur des « dislikes »</a> pour « protéger » les créateurs notamment de formes de harcèlement, un effet qu&rsquo;il connaît et documente pourtant depuis déjà de longues années. »</p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<h6 style="text-align: right;"><strong>Sur les données personnelles utilisées par les algorithmes des réseaux sociaux</strong></h6>
<p><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>8. Pouvez-vous expliquer le concept d’« identité numérique » ? Quelles données personnelles partageons-nous lorsque nous utilisons les réseaux ? Comment ces données sont-elles utilisées par les algorithmes des réseaux sociaux et particulièrement de TikTok ?</strong></em></span></p>
<p>Pour reprendre, en l&rsquo;actualisant, la définition que j&rsquo;en donnais dans mon ouvrage éponyme paru en 2013, je dirai que :</p>
<blockquote>
<p class="texte" style="text-align: left;">L’identité numérique peut être définie comme la collection des traces (écrits, contenus audios ou vidéos, messages sur des forums, identifiants de connexion, navigations, éléments d&rsquo;interactions, etc.) que nous laissons derrière nous, consciemment ou inconsciemment, au fil de nos activités connectées, et le reflet de cet ensemble de traces tel qu’il apparaît « remixé » par les moteurs de recherche ainsi que par les médias et les plateformes sociales, et qui sont autant d&rsquo;éléments en capacité de nourrir des choix algorithmiques visant à mieux cibler les contenus qui nous seront proposés dans le cadre du modèle économique de la plateforme concernée.</p>
<p class="texte" style="text-align: left;">(version actualisée de Ertzscheid, Olivier. <i>Qu’est-ce que l’identité numérique ?</i>. OpenEdition Press, 2013, <a href="https://doi.org/10.4000/books.oep.332">https://doi.org/10.4000/books.oep.332</a>.)</p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>9. Est-il possible de limiter ce partage de données personnelles ? Est-il possible et souhaitable d’en limiter la collecte, par exemple par le paramétrage des réseaux sociaux ?</strong></em></span></p>
<p>Concernant la première partie de la question (est-il possible d&rsquo;en limiter le partage), et pour autant qu&rsquo;elle s&rsquo;adresse aux utilisateurs et utilisatrices de ces plateformes, je réponds oui pour les données personnelles « déclaratives » (nous pouvons disposer d&rsquo;un tamis plus ou moins large). Mais je réponds « non » pour les données personnelles qui relèvent de la sphère comportementale (ce que l&rsquo;on voit, ce avec quoi l&rsquo;on interagit, etc.).</p>
<p>Si la question s&rsquo;adresse aux plateformes, alors là c&rsquo;est un oui pour les données personnelles déclaratives comme pour les données comportementales. Elles sont tout à fait en capacité d&rsquo;en limiter la collecte (mais cela vient heurter leur modèle publicitaire) et sont tout autant en capacité d&rsquo;en limiter les usages dans le temps.</p>
<p><strong>Le problème principal tient au statut discursif ou énonciatif de l&rsquo;ensemble de ce qui circule</strong>, se dit et se voit dans ces plateformes ou applications : nous ne savons jamais réellement si nous sommes dans un espace discursif ou médiatique intime (où il serait OK et parfois nécessaire de partager ces données personnelles), privé, ou public. Dès 2007, trois ans après le lancement de Facebook, danah boyd indiquait que le problème des réseaux sociaux est qu&rsquo;ils étaient des espaces semi-publics et semi-privés (« <a href="https://www.danah.org/papers/KnowledgeTree.pdf"><em>la privauté de ces espaces publics ou semi-publics pose problème</em></a>« ). Ce problème n&rsquo;a jamais été résolu.</p>
<p>L&rsquo;autre problème (et la grande responsabilité des plateformes) c&rsquo;est qu&rsquo;elles changent en permanence et sous plein de prétextes différents, le réglage de nos paramètres de confidentialité ou de navigation. Et qu&rsquo;elles complexifient, par défaut, la possibilité de limiter ce partage de données personnelles (dark patterns, etc.)</p>
<p>Sur la deuxième partie de la question (est-ce possible et souhaitable de limiter cette collecte), je réponds que c&rsquo;est possible, que c&rsquo;est souhaitable, et que c&rsquo;est, surtout, absolument nécessaire.</p>
<p>Il y a un <strong>grand récit marketing et technologique qui nous fait croire que plus on collecte de données personnelles, et plus on peut nous proposer de l&rsquo;information et des contenus personnalisés</strong>, et plus ce serait donc intéressant pour nous. <strong>C&rsquo;est une vaste et totale fumisterie</strong>. Le seul récit qui vaille est le suivant : plus on collecte de données personnelles, plus on propose des contenus personnalisés, plus on ne fait que « publicitariser » les expériences navigationnelles et informationnelles, et plus on efface la notion de référent commun sur tout un ensemble de sujets, plus on saborde à l&rsquo;échelle d&rsquo;une société la question des « régimes de vérité » (cf Foucault ci-dessous), et plus on crée donc à la fois de l&rsquo;isolement, du conflit, et de la défiance.</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;">« <em>Chaque société a son régime de vérité, sa politique générale de la vérité : c’est-à-dire les types de discours qu’elle accueille et fait fonctionner comme vrais ; les mécanismes et les instances qui permettent de distinguer les énoncés vrais ou faux, la manière dont on sanctionne les uns et les autres ; les techniques et les procédures qui sont valorisées pour l’obtention de la vérité ; le statut de ceux qui ont la charge de dire ce qui fonctionne comme vrai.</em> » Michel Foucault</p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p>Longtemps la « personnalisation » n&rsquo;a été que thématique et déclarative. Du genre : je préfère l&rsquo;actualité sportive à l&rsquo;actualité politique, et dans l&rsquo;actualité sportive, je préfère le rugby au foot. Dès que la personnalisation a gommé cette dimension déclarative explicite, dès qu&rsquo;elle a surtout été indexée sur nos propres croyances, comportements et opinions plutôt que sur des médias aux formes et aux pratiques d&rsquo;éditorialisation transparentes, elle est devenue un instrument purement marketing avec un impact politique massivement délétère.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h6 style="text-align: right;"><strong>Sur la transparence des réseaux sociaux</strong></h6>
<p><span style="text-decoration: underline; color: #000000;"><em><strong>10. Pensez-vous qu’il soit possible d’exiger des réseaux sociaux d’être entièrement transparents sur leur fonctionnement et les algorithmes qu’ils utilisent ?</strong></em></span></p>
<p>Je reprends ici une partie de mes propos liminaires. Oui il est possible de l&rsquo;exiger. En tout cas sur la partie éditoriale, cela me semble nécessaire de l&rsquo;exiger. En définissant le périmètre de cette éditorialisation pour éviter qu&rsquo;elle ne puisse être totalement instrumentalisée (par exemple si tout le monde sait qu&rsquo;un like vaut 1 point et qu&rsquo;une colère vaut 5 points, nos comportements sont susceptibles de changer mais pour autant il est impératif que chacun sache combien « vaut » chaque type d&rsquo;interaction mobilisée).</p>
<p>Mais plus fondamentalement nous parlons d&rsquo;outils qui ont <strong>totalement explosé le cadre anthropologique de la communications entre les êtres humains</strong>. On peut se parler à distance, en absence, à la fois à plusieurs et en dialogue, en multimodalité, via des avatars, etc.</p>
<p>Et d&rsquo;outils qui touchent chaque jour et de manière récurrente davantage de monde que jamais aucun média n&rsquo;a jamais été en capacité d&rsquo;en toucher et ce dans toute l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanité. <strong>Ce ne sont pas seulement des médias de masse mais des médias d&rsquo;hyper-masse</strong>.</p>
<p>Et enfin il y a la <strong>question du rythme, de la fragmentation et de la séquentialité hypercourte</strong> : notre cerveau n&rsquo;est pas fait, n&rsquo;est pas calibré pour s&rsquo;informer par tranches de 6 à 15 secondes en passant d&rsquo;un sujet à un autre.</p>
<p>Cette triple révolution anthropologique de la communication ne peut s&rsquo;accommoder de demi-mesures ou de clairs-obscurs législatifs et réglementaires. A fortiori lorsque la mauvaise foi, la duperie et la tromperie de ces plateformes a été démontrée et documentée à de très nombreuses reprises, grâce notamment aux lanceurs et lanceuses d&rsquo;alertes.</p>
<p>Et a fortiori encore dans un monde où elles sont devenus totalement indissociables de pouvoirs politiques qu&rsquo;elles servent toujours par intérêt (soit pour échapper à des régulations, soit pour jouir de financements publics, soit pour tuer la concurrence comme le documentent encore les actuelles actions en justice contre Google et Meta notamment).</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>11. Est-on en mesure de contrôler cette transparence ? Comment, tant au niveau européen qu’au niveau français ?</strong></em></span></p>
<p>Nous n&rsquo;avons aujourd&rsquo;hui plus besoin de produire des textes, lois et règlements. Nous avons besoin de faire appliquer ceux qui existent déjà (DSA, DMA, RGPD). Et d&rsquo;organiser un cadre politique dans lequel la main de l&rsquo;exécutif ne tremblera pas. Par exemple au titre de l&rsquo;application du DSA, Twitter devenu X aurait pu et probablement dû être au moins temporairement fermé et interdit à l&rsquo;échelle européenne (il l&rsquo;a été au Brésil pendant plusieurs mois).</p>
<p>Nous sommes aujourd&rsquo;hui pour la régulation de ces mass média en plein paradoxe de la tolérance tel qu&rsquo;exprimé par Popper. A force d&rsquo;être tolérants y compris avec les intolérants, nous courrons droit dans le mur. [« <em>Popper affirme que si une société est tolérante sans limite, sa capacité à être tolérante est finalement détruite par l&rsquo;intolérant. Il la décrit comme l&rsquo;idée apparemment paradoxale que « pour maintenir une société tolérante, la société doit être intolérante à l&rsquo;intolérance. » <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Paradoxe_de_la_tol%C3%A9rance">Wikipedia</a></em>]</p>
<p>Il faut à ce titre aussi exiger des plateformes qu&rsquo;elles appliquent leurs propres règles, et par exemple ne traitent pas différemment leurs « power users » car à ce jour ces plateformes, <a href="https://affordance.framasoft.org/2022/02/ils-etaient-dix-superusers/">toutes ces plateformes, ont d&rsquo;abord un immense problème de démocratie interne</a>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>12.  Les apports du DSA sont-ils suffisants ?</strong></em></span></p>
<p>Oui pour autant qu&rsquo;il y ait la volonté politique de l&rsquo;appliquer en chacun de ses termes.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>13.  Est-ce techniquement possible, a minima, d’exiger des réseaux sociaux des garanties que leurs algorithmes ne comprennent pas de biais susceptibles d’avoir des conséquences néfastes (sur-représentation de contenus dangereux pour la santé mentale, propagation de fake news, discriminations, etc) ?</strong></em></span></p>
<p>Je crois qu&rsquo;on se trompe en plaçant cette question sous l&rsquo;angle « technique ». <strong>Ce n&rsquo;est pas à la « technique » d&rsquo;arbitrer des questions qui relèvent de la santé publique ou de l&rsquo;éthique</strong>. Je me permets une comparaison. Se poserait-on la question de savoir s&rsquo;il est possible « techniquement » d&rsquo;exiger d&rsquo;une bibliothèque que son plan de classement de comprenne pas de biais ? Non. Parce que le problème ce n&rsquo;est pas le plan de classement, ce sont les unités documentaires que l&rsquo;on choisit de classer, donc de donner à voir, ou de ne pas classer. Les plateformes et leurs algorithmes sont « techniquement » en pleine capacité de faire respecter des règles a minima de représentativité sur un ensemble de sujets, y compris politiques, religieux ou sociétaux. Jamais en réalité nous n&rsquo;avons disposé d&rsquo;outils aussi puissants et aussi précis pour y parvenir. Si les plateformes (et leurs algorithmes) ne le font pas ce n&rsquo;est en rien un problème technique. En rien. C&rsquo;est un problème de choix économiques (business first). Et d&rsquo;idéologies et d&rsquo;interêts partisans (ou cyniquement opportunistes) de leurs propriétaires et de leurs actionnariats.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>14.  Quelle méthodologie utilisez-vous pour étudier les algorithmes utilisés par les réseaux sociaux, et particulièrement TikTok ? Quelles difficultés rencontrez-vous ? Que signifierait, pour le monde de la recherche, la publicité des algorithmes utilisés par les réseaux sociaux ?</strong></em></span></p>
<p>A titre personnel, dans mon domaine de recherche, soit on procède par enquête sociologique, soit par observation participante. Comme les sociologues allaient à l&rsquo;usine pour documenter au plus près le travail concret des ouvriers, on va « aux algorithmes » pour documenter au plus près leurs effets.</p>
<p>Un des grands sujets de notre temps, c&rsquo;est que nous avons perdu la maîtrise des corpus. Quand je dis « nous » je parle du monde universitaire et donc ensuite du monde de la décision politique. Tous les programmes partenariaux publics permettant à des universitaires d&rsquo;avoir accès à l&rsquo;immensité des corpus détenus par les plateformes, tous ces programmes partenariaux ont été fermés. La plupart des API supprimées. L&rsquo;opacité, hier sur les algorithmes, aujourd&rsquo;hui sur les données, est absolument totale. Et nous en sommes réduits à faire confiance aux chercheurs employés par ces plateformes (mauvaise idée), ou à attendre la prochaine fuite d&rsquo;un repenti ou d&rsquo;une lanceuse d&rsquo;alerte (encore plus mauvaise idée). La puissance publique, les chercheurs et universitaires de la puissance publique, n&rsquo;ont plus aucune entrée ou maîtrise des corpus (linguistiques, sociologiques, etc) qui circulent dans ces plateformes et qui les constituent. Et c&rsquo;est non seulement très inquiétant, mais c&rsquo;est surtout très inacceptable.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h6 style="text-align: right;"><strong>Sur l’éducation aux réseaux sociaux</strong></h6>
<p><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>15.  Le grand public est-il familiarisé avec le fonctionnement des algorithmes, et particulièrement de ceux utilisés par les réseaux sociaux ? Adapte-t-il son comportement en conséquence ?</strong></em></span></p>
<p>Les travaux existants montrent qu&rsquo;en effet, lorsqu&rsquo;un fonctionnement algorithmique est suffisamment connu on a tendance à l&rsquo;intégrer à notre pratique. Et en général les plateformes mettent donc en place des dispositifs pour contrer ces usages « non naturels » (exemple du Google Bombing). Aujourd&rsquo;hui, même en connaissant certains « tips » agorithmiques, on ne s&rsquo;en affranchit pas automatiquement. Et il est beaucoup plus difficile de connaître ou de tricher avec la « totalité » d&rsquo;un algorithme aujourd&rsquo;hui que cela ne l&rsquo;était hier.</p>
<p>Par ailleurs, y compris les ingénieurs qui développent ces algorithmes sont de moins en moins nombreux à en connaître la totalité des fonctionnements. Et la capacité de tourner à plein sans supervision humaine des ces algorithmes n&rsquo;a jamais cessé d&rsquo;augmenter. Et cela ne vas pas s&rsquo;arranger. Récemment le CEO de Google, Sundar Pinchai, confiait qu&rsquo;environ 30% de l&rsquo;ensemble du « code » informatique utilisé par l&rsquo;ensemble des produits de la société Alphabet (maison mère de Google, Youtube, etc) était directement produite par des IA.</p>
<p>Quand à notre comportement adaptatif, il demeure très relatif. Nous ne l&rsquo;adaptons que dans la mesure où nous avons l&rsquo;impression que cette adaptation va servir directement (et rapidement) nos intérêts immédiats. Sur le reste, nous sommes plutôt d&rsquo;une passivité totale, nous nous laissons algorithmiser parce que tout est fait pour fausser notre perception de la balance bénéfices / risques.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>16.  Pensez-vous que les enfants et adolescents soient suffisamment outillés, notamment par leurs établissements scolaires, pour se protéger des risques que ces algorithmes présentent ? Pensez-vous que les parents soient suffisamment outillés pour en protéger leurs enfants ?</strong></em></span></p>
<p>La question de l&rsquo;accompagnement aux écrans est une question &#8230; complexe. Ce que les jeunes et adolescents cherchent dans ces espaces (cf notamment les travaux de danah boyd aux USA ou d&rsquo;Anne Cordier en France) ce sont des espaces qui soient transgressifs, la première transgression étant cette d&rsquo;être à l&rsquo;abri du regard des parents et des adultes. Les espaces numériques sont aussi ces alcôves algorithmiques qui permettent à la fois de se mettre à l&rsquo;abri (du regard de l&rsquo;adulte), d&rsquo;être ensemble (y compris parfois « seuls ensemble » comme l&rsquo;explique Shirley Turckle), et d&rsquo;être dans la transgression autant que dans la construction d&rsquo;un intime. Et cela est tout à fait normal et ne doit sous aucun prétexte être condamné ou, pire, criminalisé. Le problème, le seul et le grand problème, c&rsquo;est que la construction de cet intime est toujours scruté par des autorités qui ne sont plus « parentales » mais industrielles.</p>
<p>Bonne nouvelle : on observe déjà et très largement des pratiques de « sevrage » temporaire mises en place par les adolescents et jeunes adultes. Cela peut-être à l&rsquo;approche d&rsquo;un examen à la fac, du bac français, etc. Pratiques où ils et elles désinstallent temporairement l&rsquo;application de leur smartphone. Cela veut dire (pour ces publics) qu&rsquo;une bonne partie du travail de pédagogie est déjà fait. Il faut ensuite trouver un effet cliquet, qui permette d&rsquo;éviter de délétères retours en arrière. Et c&rsquo;est bien là le rôle de la puissance publique.</p>
<p>Rappeler aussi que l&rsquo;enjeu n&rsquo;est et ne doit pas être d&rsquo;interdire les écrans, mais de disposer, dans le cadre de l&rsquo;organisation de notre vie sociale, éducative, publique et citoyenne, d&rsquo;espaces qui demeurent des espaces non nécessairement déconnectés ou sans écrans, mais à tout le moins sans écrans et connexions qui ne soient autres que collectives ou a minima duales.</p>
<p>A ce titre oui, je suis convaincu par exemple qu&rsquo;à l&rsquo;école et au collège, les smartphones devraient être totalement interdits, dans les cours (de récréation) comme en cours. Et vous savez quoi ? Accrochez-vous bien. BINGO. C&rsquo;est déjà le cas <img src="https://s.w.org/images/core/emoji/17.0.2/72x72/1f642.png" alt="🙂" class="wp-smiley" style="height: 1em; max-height: 1em;" /></p>
<p>Et qu&rsquo;au lycée et même à l&rsquo;université, ils devraient continuer de l&rsquo;être pendant les cours. Mais qu&rsquo;il n&rsquo;est pour cela ni utile ni nécessaire de passer par la loi. C&rsquo;est à chaque enseignante ou enseignant et éventuellement à chaque université ou composante de le décider et surtout, surtout, surtout, de l&rsquo;expliquer. Parce qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas de faire oeuvre de censure ou de police. Mais parce que si l&rsquo;on considère que la transmission de savoirs tout comme l&rsquo;acquisition des sociabilités primaires et fondamentales, passe par un pacte attentionnel minimal aux autres et à celui ou celle en charge de vous les transmettre et de vous les faire acquérir, alors il faut aussi accepter que celui ou celle qui est en charge de cela, quelque soit son talent et sa détermination, ne sera jamais, absolument jamais, en situation de rivaliser attentionnellement avec un objet technologique qui contient à lui seul tous les savoirs et toutes les sociabilités du monde.</p>
<p>Rappeler aussi que la question de la santé mentale, notamment chez les jeunes, est toujours, toujours multi-factorielle : elle tient à la fois à des paramètres éducatifs, culturels, familiaux, économiques. Donc il peut y avoir aussi bien des corrélations que, dans certains contextes, des causalités entre l&rsquo;usage de TikTok et les questions de santé mentale. Mais si l&rsquo;on veut s&rsquo;attaquer (et il le faut) aux questions de santé mentale qui affectent désormais de manière alarmante des générations entières, alors il faut aussi et surtout traiter la question des politiques de santé publiques.</p>
<p>Rappeler enfin qu&rsquo;il existe des métiers (professeurs documentalistes) et des organismes (CLEMI) qui font ce travail formidable au long cours. Il faut en créer davantage et leur donner des moyens sans aucune commune mesure avec ceux actuels.</p>
<h6 style="text-align: right;"><strong>Questions générales</strong></h6>
<p><strong><em><span style="text-decoration: underline;">17.  De quels mécanismes de contrôle étrangers la France ou l’Europe devraient-elles, d’après-vous, s’inspirer ?</span></em></strong></p>
<p>Je crois avoir déjà répondu plus haut que nous disposions de suffisamment de textes et règlements à l&rsquo;échelle Européenne. Et qu&rsquo;il reste à les appliquer entièrement.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong><span style="text-decoration: underline;"><em>18.  Avez-vous des recommandations à transmettre à la commission d’enquête ?</em></span></strong></p>
<p>Ma première recommandation est un avertissement que je reprends de mes propos liminaires et d&rsquo;un article que j&rsquo;avais publié.</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;">« Après les mensonges de l’industrie du tabac sur sa responsabilité dans la conduite vers la mort de centaines de millions de personnes, après les mensonges de l’industrie du pétrole sur sa responsabilité dans le dérèglement climatique, nous faisons face aujourd’hui au troisième grand mensonge de notre modernité. Et ce mensonge est celui des industries extractivistes de l’information, sous toutes leurs formes.</p>
<p style="text-align: left;"><strong>Nous avons aimé croire que le calcul intensif se ferait sans travail intensif, que le Data Mining ne nécessiterait pas de mineurs de fond, que l’informatique en nuage (Cloud Computing) ne dissimulait pas la réalité d’une industrie lourde.</strong> Nous ne pouvons plus aujourd’hui nous réfugier dans ces mensonges. Sur les industries extractivistes de l’information, nous avons l’avantage d’en connaître déjà les mécanismes et les routines ; la chance d’en observer les infrastructures de marché (du Cloud Computing au High Frequency Trading en passant par la précarisation des différentes formes de Digital Labor) ; la chance d’être capables de documenter la toxicité de ces prismes dans le cadre de certains sujets de société ; la chance d’avoir pu documenter et prouver à de trop nombreuses reprises l’insincérité fondamentale et aujourd’hui fondatrice de toutes ces plateformes et de leurs créateurs et administrateurs. Et même s’ils s’inscrivent, comme je le rappelais plus haut, dans un écosystème médiatique, économique et politique bien plus vaste qu’eux, leur part émergée, c’est à dire <strong>les médias sociaux, sont aujourd’hui pour l’essentiel de même nature que la publicité et le lobbying le furent pour l’industrie du tabac et du pétrole : des outils au service d’une diversion elle-même au service d’une perversion qui n’est alimentée que par la recherche permanente du profit. »</strong></p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p>Pour le dire en d&rsquo;autres termes, connaître la recette exacte du Coca-Cola ne change rien au phénomène de l&rsquo;obésité : la seule chose qui compte c&rsquo;est de <strong>se doter de politiques de santé publique qui éduquent, régulent, contraignent et qui dépublicitarisent, qui démonétisent symboliquement</strong> ce qu&rsquo;est et ce que représente le Coca-Cola.</p>
<p>De la même manière, connaître l&rsquo;impact du pétrole sur le réchauffement climatique et la part qu&rsquo;y jouent nos modes de transport et les industriels extractivistes ne changera rien à l&rsquo;avenir de la planète si l&rsquo;on n&rsquo;a pas de politique publiques sur l&rsquo;écologie capable de proposer des alternatives aux premiers mais aussi de contraindre les seconds, et là encore de dépublicitariser, de démonétiser tout cela.</p>
<p>Pour les algorithmes, y compris et a fortiori pour celui de TikTok, c&rsquo;est exactement la même chose : connaître son mode exact de fonctionnement ne changera rien aux errances et aux effondrements affectifs, psychologiques, conatifs, informationnels qu&rsquo;il alimente. <strong>Il nous faut des politiques publiques du numérique. Dont des politiques de santé publique numérique.</strong></p>
<p>Et il faut davantage de postes de professeurs documentalistes dans les lycées et collèges, avec davantage d&rsquo;heures de cours dédiées à la culture numérique. Et aussi il faut financer et multiplier les structures et opérateurs comme le CLEMI. Oui je l&rsquo;ai déjà dit. Mais oui je le redis. Et le redirai sans cesse.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h3 style="text-align: right;">[Verbatim étudiantes et étudiants]</h3>
<p>L&rsquo;échantillon est d&rsquo;une petite soixantaine d&rsquo;étudiantes et d&rsquo;étudiants, en 1ère année de BUT Information et Communication (donc en gros âgés de 18 ou 19 ans) et avec qui j&rsquo;ai déjà effectué quelques heures de cours autour des questions de culture numérique, de l&rsquo;histoire d&rsquo;internet et du web, et aussi un peu des enjeux sociétaux des algorithmes. La seule consigne donnée était de partir de leur expérience personnelle de la plateforme pour répondre aux questions de la commmission.</p>
<p>De manière générale ils et elles soulignent l&rsquo;importance (et le manque) de politiques de santé publique et de communication, dans l&rsquo;espace public, sur ce sujet.</p>
<ul>
<li>« <em>On voir rarement de campagne de prévention dans l&rsquo;espace public sur le lien entre utilisation RS et questions de santé mentale, alors même que jamais les jeunes n&rsquo;ont autant parlé de l&rsquo;importance et de la fragilité de la santé mentale</em>« </li>
<li>« <em>il faut renforcer la communication publique, notamment dans le cadre scolaire</em>« </li>
</ul>
<p>Ils et elles soulignent également l&rsquo;importance de faire à ces sujets davantage de place au collège et au lycée et surtout, d&rsquo;en parler autrement que sous le seul angle de la culpabilisation ou des dérives comme le cyberharcèlement.</p>
<ul>
<li>« <em>tout le monde accuse tiktok d&rsquo;être dangereux mais personne ne parle réellement des risques qui y sont associés et comment on s&rsquo;en protège</em>« </li>
<li>« <em>intégrer ces questions dans les machins genre Pix</em>« </li>
<li>« <em>la plupart du temps, au lycée ou au collègue, ces plateformes ne sont abordées que sous l&rsquo;angle du cyberharcèlement, mais jamais sous l&rsquo;angle des algorithmes, de leur côté addictif, chronophage, démotivant</em>« .</li>
</ul>
<p>Ils et elles ont aussi une grande maturité sur la nécessité d&rsquo;un contrôle d&rsquo;accès réel avec une vérification de l&rsquo;âge qui soit autre chose qu&rsquo;un bouton « oui promis j&rsquo;ai 18 ans » :</p>
<ul>
<li>« <em>faire un vrai contrôle d&rsquo;accès selon l&rsquo;âge, comme sur blablacar avec présentation d&rsquo;un document d&rsquo;identité</em>« </li>
</ul>
<p>Ils et elles ont des idées très concrètes de ce qu&rsquo;il faudrait obliger Tiktok (et d&rsquo;autres plateformes) à mettre en place :</p>
<ul>
<li>« <em>obliger TikTok à implémenter des fonctionnalités permettant de mieux gérer le temps d&rsquo;écran et à sensibiliser ses utilisateurs aux risques d&rsquo;une utilisation excessive</em>« </li>
<li>« <em>être plus à l&rsquo;écoute des signalements. Et plus vigilants sur les contenus de type suicide : personne n&rsquo;aime regarder des vidéos de suicide (ou de comment se suicider) et personne ne devrait se voir recommander des vidéos comme ça</em>« </li>
</ul>
<p>J&rsquo;ai enfin été particulièrement frappé, dans leurs verbatims, d&rsquo;une large majorité qui indique explicitement que les impacts et effets négatifs sur leur humeur sont plus importants que les aspects positifs. Et de la manière dont ils documentent et analysent cela. Le verbatim ci-dessous résume très bien ce que j&rsquo;ai lu dans beaucoup de leurs réponses individuelles :</p>
<ul>
<li>« <em>À titre personnel, tik tok a plus d’impact négatif que positif. En effet, une fois que je suis sur l’application, il m’est presque impossible de réguler mon temps passé sur cette</em><br />
<em>dernière. Une heure est ressentie comme 15 minutes et arrêter de scroller est très compliqué. De plus, lorsque mon application est active, l’heure ne s’affiche plus sur mon écran, ce qui biaise encore plus mon rapport au temps. Ce temps passé sur tik tok est perdu pour faire d’autre activité, et souvent, je repousse les tâches que j’ai à faire. Après avoir passé plusieurs heures sur tik tok je culpabilise énormément et me sens mal. J’ai remarqué que mon moral était affecté par mon utilisation de tik tok, plus je passe de temps à scroller moins je suis de bonne humeur.</em>« </li>
</ul>
<h3 style="text-align: right;">[Et puis soudain Gabriel Attal]</h3>
<p>Voilà je m&rsquo;apprêtais à demander à ChatGPT une version synthétique de ce long texte en extrayant les éléments mobilisables immédiatement dans le cadre d&rsquo;une proposition de loi et puis soudain, je tombe sur plusieurs éléments complémentaires.</p>
<p><strong>Premier élément : Gabriel Attal.</strong> Qui s&rsquo;allie au pédopsychiatre Marcel Ruffo pour proposer des mesures qui sont, pour l&rsquo;essentiel, des caricatures au carré. Caricature d&rsquo;une pensée magique où tout est, sans indistinction, la faute aux écrans et où leur suppression guérirait donc tous les maux, et où toute cette faute mériterait donc des régimes disciplinaires qui sont autant imbéciles qu&rsquo;inapplicables et dangereux en démocratie. Voici donc ce qu&rsquo;ils proposent :</p>
<ul>
<li><em>une évaluation de l’addiction aux écrans de chaque jeune à l’entrée en sixième et en seconde. </em></li>
<li><em>interdire l’accès des moins de 15 ans aux réseaux sociaux (et imposer une vérification d’âge sur ces plateformes). </em></li>
<li><em>imposer un couvre-feu pour les 15-18 ans qui bloque l’accès aux réseaux sociaux entre 22h et 8h. </em></li>
<li><em>faire passer l’écran en noir et blanc, pendant au moins une heure, après 30 minutes d’utilisation.</em></li>
<li><em>création d&rsquo;un “addict-score” (sur le modèle du nutri-score) pour mesurer le potentiel addictif des plateformes. </em></li>
<li><em>créer une taxe de 2 % qui financerait la recherche et la prise en charge de la santé mentale.</em></li>
</ul>
<p>J&rsquo;ai donc immédiatement réfléchi à une critériologie assez fine permettant de caractériser chaque mesure proposée. Critériologie que voici :</p>
<ul>
<li>« C&rsquo;est complètement con » : 3C</li>
<li>« Inapplicable et Imbécile » : 2I.</li>
<li>« Pourquoi pas mais surtout &#8230; pourquoi ? » :  3P.</li>
</ul>
<p>Revoici maintenant ces mesures à l&rsquo;aune de mon analyse subtile.</p>
<ul>
<li><em>une évaluation de l’addiction aux écrans de chaque jeune à l’entrée en sixième et en seconde</em> : <strong>3P</strong></li>
<li><em>interdire l’accès des moins de 15 ans aux réseaux sociaux</em> : <strong>3C2I</strong></li>
<li><em>imposer un couvre-feu pour les 15-18 ans qui bloque l’accès aux réseaux sociaux entre 22h et 8h</em> : <strong>3C2I</strong></li>
<li><em>faire passer l’écran en noir et blanc, pendant au moins une heure, après 30 minutes d’utilisation</em>. <strong>3C3P</strong></li>
<li><em>création d&rsquo;un “addict-score” (sur le modèle du nutri-score) pour mesurer le potentiel addictif des plateformes</em>. <strong>3P</strong></li>
</ul>
<p>Je ne retiens donc que deux mesures :</p>
<ul>
<li>« <em>imposer une vérification d’âge sur ces plateformes.</em> » Mais certainement pas pour « interdire » l&rsquo;accès mais pour responsabiliser les plateformes qui organisent cet accès et font absolument n&rsquo;importe quoi quelque soit l&rsquo;âge réel de leurs utilisateurs et utilisatrices, âge réel que de leur côté elles sont la plupart du temps en pleine capacité de connaître (et donc d&rsquo;en déduire la part d&rsquo;utilisateurs et d&rsquo;utilisatrices qui n&rsquo;ont absolument rien à faire là puisqu&rsquo;elles sont normalement interdites aux moins de 13 ans).</li>
<li>« <em>créer une taxe de 2 % qui financerait la recherche et la prise en charge de la santé mentale.</em> » Là je dis oui, mais je dis surtout « seulement 2% ?! »</li>
</ul>
<p>Pour le reste, je vous invite à lire la chronique et <a href="https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/un-monde-connecte/interdictions-rationnement-et-couvre-feu-quand-gabriel-attal-part-en-guerre-contre-les-ecrans-8062803">l&rsquo;analyse impeccable de François Saltiel dont je partage chaque ligne et chaque mot</a>.</p>
<p>Et je vous invite aussi, à chaque fois que vous entendrez diverses gesticulations politico-médiatiques sur une interdiction totale ou partielle des écrans chez les enfants et adolescents, à relire (notamment) <a href="https://theconversation.com/interdire-les-ecrans-ou-eduquer-au-numerique-linsoutenable-alternative-229397">cet article grand public et surtout de grande utilité publique d&rsquo;Anne Cordier, publié en Mai 2024</a>, et dans lequel elle rappelle la réalité de deux points fondamentaux, celui de la panique morale sur ce sujet, et celui de la réalité des études scientifiques sur ce même sujet :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;">Ce phénomène des paniques morales exprime une crainte quant à la déstabilisation des valeurs sociétales, et se cristallise autour des usages juvéniles desdits écrans et des conséquences de ces usages sur la santé mentale et sociale des enfants et adolescents, ainsi que sur leur développement cognitif et leur culture générale.</p>
<p style="text-align: left;">Pourtant une <a href="https://hardware.developpez.com/actu/351069/Rien-ne-prouve-que-le-temps-passe-devant-un-ecran-soit-negatif-pour-le-developpement-cognitif-et-le-bien-etre-des-enfants-selon-une-etude-de-l-Universite-d-Oxford-portant-sur-pres-de-12-000-enfants/">importante et robuste étude américaine</a>, menée sur le long terme auprès de 12000 enfants entre 9 et 12 ans, conclut sans hésitation à l’absence de lien entre temps passé « devant les écrans » et incidence sur les fonctions cérébrales et le bien-être des enfants. Pourtant encore, en France, une <a href="https://www.elfe-france.fr/fr/">enquête longitudinale d’envergure</a>, déployée cette fois auprès de 18000 enfants depuis leur naissance, montre que <strong>ce sont des facteurs sociaux qui jouent un rôle prépondérant dans le développement de l’enfant.</strong></p>
<p style="text-align: left;">Malgré ces faits scientifiques, le débat autour de la place desdits écrans dans notre société <a href="https://theconversation.com/faut-il-avoir-peur-des-ecrans-retour-sur-une-annonce-presidentielle-224456">se polarise</a>, et se caractérise récemment par une ultraradicalisation des postures, ce qui a pour premier effet de porter préjudice à la compréhension de tout un chacun.</p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p>Je répète : « <em>ce sont des facteurs sociaux qui jouent un rôle prépondérant dans le développement de l’enfant.</em> » La place et l&rsquo;usage des écrans n&rsquo;est que l&rsquo;un de ces facteurs sociaux parmi d&rsquo;autres bien plus essentiels.</p>
<h3></h3>
<h3 style="text-align: right;">[Et puis soudain le Pew Internet Research Center]</h3>
<p>Le 22 Avril 2025 est sortie une étude du Pew Internet Research Center, pile poil sur le sujet qui nous occupe : « <a href="https://www.pewresearch.org/internet/2025/04/22/teens-social-media-and-mental-health/">Teens, Social Media and Mental Health.</a> » Elle est, comme souvent, fondamentale pour bien cerner les enjeux de ce sujet. Et j&rsquo;en retire les éléments suivants.</p>
<p>D&rsquo;abord si environ 40% émettent un avis plutôt « neutre » sur l&rsquo;influence des médias sociaux sur leur santé mentale, les 60% d&rsquo;adolescents restants (entre 13 et 17 ans) indiquent clairement que <a href="https://www.pewresearch.org/internet/2025/04/22/teens-social-media-and-mental-health/pi_2025-04-22_teens-social-media-mental-health_0-01/">les effets négatifs sur leur santé mentale l&#8217;emportent sur les effets positifs</a>.</p>
<p>Ensuite là où les parents considèrent que les médias sociaux sont la première cause des problèmes de santé mentale, <a href="https://www.pewresearch.org/internet/2025/04/22/teens-social-media-and-mental-health/pi_2025-04-22_teens-social-media-mental-health_0-04/">du côté des adolescents, c&rsquo;est tout autre chose</a> : 22% des adolescents désignent les médias sociaux, 17% d&rsquo;entre elles et eux les phénomènes de harcèlement (j&rsquo;ai bien dit de harcèlement et pas seulement de cyber-harcèlement), et 16% les « <em>pressures and expectations</em>« , c&rsquo;est à dire les attentes sociales et parentales vécues comme autant de pressions. Là est l&rsquo;un des noeuds centraux du problème de la santé mentale des adolescentes et adolescents.</p>
<p>Autre point essentiel qui rend encore plus débile toute tentative d&rsquo;interdiction, plus d&rsquo;un tiers (34%) des adolescentes et adolescents interrogés indiquent <a href="https://www.pewresearch.org/internet/2025/04/22/teens-social-media-and-mental-health/pi_2025-04-22_teens-social-media-mental-health_0-07/">s&rsquo;informer sur les réseaux sociaux sur les questions de santé mentale</a>. Et parmi ceux-là, plus de la moitié indiquent que c&rsquo;est une source d&rsquo;information importante.</p>
<p>Enfin, et c&rsquo;est là aussi absolument déterminant pour comprendre ce qui se joue et comment le réguler, les adolescentes et adolescents identifient clairement l&rsquo;impact délétère et toxiques des médias sociaux sur leur travail et leurs études, sur leur santé mentale, sur leur productivité et sur leur sommeil mais dans le même temps <a href="https://www.pewresearch.org/internet/2025/04/22/teens-social-media-and-mental-health/pi_2025-04-22_teens-social-media-mental-health_0-10/">ils indiquent tout aussi clairement l&rsquo;impact très positif sur leurs amitiés et leurs socialisations</a>. Constat qui rejoint en effet tous les travaux universitaires sur ce point : ces espaces numériques de socialisation sont nécessaires et précieux dans la construction des identités (et des intimités) adolescentes à l&rsquo;abri du regard des adultes. En revanche rien n&rsquo;oblige à ce qu&rsquo;ils soient traversés de contenus ne répondant qu&rsquo;à des logiques commerciales et qui n&rsquo;ont de considération que pour des dynamiques de viralité garantissant à tout prix des effets de rente attentionnelle. La responsabilité d&rsquo;y faire le tri et le ménage et d&rsquo;y injecter la dose minimale de responsabilité déontologique au regard des publics ciblés et des enjeux sociétaux concernés incombe donc entièrement aux plateformes elles-mêmes, et c&rsquo;est à la puissance publique de le leur rappeler et de les y contraindre. Quoi qu&rsquo;il en coûte.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h3 style="text-align: right;">One More Thing.</h3>
<p>J&rsquo;ai ensuite demandé à ChatGPT, sur la base de ce (long) texte (celui de mes réponses à la commission), de faire une liste de 10 propositions (ou plus) concrètes dont le législateur pourrait se saisir et de reformuler ces propositions dans un format destiné à une note parlementaire ou à une présentation en commission. Je vous en livre ici le résultat.</p>
<h4 style="text-align: right;" data-start="0" data-end="254">Liste de 10 propositions pour une prochaine loi ou cadrage législatif.</h4>
<p data-start="0" data-end="254"><em>[c&rsquo;est ChatGPT qui parle, enfin qui écrit]</em></p>
<p class="" data-start="0" data-end="254">Voici une <strong data-start="10" data-end="68">liste de dix propositions et recommandations concrètes</strong> issues du document de contribution à la commission parlementaire, que le législateur pourrait saisir pour élaborer une <strong data-start="188" data-end="252">nouvelle loi sur le numérique et l’accès aux réseaux sociaux</strong> :</p>
<h5 data-start="261" data-end="312"><img src="https://s.w.org/images/core/emoji/17.0.2/72x72/1f510.png" alt="🔐" class="wp-smiley" style="height: 1em; max-height: 1em;" /> <strong data-start="268" data-end="312">Transparence et régulation algorithmique</strong></h5>
<ol data-start="314" data-end="989">
<li class="" data-start="314" data-end="551">
<p class="" data-start="317" data-end="551"><strong data-start="317" data-end="389">Exiger la transparence des algorithmes sur leur dimension éditoriale</strong> : rendre publics les critères et pondérations qui déterminent l&rsquo;affichage des contenus, notamment en lien avec les réactions émotionnelles (likes, colère, etc.).</p>
</li>
<li class="" data-start="553" data-end="803">
<p class="" data-start="556" data-end="803"><strong data-start="556" data-end="614">Obliger les plateformes à ralentir les chaînes virales</strong> : limiter les fonctionnalités favorisant la viralité (nombre de partages simultanés, forwarding de messages, etc.) pour réduire les effets de masse sur la désinformation et le harcèlement.</p>
</li>
<li class="" data-start="805" data-end="989">
<p class="" data-start="808" data-end="989"><strong data-start="808" data-end="863">Supprimer l&rsquo;affichage public de certaines métriques</strong> (likes, vues, dislikes) pour atténuer les effets de conformité sociale et limiter les impacts délétères sur la santé mentale.</p>
</li>
</ol>
<h5 data-start="996" data-end="1042"><img src="https://s.w.org/images/core/emoji/17.0.2/72x72/1f9e0.png" alt="🧠" class="wp-smiley" style="height: 1em; max-height: 1em;" /> <strong data-start="1003" data-end="1042">Santé publique et usage responsable</strong></h5>
<ol start="4" data-start="1044" data-end="1692">
<li class="" data-start="1044" data-end="1254">
<p class="" data-start="1047" data-end="1254"><strong data-start="1047" data-end="1105">Instaurer des mécanismes de contrôle d’accès efficaces</strong> pour les mineurs (vérification d’identité, seuils d’âge vérifiés comme sur Blablacar), en évitant les simples déclarations « j’ai plus de 13/18 ans ».</p>
</li>
<li class="" data-start="1256" data-end="1452">
<p class="" data-start="1259" data-end="1452"><strong data-start="1259" data-end="1315">Imposer des limites d’usage paramétrables par défaut</strong> (temps d’écran, alertes de dépassement, pause obligatoire après un temps de scroll continu) intégrées directement dans les applications.</p>
</li>
<li class="" data-start="1454" data-end="1692">
<p class="" data-start="1457" data-end="1692"><strong data-start="1457" data-end="1508">Créer une politique de santé publique numérique</strong> : reconnaître les effets psychiques négatifs des réseaux sur les plus jeunes et y répondre par des campagnes nationales et des dispositifs de prévention dans les écoles et les médias.</p>
</li>
</ol>
<h5 data-start="1699" data-end="1732"><img src="https://s.w.org/images/core/emoji/17.0.2/72x72/1f4da.png" alt="📚" class="wp-smiley" style="height: 1em; max-height: 1em;" /> <strong data-start="1706" data-end="1732">Éducation et formation</strong></h5>
<ol start="7" data-start="1734" data-end="2114">
<li class="" data-start="1734" data-end="1948">
<p class="" data-start="1737" data-end="1948"><strong data-start="1737" data-end="1790">Renforcer l’éducation au numérique dès le collège</strong> : intégrer des modules spécifiques sur les algorithmes, la captation attentionnelle, les risques informationnels et les logiques économiques des plateformes.</p>
</li>
<li class="" data-start="1950" data-end="2114">
<p class="" data-start="1953" data-end="2114"><strong data-start="1953" data-end="2054">Doter chaque collège et lycée d’un(e) professeur(e) documentaliste formé(e) aux enjeux numériques</strong> et augmenter leurs heures dédiées à l&rsquo;éducation aux médias.</p>
</li>
</ol>
<h5 data-start="2121" data-end="2160"><img src="https://s.w.org/images/core/emoji/17.0.2/72x72/2696.png" alt="⚖" class="wp-smiley" style="height: 1em; max-height: 1em;" /> <strong data-start="2128" data-end="2160">Pouvoirs publics et contrôle</strong></h5>
<ol start="9" data-start="2162" data-end="2661">
<li class="" data-start="2162" data-end="2408">
<p class="" data-start="2165" data-end="2408"><strong data-start="2165" data-end="2233">Faire appliquer strictement les lois existantes (RGPD, DSA, DMA)</strong> : prévoir des sanctions réellement dissuasives en cas de non-conformité et ne pas hésiter à suspendre ou interdire temporairement des services comme cela a été fait ailleurs.</p>
</li>
<li class="" data-start="2410" data-end="2661">
<p class="" data-start="2414" data-end="2661"><strong data-start="2414" data-end="2489">Créer un droit d’accès des chercheurs publics aux corpus algorithmiques</strong> : obliger les plateformes à ouvrir des API sécurisées permettant à la recherche indépendante d’analyser les effets sociaux, psychologiques et politiques de leurs systèmes.</p>
</li>
</ol>
<h3 style="text-align: right;" data-start="0" data-end="230">La note parlementaire (faite par ChatGPT).</h3>
<p data-start="0" data-end="230"><em>[c&rsquo;est toujours ChatGPT qui parle, enfin qui écrit]</em></p>
<p class="" data-start="0" data-end="230">Voici une <strong data-start="10" data-end="43">note parlementaire structurée</strong> présentant les propositions issues du document d’Olivier Ertzscheid, à destination d’un(e) député(e) souhaitant nourrir une réflexion législative sur le numérique et les réseaux sociaux.</p>
<p class="" style="text-align: right;" data-start="266" data-end="496"><strong data-start="266" data-end="360">Objet : Propositions pour une loi sur les usages numériques et l’accès aux réseaux sociaux</strong><br data-start="360" data-end="363" /><strong data-start="363" data-end="469">Auteur : Synthèse des travaux d’Olivier Ertzscheid, Maître de conférences en Sciences de l’information</strong><br data-start="469" data-end="472" /><strong data-start="472" data-end="496">Date : [à compléter]</strong></p>
<h5 data-start="503" data-end="528"><strong data-start="508" data-end="528">Contexte général</strong></h5>
<p class="" data-start="529" data-end="927">Dans un environnement où les réseaux sociaux sont devenus des médias d’“hyper-masse”, leur impact sur les comportements, la santé mentale, la circulation de l’information et la démocratie est désormais massif, continu et documenté. L’urgence n’est plus de comprendre ces effets, mais de réguler concrètement les modèles qui les produisent. Cette note propose dix axes d’action législatifs concrets.</p>
<h5 data-start="934" data-end="1018"><strong data-start="938" data-end="1018">1. Transparence algorithmique et lutte contre la manipulation attentionnelle</strong></h5>
<p class="" data-start="1020" data-end="1084"><strong data-start="1020" data-end="1082">1.1. Transparence des logiques éditoriales des algorithmes</strong></p>
<p class="" style="text-align: left;" data-start="1087" data-end="1320">Obligation pour les plateformes de rendre publics les critères et pondérations influençant la hiérarchisation des contenus (types de réactions, temps de visionnage, etc.), en particulier ceux relevant de la manipulation émotionnelle.</p>
<p class="" style="text-align: left;" data-start="1322" data-end="1367"><strong data-start="1322" data-end="1365">1.2. Ralentissement des chaînes virales</strong></p>
<p class="" style="text-align: left;" data-start="1370" data-end="1563">Limitation par la loi des mécanismes de partage automatisés ou massifs (groupes WhatsApp, forwardings, etc.) afin de freiner les phénomènes de désinformation, de harcèlement et de polarisation.</p>
<p class="" style="text-align: left;" data-start="1565" data-end="1610"><strong data-start="1565" data-end="1608">1.3. Encadrement des métriques visibles</strong></p>
<p class="" style="text-align: left;" data-start="1613" data-end="1812">Obligation pour les plateformes de masquer certains compteurs (likes, vues, partages) aux utilisateurs non-créateurs pour atténuer les effets de conformité sociale et d’addiction à la reconnaissance.</p>
<h5 style="text-align: left;" data-start="1819" data-end="1870"><strong data-start="1823" data-end="1870">2. Santé publique et encadrement de l’usage</strong></h5>
<p class="" style="text-align: left;" data-start="1872" data-end="1925"><strong data-start="1872" data-end="1923">2.1. Vérification d’âge robuste à l’inscription</strong></p>
<p class="" style="text-align: left;" data-start="1928" data-end="2069">Mise en œuvre d’un dispositif réel de contrôle d’âge (type pièce d’identité) pour limiter l’accès des mineurs aux plateformes sans médiation.</p>
<p class="" style="text-align: left;" data-start="2071" data-end="2118"><strong data-start="2071" data-end="2116">2.2. Limites d’usage intégrées par défaut</strong></p>
<p class="" style="text-align: left;" data-start="2121" data-end="2275">Imposition à toutes les applications sociales d’une fonction de régulation du temps passé : alertes, pauses obligatoires, et tableaux de bord accessibles.</p>
<p class="" style="text-align: left;" data-start="2277" data-end="2344"><strong data-start="2277" data-end="2342">2.3. Lancement d’un plan national de santé publique numérique</strong></p>
<p class="" style="text-align: left;" data-start="2347" data-end="2488">Campagnes publiques et programmes éducatifs pour sensibiliser aux impacts psychologiques des réseaux sociaux, en particulier chez les jeunes.</p>
<h5 style="text-align: left;" data-start="2495" data-end="2551"><strong data-start="2499" data-end="2551">3. Éducation aux médias et renforcement scolaire</strong></h5>
<p class="" style="text-align: left;" data-start="2553" data-end="2631"><strong data-start="2553" data-end="2629">3.1. Intégration obligatoire de modules sur les logiques des plateformes</strong></p>
<p class="" style="text-align: left;" data-start="2634" data-end="2770">Enseignement dès le collège sur le fonctionnement des algorithmes, la captation attentionnelle et les logiques économiques des contenus.</p>
<p class="" style="text-align: left;" data-start="2772" data-end="2846"><strong data-start="2772" data-end="2844">3.2. Déploiement renforcé de professeurs documentalistes et du CLEMI</strong></p>
<p class="" style="text-align: left;" data-start="2849" data-end="3010">Augmentation du nombre de professeurs documentalistes et du budget alloué au CLEMI, pour assurer un accompagnement continu et de qualité dans les établissements.</p>
<h5 style="text-align: left;" data-start="3017" data-end="3067"><strong data-start="3021" data-end="3067">4. Régulation effective et contrôle public</strong></h5>
<p class="" style="text-align: left;" data-start="3069" data-end="3148"><strong data-start="3069" data-end="3146">4.1. Application sans compromis des règlements européens (RGPD, DSA, DMA)</strong></p>
<p class="" style="text-align: left;" data-start="3151" data-end="3327">Sanctions systématiques et dissuasives en cas de non-respect des règles ; possibilité d’interdiction temporaire d’un service comme dans d’autres pays (ex. X/Twitter au Brésil).</p>
<p class="" style="text-align: left;" data-start="3329" data-end="3383"><strong data-start="3329" data-end="3381">4.2. Accès aux corpus pour la recherche publique</strong></p>
<p class="" style="text-align: left;" data-start="3386" data-end="3599">Obligation légale pour les plateformes d’ouvrir aux chercheurs indépendants l’accès à des jeux de données anonymisés, via API, afin de permettre une évaluation scientifique indépendante des effets des algorithmes.</p>
<h5 data-start="3606" data-end="3625"><strong data-start="3611" data-end="3625">Conclusion</strong></h5>
<p class="" data-start="3626" data-end="3871">Ces propositions, réalistes, urgentes et largement documentées, peuvent constituer la base d’un <strong data-start="3722" data-end="3768">cadre législatif de souveraineté numérique</strong>, de <strong data-start="3773" data-end="3806">protection des jeunes publics</strong> et de <strong data-start="3813" data-end="3870">régulation démocratique des puissances algorithmiques</strong>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h3 style="text-align: right;">Argumentaire synthétique pour une intervention en commission.</h3>
<p>Tant que j&rsquo;y suis je vous livre aussi l&rsquo;introduction et la conclusion du même ChatGPT lorsque je lui demande un argumentaire synthétique de sa note parlementaire pour une intervention en commission.</p>
<blockquote data-start="424" data-end="1002">
<p style="text-align: left;" data-start="426" data-end="479"><em>Introduction.</em></p>
<p class="" style="text-align: left;" data-start="426" data-end="479">Mesdames et Messieurs les membres de la commission,</p>
<p class="" style="text-align: left;" data-start="486" data-end="884">Nous sommes aujourd’hui face à des outils devenus centraux dans la vie sociale, affective, cognitive de millions de citoyens, notamment les plus jeunes. Ces outils sont à la fois des <strong data-start="669" data-end="693">médias d’hyper-masse</strong>, des <strong data-start="699" data-end="732">machines à fabriquer la norme</strong> et des <strong data-start="740" data-end="780">systèmes de captation attentionnelle</strong>, dont les effets sur la santé mentale, la désinformation et les inégalités sont désormais documentés.</p>
<p class="" style="text-align: left;" data-start="891" data-end="1002">Il ne s’agit plus de produire des rapports ou des constats, mais <strong data-start="956" data-end="966">d’agir</strong>, de <strong data-start="971" data-end="984">légiférer</strong>, de <strong data-start="989" data-end="1001">protéger</strong>.</p>
<p style="text-align: left;" data-start="891" data-end="1002"><em>Conclusion : l&rsquo;exigence du courage politique.</em></p>
<p class="" style="text-align: left;" data-start="2530" data-end="2793">Ce que nous proposons n’est ni technophobe, ni moraliste. C’est <strong data-start="2594" data-end="2629">une politique de santé publique</strong>, <strong data-start="2631" data-end="2646">d’éducation</strong>, et <strong data-start="2651" data-end="2670">de souveraineté</strong>.<br data-start="2671" data-end="2674" />Il faut <strong data-start="2684" data-end="2711">démonétiser l’attention</strong>, <strong data-start="2713" data-end="2749">dépublicitariser l’espace social</strong>, et <strong data-start="2754" data-end="2790">remettre du sens dans nos usages</strong>.</p>
<p class="" style="text-align: left;" data-start="2800" data-end="2943">L’histoire nous jugera comme elle a jugé ceux qui n’ont rien fait face au tabac ou au réchauffement climatique. <strong data-start="2912" data-end="2943">Il est encore temps d’agir.</strong></p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p>Voilà. Le boulot est fait de mon côté. J&rsquo;ai transmis à la commission mon texte avec l&rsquo;intégralité de mes réponses aux questions, et leur ai également adressé les 10 propositions pour une évolution du cadrage législatif (en précisant bien sûr qu&rsquo;elles étaient formulées par ChatGPT sur la base de l&rsquo;analyse de mon texte). Le reste appartient maintenant à ce truc formidable qu&rsquo;on appelle la démocratie.</p>
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			</item>
		<item>
		<title>L&#8217;indigne et les indignés. Chronique d&#8217;une a-réalité.</title>
		<link>https://affordance.framasoft.org/2025/04/lindigne-et-les-indignes-chronique-dune-a-realite/</link>
					<comments>https://affordance.framasoft.org/2025/04/lindigne-et-les-indignes-chronique-dune-a-realite/#respond</comments>
		
		<dc:creator><![CDATA[Olivier Ertzscheid]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 11 Apr 2025 16:43:35 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Ecologie de l'info]]></category>
		<category><![CDATA[HDR]]></category>
		<category><![CDATA[Metavers]]></category>
		<category><![CDATA[Politique des algorithmes]]></category>
		<category><![CDATA[Réseaux sociaux]]></category>
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					<description><![CDATA[En une seule journée (c&#8217;était en début de semaine), nous avons donc eu la Une du JDNews (émanation putride de l&#8217;empire Bolloré) avec la phrase de Wauquiez sur l&#8217;enfermement et la déportation des OQTF à Saint-Pierre et Miquelon, mais aussi la sortie médiatique d&#8217;Elisabeth Borne expliquant qu&#8217;il fallait réfléchir très tôt à son orientation, et [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p class="first-child "><span title="E" class="cenote-drop-cap">E</span>n une seule journée (c&rsquo;était en début de semaine), nous avons donc eu la Une du JDNews (émanation putride de l&#8217;empire Bolloré) avec la phrase de Wauquiez sur l&rsquo;enfermement et la déportation des OQTF à Saint-Pierre et Miquelon, mais aussi la sortie médiatique d&rsquo;Elisabeth Borne expliquant qu&rsquo;il fallait réfléchir très tôt à son orientation, et même « dès la maternelle » (le verbatim complet est le suivant « <em>Il faut se préparer très jeunes, presque depuis la maternelle, à réfléchir à la façon dont on se projette dans une formation et un métier</em>« ).</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" class="aligncenter wp-image-11306" src="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Capture-decran-2025-04-09-a-15.23.56-769x1024.png" alt="" width="446" height="594" srcset="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Capture-decran-2025-04-09-a-15.23.56-769x1024.png 769w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Capture-decran-2025-04-09-a-15.23.56-225x300.png 225w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Capture-decran-2025-04-09-a-15.23.56-768x1022.png 768w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Capture-decran-2025-04-09-a-15.23.56-600x799.png 600w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Capture-decran-2025-04-09-a-15.23.56.png 828w" sizes="auto, (max-width: 446px) 100vw, 446px" /></p>
<p style="text-align: center;"><em>« Et reprenons un peu de saucisson. »</em></p>
<p>Notez que la langue française est formidable car depuis la publication de cette Une, il est déjà passé dans le langage courant que l&rsquo;on ne dit plus « <em>con comme ses pieds</em> » mais désormais « <em>con comme Wauquiez</em>« .</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" class="aligncenter wp-image-11308" src="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Capture-decran-2025-04-09-a-18.47.40.png" alt="" width="442" height="401" srcset="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Capture-decran-2025-04-09-a-18.47.40.png 962w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Capture-decran-2025-04-09-a-18.47.40-300x273.png 300w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Capture-decran-2025-04-09-a-18.47.40-768x698.png 768w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Capture-decran-2025-04-09-a-18.47.40-600x545.png 600w" sizes="auto, (max-width: 442px) 100vw, 442px" /></p>
<p style="text-align: center;">« <em>Passé les bornes y&rsquo;a plus de limites.</em> » (Emile. 7 ans. CE1)</p>
<p>Cessons de louvoyer et d&rsquo;y aller par demi-mesures, je propose de mon côté de réfléchir à un monde dans lequel les enfants qui n&rsquo;auraient pas de projet professionnel clair à l&rsquo;issue du CP seraient placés sous OQTF et déportés une bonne fois pour toutes dans des orphelinats militaires à Saint-Pierre et Miquelon.</p>
<h3 style="text-align: right;">« Quelle indignité. »</h3>
<p>Sur les médias sociaux d&rsquo;abord, sur les plateaux télé ensuite, dans les radios enfin, et parfois simultanément dans l&rsquo;ensemble de ces biotopes médiatiques, ces propos ont été moqués, ridiculisés, dénoncés, combattus, ils ont aussi parfois été soutenus et défendus, et ils ont donc atteint leur objectif premier qui est de &#8230; circuler massivement (mais concernant Wauquiez, même sur CNews ils étaient à un doigt de trouver ça raciste et complètement con et puis finalement ils ont pris un whisky d&rsquo;abord).</p>
<p>Oui bien sûr il y a de la fenêtre et <a href="https://affordance.framasoft.org/2025/03/dans-le-retroviseur-doverton-casser-vite-et-bouger-des-trucs/">surtout du rétroviseur d&rsquo;Overton</a> là-dedans, oui bien sûr derrière la Une travaillée et délibérément choquante du JDNnews comme derrière la sortie de route de Borne qui doit être lue comme un authentique lapsus tout à fait révélateur de son projet politique, oui bien sûr il y a l&rsquo;idée d&rsquo;élargir encore la fenêtre et <a href="https://affordance.framasoft.org/2025/03/dans-le-retroviseur-doverton-casser-vite-et-bouger-des-trucs/">le rétroviseur d&rsquo;Overton</a> et de nous préparer.</p>
<p>Mais il y a aussi cette forme fondamentale et chimiquement pure d&rsquo;une rhétorique de l&rsquo;indignation. Depuis que les réseaux et médias sociaux existent, <a href="https://affordance.framasoft.org/2013/09/combien-like-retablir-peine-de-mort/">nombre d&rsquo;études scientifiques ont montré que le ressort principal et constant de la circulation virale des contenus était celui de l&rsquo;indignation</a>, indignation directement liée au sentiment de colère face à une injustice. L&rsquo;indignation suite à la colère liée à une injustice en paroles ou en actes, est l&rsquo;émotion qui sollicite le plus directement notre nécessité de réaction. On ne peut pas ne pas réagir lorsque des propos nous indignent et nous placent sous le coup de la colère.</p>
<p>L&rsquo;indignation, en tout cas dans son expression virale, nous plonge également dans une posture cognitive « a-rationnelle ». On ne répond pas rationnellement à des propos qui nous indignent. L&rsquo;indignation porte en elle l&rsquo;effet miroir de sa réponse qui ne peut être qu&rsquo;elle-même indignée. L&rsquo;indignation contraint à d&rsquo;autres réponses indignées qui elles-mêmes &#8230; <em>ad libitum.</em></p>
<p>En France, en démocratie, les sorties de route ou déclarations suscitant de l&rsquo;indignation se multiplient comme jamais auparavant et si ce sont les deux pôles radicaux de l&rsquo;échiquier politique qui la monopolisent le plus, c&rsquo;est bien l&rsquo;ensemble du spectre qui s&rsquo;y fourvoie avec une pathétique délectation. Parce qu&rsquo;en termes d&rsquo;agenda, il importe à toutes les formations politiques de dicter autant qu&rsquo;elles le peuvent celui de nos indignations collectives (et donc sélectives).</p>
<p>On se souvient bien sûr de la phrase de Hannah Arendt : « <em>Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez.</em> »</p>
<p><strong>Remplaçons maintenant le mensonge par l&rsquo;indignation</strong>. Ce qui donne « <em>Quand tout le monde tient des propos suscitant l&rsquo;indignation en permanence, le résultat n’est pas que vous vous indignez vous-même, mais que plus personne ne peut être autrement qu&rsquo;indigné. Un peuple qui ne peut plus être autrement qu&rsquo;indigné en permanence ne peut se faire une opinion.</em> » La suite de la phrase d&rsquo;Arendt reste inchangée. « <em>Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez.</em> »</p>
<p>Ces indignations, celles que véhiculent des écosystèmes idéologiques comme ceux de Stérin et de Bolloré, ces indignations programmatiques prennent le relai du mensonge et achèvent de déréaliser l&rsquo;ensemble de nos repères informationnels et de nos représentations sociales collectives.</p>
<p><strong>D&rsquo;abord on vous ment. Puis sans vous laisser le temps de disserter sur le mensonge on vous indigne</strong>. Et vous vous indignez. Souvent ces mensonges suscitent de l&rsquo;indignation. Souvent ces indignations mobilisent des mensonges pour les apaiser ou au contraire les alimenter et les accompagner. Et alors tout devient possible. Les faits alternatifs &#8211; qui mobilisent des systèmes de coordonnées auto-référentiels et qui n&rsquo;ont plus besoin d&rsquo;aucune autre validation que celle de la pure croyance &#8211; se généralisent et se systématisent. On peut tout à fait tenir un rassemblement sur une place à demi-vide, on peut montrer les images de cette place à demi-vide et affirmer sans sourciller que cette place était pleine. Trump l&rsquo;avait fait pour son premier discours d&rsquo;investiture lors de sa première élection, le rassemblement national l&rsquo;a encore fait le week-end dernier. L&rsquo;indignation porte en elle un phénomène dissociation : ce n&rsquo;est plus le réel qui importe mais le discours sur le réel qui seul est débattu, y compris s&rsquo;il se détache complètement du réel.</p>
<p><strong>Ce que nous sommes en train de perdre c&rsquo;est tout un système de coordonnés.</strong> Des coordonnées spatiales, géographiques (le changement de nom du Golfe du Mexique n&rsquo;est pas seulement une lubie ou un coup de comm de la part de Trump), des coordonnées temporelles, informationnelles, culturelles.</p>
<p>Récemment un article paraissait qui <a href="https://www.frandroid.com/android/applications/2563525_tiktok-revele-les-secrets-de-son-algorithme">expliquait la manière dont (une partie de) l&rsquo;algorithme de TikTok fonctionnait</a> :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;">« <em>(&#8230;) comment une vidéo arrive-t-elle jusqu’à vous ? Tout commence par un immense réservoir, le « pool de contenu », où atterrissent toutes les nouvelles vidéos postées. Mais attention, elles ne passent pas toutes le filtre. Une première évaluation élimine celles qui ne respectent pas les règles. Ensuite, c’est l’étape du « rappel », où l’algorithme trie rapidement pour trouver ce qui pourrait vous plaire. Là, entre en scène le « Dual Tower Recall », un modèle qui transforme vous et les vidéos en points dans un espace numérique. On peut imaginer un grand tableau avec des coordonnées. Vous êtes un point, et chaque vidéo aussi. Si vos points sont proches, la magie s’opère, la vidéo vous est proposée. Ce système repose sur des calculs mathématiques complexes, mais l’idée est simple : plus vos goûts « matchent » avec une vidéo, plus elle a de chances d’apparaître sur votre écran.</em>« </p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p>Un système de coordonnées dans un espace numérique où nous sommes un point parmi tant d&rsquo;autres, tout comme <a href="https://affordance.framasoft.org/2010/12/le-web-un-point-cest-tout-/">la théorie des graphes (notamment des graphes invariants d&rsquo;échelle)</a> permet de modéliser les infrastructures relationnelles des réseaux sociaux massifs.</p>
<p>La métaphore du « <em>grand tableau</em> » avec des coordonnées dans laquelle nous sommes autant de « <em>points</em> » et où les contenus en sont d&rsquo;autres qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;apparier, est relativement exacte et fonctionnelle (voilà plus de 20 ans que nous disposons en effet d&rsquo;études scientifiques dans le champ des systèmes et algorithmes de prescription et de recommandation et de la théorie des graphes qui permettent de modéliser tout cela).</p>
<p>Là où en effet les systèmes d&rsquo;appariement et de recommandation algorithmiques nous offrent et disposent de coordonnées extrêmement précises leur permettant de satisfaire la part la plus déterministe de nos attentes et de nos comportements à commencer par les plus singuliers et les plus grégaires, l&rsquo;ensemble des autres systèmes référentiels collectifs de coordonnées culturelles, historiques, politiques et informationnelles se sont disloqués ou sont en train de s&rsquo;effondrer sous les coups de boutoir redoublés des mensonges instrumentaux et des indignations brandies comme autant de stratégies comportementales de renforcement. En tout cas ils agissent beaucoup moins de manière « cadrante » et l&rsquo;ensemble des phénomènes documentaires allant des pures Fake News aux faits alternatifs en passant par les artefacts génératifs, les mensonges instrumentaux et les indignations programmatiques finissent par produire des formes de décrochage du réel qui sont le point d&rsquo;adhérence d&rsquo;un grand nombre de dérives tant idéologiques que politiques, sociales et économiques.</p>
<p>Et l&rsquo;ère des capitalistes bouffons armés de tronçonneuses ne fait qu&rsquo;accélérer encore ces dérives désormais quotidiennes.</p>
<p>S&rsquo;il fallait résumer tout cela par un dessin ce pourrait être celui-ci.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" class="aligncenter  wp-image-11324" src="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Diapositive1-1-1024x576.jpeg" alt="" width="910" height="512" srcset="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Diapositive1-1-1024x576.jpeg 1024w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Diapositive1-1-300x169.jpeg 300w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Diapositive1-1-768x432.jpeg 768w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Diapositive1-1-1160x653.jpeg 1160w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Diapositive1-1-600x338.jpeg 600w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Diapositive1-1.jpeg 1440w" sizes="auto, (max-width: 910px) 100vw, 910px" /></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Les coordonnées de notre monde social se déplacent bien sûr aussi. Elles bougent. Le plus souvent dans la sens du progressisme, mais parfois également dans de mortifères conservatismes ou d&rsquo;alarmantes régressions. Les coordonnées de notre monde &lsquo; »algorithmique », c&rsquo;est à dire l&rsquo;ensemble des référentiels produits par les technologies et dans lesquels nous sommes en permanence passés au crible, ces coordonnées là se déplacent non seulement beaucoup plus vite mais de manière aussi beaucoup plus incohérente car n&rsquo;ayant pas nécessité d&rsquo;attache dans le réel. De ce décalage naissent des formes de décrochage, de dissociation, de scission entre des systèmes de coordonnées qui si elles ne se tiennent plus ensemble, laissent place à toutes les dérives et à toutes les incompréhensions possibles.</p>
<p>Dans la situation 1, les coordonnées de notre monde social et de notre monde algorithmique se recouvrent presqu&rsquo;entièrement et de manière cohérente. Seuls de petits espaces subsistent dans lesquels le monde algorithmique se singularise et dans lesquels le monde social peut exister indépendamment du monde algorithmique.</p>
<p>Dans la situation 2 en revanche, il est tout un pan (hachuré) de notre monde social qui n&rsquo;a presque plus de liens, de coordonnées communes avec notre monde algorithmique. Et réciproquement.</p>
<p><strong>Stéphane Hessel, en 2010, nous invitait à nous indigner</strong>. <a href="https://www.millebabords.org/IMG/pdf/INDIGNEZ_VOUS.pdf">Indignez-vous</a>. Dans le sillage de <a href="https://blogs.mediapart.fr/solon63/blog/080223/appel-des-resistants-aux-jeunes-generations-du-8-mars-2004">l&rsquo;appel des Résistants aux jeunes générations du 8 mars 2004</a> (lors de la commémoration du 60ème anniversaire du programme du CNR), cet appel à l&rsquo;indignation était avant tout un appel à l&rsquo;engagement. Un appel à l&rsquo;engagement comme un retour au réel. Et dont l&rsquo;indignation n&rsquo;était que le moteur et jamais, jamais la finalité. Son ouvrage se terminait par ces mots et cette citation de l&rsquo;appel des résistantes et résistants :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;"><em>« Aussi, appelons-nous toujours à « une véritable insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse qui ne proposent comme horizon pour notre jeunesse que la consommation de masse, le mépris des plus faibles et de la culture, l’amnésie généralisée et la compétition à outrance de tous contre tous. »</em></p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
]]></content:encoded>
					
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			</item>
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		<title>Poisson (mort) d&#8217;avril. Le réel selon la Tech.</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Olivier Ertzscheid]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 01 Apr 2025 16:06:48 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[ChatGPT et ses ami.e.s]]></category>
		<category><![CDATA[Document numérique]]></category>
		<category><![CDATA[Ecologie de l'info]]></category>
		<category><![CDATA[HDR]]></category>
		<category><![CDATA[Intelligence artificielle]]></category>
		<category><![CDATA[Metavers]]></category>
		<category><![CDATA[Politique des algorithmes]]></category>
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					<description><![CDATA[Il y a les images d&#8217;un monde version studio Ghibli. Et il y a Elon Musk avec un chapeau fromage. Le monde version studio Ghibli c&#8217;est une trace documentaire qui fait l&#8217;inverse de ce que documenter veut dire. Elle déréalise, elle euphémise, elle fictionnise. Elle enlève du relief aux êtres et aux choses. Elle les [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p class="first-child "><span title="I" class="cenote-drop-cap">I</span>l y a les images d&rsquo;un monde version studio Ghibli. Et il y a Elon Musk avec un chapeau fromage.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" class="aligncenter size-large wp-image-11258" src="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Capture-decran-2025-04-01-a-08.35.10-1024x576.png" alt="" width="770" height="433" srcset="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Capture-decran-2025-04-01-a-08.35.10-1024x576.png 1024w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Capture-decran-2025-04-01-a-08.35.10-300x169.png 300w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Capture-decran-2025-04-01-a-08.35.10-768x432.png 768w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Capture-decran-2025-04-01-a-08.35.10-1536x865.png 1536w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Capture-decran-2025-04-01-a-08.35.10-1160x653.png 1160w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Capture-decran-2025-04-01-a-08.35.10-600x338.png 600w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Capture-decran-2025-04-01-a-08.35.10.png 1670w" sizes="auto, (max-width: 770px) 100vw, 770px" /></p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" class="aligncenter size-large wp-image-11259" src="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Capture-decran-2025-04-01-a-08.38.02-1024x684.png" alt="" width="770" height="514" srcset="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Capture-decran-2025-04-01-a-08.38.02-1024x684.png 1024w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Capture-decran-2025-04-01-a-08.38.02-300x200.png 300w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Capture-decran-2025-04-01-a-08.38.02-768x513.png 768w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Capture-decran-2025-04-01-a-08.38.02-600x401.png 600w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/Capture-decran-2025-04-01-a-08.38.02.png 1386w" sizes="auto, (max-width: 770px) 100vw, 770px" /></p>
<p><strong>Le monde version studio Ghibli</strong> c&rsquo;est une trace documentaire qui fait l&rsquo;inverse de ce que documenter veut dire. Elle déréalise, elle euphémise, elle fictionnise. Elle enlève du relief aux êtres et aux choses. Elle les installe dans un univers d&rsquo;à côté. Dans une tangence.</p>
<p><strong>Le monde version Elon Musk</strong> c&rsquo;est à lui seul une exponentielle du grand n&rsquo;importe quoi et l&rsquo;asymptote d&rsquo;un réel entièrement fictionné pour servir ses seuls intérêts pour autant qu&rsquo;il soit lui-même en capacité de les identifier comme tels. Salut Nazi hier, chapeau fromage aujourd&rsquo;hui, et demain quoi d&rsquo;autre ?</p>
<p><strong>On a beaucoup parlé de l&rsquo;ère des Fake News et de celle des faits alternatifs</strong>. En <a href="https://affordance.framasoft.org/2018/04/fifty-shades-of-fake/">2018 dans l&rsquo;article « Fifty Shades of Fake » publié un 1er Avril</a>, je vous parlais de la manière dont les architectures techniques toxiques des grandes plateformes numériques se mettaient au service presque « mécanique » de cette amplification du faux et de son écho dans nos sociétés. Je martelais que « <em>la propagation de Fake News est davantage affaire de topologie que de sociologie</em> » ; en d&rsquo;autres termes que la capacité de circulation des contenus relevant des Fake News ou des faits alternatifs, leur capacité également de percoler dans tous les espaces sociaux conversationnels, massifs ou intersticiels, médiatiques ou dialogiques, cette capacité s&rsquo;explique d&rsquo;abord et avant tout par la topologie et l&rsquo;organisation (le « dispositif ») des espaces numériques. Et que ce n&rsquo;est qu&rsquo;à la marge ou en tout cas dans un second temps que l&rsquo;on peut caractériser de manière causale ces circulations en les rattachant à des catégories sociologiques liées à l&rsquo;âge, au niveau d&rsquo;éducation ou à tout autre variable.</p>
<p><strong>Sept ans plus tard, ce 1er Avril 2025</strong>, ce qui se joue est de l&rsquo;ordre de la tension désormais explosive entre un écosystème numérique bâti sur la question documentaire de la trace (traces de nos données, de nos comportements, de nos navigations, de nos opinions, etc.), et un saisissement technologique et politique qui ajoute un déterminisme de l&#8217;emballement à un extractivisme souche. Et ce que l&rsquo;on nomme IA  &#8211; et qui est plus précisément <a href="https://cfeditions.com/ia-cyberespace/">un ensemble d&rsquo;artefacts génératifs nourris d&rsquo;une incommensurable quantité de données</a> sans considération aucune pour leur origine, leur appartenance ou leur(s) propriété(s) &#8211; ce que l&rsquo;on nomme IA n&rsquo;est que le dernier (et peut-être ultime) avatar à la fois de cet extractivisme et de cet emballement. Avec un point nouveau qui est celui de l&rsquo;alignement total de ces technologies avec les agendas politiques de régimes tous au mieux illibéraux.</p>
<p style="text-align: right;"><em>« It is a tale</em><br />
<em>Told by an idiot, full of sound and fury,</em><br />
<em>Signifying nothing. »</em><br />
(Macbeth. Shakespeare.)</p>
<p><strong>Poisson (mort) d&rsquo;Avril.</strong> Il y a de cela quelques années, la plupart des grands groupes technologiques de la trace (de Google à Facebook) se livraient à quelques « poissons » en ce jour particulier du 1er Avril. Aujourd&rsquo;hui cette pratique s&rsquo;est pour l&rsquo;essentiel perdue et lorsqu&rsquo;elle subsiste, elle ne suscite que peu ou pas d&rsquo;écho médiatique tant le rapport que nous entretenons au quotidien avec la tromperie, la duperie, le décalage, de faux et l&rsquo;irréel s&rsquo;est totalement transformé. <em><strong>Ce qui était hier une stratégie éditoriale d&rsquo;exception (dire le faux) est devenu aujourd&rsquo;hui un régime éditorial courant, une routine.</strong></em></p>
<p><strong>Le monde façon studio Ghibli.</strong> Que chacun se soit emparé de la possibilité de faire « mème » dès lors que quelques-uns se sont saisis de la nouvelle opportunité offerte de créer des images, de soi ou du monde, à la manière du studio Ghibli dans ChatGPT, n&rsquo;a rien d&rsquo;inédit ou d&rsquo;étonnant. Chaque époque numérique a pu documenter la manière dont ces productions documentaires particulièrement fécondes étaient massivement reprises lorsqu&rsquo;elles présentaient la double capacité de se mettre en scène soi-même et/ou de s&rsquo;attacher à des représentations culturelles déjà prégnantes. Ainsi certains et certaines se souviendront avec moi de ces générateurs permettant de « vieillir » une photo de nous, ou de chez nous, comme à l&rsquo;argentique des premiers temps photographiques ; se souviendront aussi de la <a href="https://www.francetvinfo.fr/culture/arts-expos/street-art/shepard-fairey-l-039-auteur-de-l-039-affiche-quot-hopequot-pour-obama-a-enfin-sa-retrospective-en-france_3346711.html">reprise du portrait « Hope » d&rsquo;Obama par l&rsquo;artiste Shepard Fairey</a> et de la manière dont on vit presque partout se multiplier les copies de ce portrait avec nous à la place d&rsquo;Obama. Et de tant d&rsquo;autres choses encore.</p>
<p><strong>Aujourd&rsquo;hui des biotopes numériques tout entiers sont exclusivement bâtis sur leur capacité à faire « mème »</strong>, à conditionner la production de contenus à leur alignement avec des ritournelles préenregistrées, des « trends ». <strong>« Trends » ou « tendances » : des formes de facilitations virales qui devraient nous interroger non pas par leur capacité à être suivies</strong> en tant que telles dès lors qu&rsquo;elles ont été « amorcées », <strong>mais par l&rsquo;assignation à l&rsquo;identique qu&rsquo;elles produisent et qui est une forme de prophylaxie paradoxalement mortifère de diversités, d&rsquo;altérités et de dissemblances</strong>. En un mot : TikTok.</p>
<p><strong>Que dire d&rsquo;un monde dans lequel l&rsquo;esthétisation de soi (et du monde) fait aussi fonction de bascule dans d&rsquo;autres régimes de vérité ?</strong> Comment « être au monde » quand la plupart des « <em>corporations du filtre</em> » (pour reprendre une expression d&rsquo;Umberto Eco désignant les journalistes, éditeurs, bibliothécaires, etc.) qui jusqu&rsquo;ici faisaient fonction d&rsquo;assignation, de rappel et de construction du réel sont en train de s&rsquo;effondrer pendant qu&rsquo;à l&rsquo;autre bout de la chaîne documentaire de l&rsquo;énonciation prospère une <strong>vision du réel qui n&rsquo;est plus qu&rsquo;essentiellement filtrée</strong>, et ce, des <strong>filtres de déguisement</strong> que chaque application ou biotope numérique propose ou superpose à chaque dialogue ou interaction <strong>jusqu&rsquo;aux filtres de travestissement</strong> qui s&rsquo;accolent aux paroles politiques publiques quand elles sont portées « sous couvert » de décalage, d&rsquo;humour, de cynisme ou plus simplement de &#8230; programme.</p>
<p>Je fais ici une différence entre la <strong>question du filtre comme « déguisement »</strong> et dans lequel l&rsquo;enjeu est précisément que le destinataire puisse repérer et identifier l&rsquo;effet de décalage soit par l&rsquo;exagération soit par le grotesque soit par l&rsquo;irréalisme produit (par exemple les filtres « oreilles de chien » dans Snapchat), et la <strong>question des filtres comme « travestissements »</strong> dans lesquels l&rsquo;enjeu est cette fois de produire un effet de réel authentifiable sinon authentique, travestissements qui « agissent » de manière performative autant chez l&rsquo;émetteur (avec des troubles pouvant aller jusqu&rsquo;à la dysmorphophobie) que chez le récepteur devenu incapable de discernement ou propulsé dans une vallée de l&rsquo;étrange dont il ne sait à quelle part de son réel rattacher l&rsquo;expérience ressentie.</p>
<p><strong>Se confronter à l&rsquo;information sur et dans les médias sociaux numériques</strong> (mais pas uniquement) c&rsquo;est donc pour beaucoup se confronter à des surimpressions permanentes et rémanentes qui oscillent entre l&rsquo;esthétique Ghibli, les chapeaux fromage d&rsquo;Elon Musk, ou les pulsions d&rsquo;un président élu pour envahir le Groenland. Non seulement plus grand-chose ne prête à sourire mais la tentation de faire des blagues se trouve totalement distancée par le réel lui-même. Par-delà la réalité sourde de l&rsquo;état réel de notre monde, de ces effondrements climatiques et de ses guerres en cours en Ukraine, à Gaza, au Yémen et ailleurs, l&rsquo;actualité géopolitique internationale est une oscillation permanente entre une version documentaire d&rsquo;<a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Idiocracy">Idiocracy</a> et des faits totalement en phase avec la <a href="https://www.legorafi.fr/">ligne éditoriale du Gorafi</a>.</p>
<p>Tout cela est irréel par intention ; tout cela contribue à déréaliser pour partie notre rapport au monde et aux autres ; tout cela nous installe dans une sorte d&rsquo;a-réalité, une privation de réel, <a href="https://www.youtube.com/watch?v=_FrOQC-zEog">une douce torpeur</a> ; tout cela produit des formes instrumentales et instrumentalisées de tech-réalité, c&rsquo;est à dire d&rsquo;une réalité qui ne serait <em>sensible</em> qu&rsquo;au travers des politiques éditoriales ou des interfaces des grandes sociétés technologiques et de leurs filtres.</p>
<p>Le rêve avorté du Métavers imaginé par Zuckerberg n&rsquo;est pas l&rsquo;essentiel. L&rsquo;essentiel est de rester en capacité de discernement sur des formes avérées d&rsquo;univers sociaux et informationnels qui déjà peuplent, filtrent, habitent nos univers quotidiens et qui s&rsquo;y superposent en évidence.</p>
<p>Le monde version studio Ghibli. Et le chapeau fromage d&rsquo;Elon Musk. Irréel. Déréaliser. A-réalité. Tech-réel. Et la suite. Déjà là. <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/TESCREAL">Tescreal</a>.</p>
<p><strong><span style="color: #ff0000;">[Mise à jour du 6 Avril]</span></strong> I&rsquo;ve got my Ghibli. And the World is filtered-reality.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" class="wp-image-11286 aligncenter" src="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/olivier_ertzscheid-1024x576.png" alt="" width="443" height="249" srcset="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/olivier_ertzscheid-1024x576.png 1024w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/olivier_ertzscheid-300x169.png 300w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/olivier_ertzscheid-768x432.png 768w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/olivier_ertzscheid-1536x864.png 1536w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/olivier_ertzscheid-1160x653.png 1160w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/olivier_ertzscheid-600x338.png 600w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/olivier_ertzscheid.png 1920w" sizes="auto, (max-width: 443px) 100vw, 443px" /> <img loading="lazy" decoding="async" class="aligncenter  wp-image-11287" src="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/olivier-ertzscheid-ghibli-gpt.png" alt="" width="443" height="443" srcset="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/olivier-ertzscheid-ghibli-gpt.png 1024w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/olivier-ertzscheid-ghibli-gpt-300x300.png 300w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/olivier-ertzscheid-ghibli-gpt-150x150.png 150w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/olivier-ertzscheid-ghibli-gpt-768x768.png 768w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/04/olivier-ertzscheid-ghibli-gpt-600x600.png 600w" sizes="auto, (max-width: 443px) 100vw, 443px" /></p>
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		<title>Dans le rétroviseur d&#8217;Overton : casser vite et bouger des trucs.</title>
		<link>https://affordance.framasoft.org/2025/03/dans-le-retroviseur-doverton-casser-vite-et-bouger-des-trucs/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[Olivier Ertzscheid]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 24 Mar 2025 17:55:57 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Ecologie de l'info]]></category>
		<category><![CDATA[HDR]]></category>
		<category><![CDATA[Politique des algorithmes]]></category>
		<category><![CDATA[Réseaux sociaux]]></category>
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					<description><![CDATA[C&#8217;est quelque chose qui m&#8217;a frappé lors de la dernière polémique concernant l&#8217;affiche de La France Insoumise reprenant les codes de l&#8217;imagerie antisémite, élaborée à l&#8217;aide de Grok, l&#8217;IA développée par les équipes d&#8217;Elon Musk et précisément connue pour n&#8217;avoir pas les filtres et pudeurs des autres IA (Grok qui s&#8217;affirme et se confirme comme [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p class="first-child "><span title="C" class="cenote-drop-cap">C</span>&rsquo;est quelque chose qui m&rsquo;a frappé lors de la dernière polémique concernant <a href="https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/03/14/le-visuel-polemique-de-lfi-sur-cyril-hanouna-a-ete-cree-par-l-intelligence-artificielle-declare-un-cadre-du-parti-qui-reconnait-une-erreur_6581005_823448.html">l&rsquo;affiche de La France Insoumise reprenant les codes de l&rsquo;imagerie antisémite, élaborée à l&rsquo;aide de Grok, l&rsquo;IA développée par les équipes d&rsquo;Elon Musk</a> et précisément connue pour n&rsquo;avoir pas les filtres et pudeurs des autres IA (Grok qui s&rsquo;affirme et se confirme comme <a href="https://affordance.framasoft.org/2023/11/je-sappelle-grok-la-premiere-ia-de-laltright/">la 1ère IA de l&rsquo;Alt Right</a>).</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" class="aligncenter wp-image-11212" src="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/03/Capture-decran-2025-03-19-a-10.34.35-908x1024.png" alt="" width="429" height="484" srcset="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/03/Capture-decran-2025-03-19-a-10.34.35-908x1024.png 908w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/03/Capture-decran-2025-03-19-a-10.34.35-266x300.png 266w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/03/Capture-decran-2025-03-19-a-10.34.35-768x866.png 768w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/03/Capture-decran-2025-03-19-a-10.34.35-600x677.png 600w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/03/Capture-decran-2025-03-19-a-10.34.35.png 1332w" sizes="auto, (max-width: 429px) 100vw, 429px" /></p>
<p>Comme <a href="https://www.arretsurimages.net/chroniques/obsessions/affiche-antisemite-la-faute-a-grok">Daniel Scnheidermann l&rsquo;écrit</a> « <em>Soit LFI était conscient du caractère antisémite de l&rsquo;affiche, et l&rsquo;a tout de même validée par provocation, et c&rsquo;est dramatique. Soit personne dans la chaîne de décision n&rsquo;en était conscient, et alors c&rsquo;est affolant d&rsquo;inculture visuelle et historique.</em> »</p>
<p>Et comme <a href="https://imagesociale.fr/11705">le rappelle André Gunthert</a> : « <em>Dénoncer l’extrême-droite en lui empruntant ses méthodes n’est pas une façon de souligner ses tares, mais au contraire un hommage involontaire du plus malheureux effet.</em> »</p>
<p>A l&rsquo;échelle des IA et des artefacts génératifs, ce n&rsquo;est pas la première fois, qu&rsquo;indépendamment de Grok, on observe la reprise et la mobilisation d&rsquo;éléments textuels ou iconiques venant d&rsquo;un passé plus ou moins proche. Pour la simple et bonne raison que les artefacts génératifs, tout comme nous, ne sont capables d&rsquo;imaginer un futur qu&rsquo;à l&rsquo;aune d&rsquo;un passé mobilisé et projeté. Mais en effet dans la libre génération d&rsquo;images comme de textes, et sans supervision fine et humaine de chaque production circulant ensuite dans l&rsquo;espace social et médiatique, sans mobilisation de cadres et référents culturels du passé qui soient contextuels aux générations du présent, alors les sorties de route sont tantôt douloureuses, tantôt pathétiques, tantôt curieuses, mais toujours inévitables (<a href="https://cfeditions.com/ia-cyberespace/">j&rsquo;ai écrit un super livre notamment là-dessus hein, je dis ça je dis rien</a>).</p>
<p>A l&rsquo;échelle des technologies et des environnements numériques que j&rsquo;observe et documente en tant que terrain scientifique depuis plus de 20 ans, ce dernier épisode d&rsquo;un dérapage antisémite, contrôlé ou non (jusqu&rsquo;ici nul n&rsquo;a indiqué si le « prompt » &#8211; les instructions &#8211; données à Grok étaient de forcer certains traits de caricature des personnalités représentées), m&rsquo;a conduit à projeter d&rsquo;autres « révolutions contemporaines » que celles des IA et artefacts génératifs sur une ligne de temps long. Pour parvenir aux constats suivants.</p>
<p>Premier constat, le numérique et les plateformes (voir ce qu&rsquo;en dit <a href="https://www.casilli.fr/2017/10/01/de-quoi-une-plateforme-est-elle-le-nom/">Casilli à l&rsquo;aune des travaux de Gillespie</a>) ont exacerbé et « automatisé » des formes de <strong>néo-management essentiellement toxiques</strong>. Formes dont on peut faire remonter la théorisation à certains cadres de la future Allemagne nazie comme l&rsquo;explique parfaitement l&rsquo;historien Johann Chapoutot dans son ouvrage « <em>Libres d&rsquo;obéir : le management, du nazisme à la RFA</em>. » Entendons-nous bien, il ne s&rsquo;agit pas ici de distribuer des points Godwin comme des fréquences d&rsquo;exposition à chaque éructation de Cyril Hanouna mais de rappeler des <a href="https://journals.openedition.org/nrt/10039">formes de continuités historiques troublantes parce que systémiques</a>.</p>
<p>Second constat, toujours du côté de l&rsquo;ensemble des phénomènes et organisations métonymiquement rassemblés sous le terme « d&rsquo;<a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Ub%C3%A9risation">Uberisation</a> » et de « <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89conomie_%C3%A0_la_t%C3%A2che">Gig economy</a> » (économie à la tâche), dans l&rsquo;envers de l&rsquo;ensemble des plateformes et de leurs infrastructures délirantes, de Shein à Amazon, on trouve deux points aussi saillants que communs. Le premier est celui d&rsquo;un <strong>néo-fordisme</strong>, d&rsquo;une mise à la tâche et à la chaîne dans laquelle se sont <a href="https://affordance.framasoft.org/2014/07/notification-internet-in-medias-res/">les notifications algorithmiques qui servent de contremaître</a>. Le second est celui de <strong>néo-colonialités</strong> qui font toujours peser la charge de <a href="https://www.franceinfo.fr/economie/emploi/metiers/temoignages-c-est-la-degringolade-en-france-le-revenu-des-chauffeurs-et-livreurs-des-plateformes-est-en-chute-libre-depuis-quatre-ans_7172085.html">l&rsquo;exploitation au travail</a> sur les mêmes populations (travailleurs pauvres, populations immigrées, jeunes précaires, femmes isolées, etc.) et les mêmes pays pauvres du Sud. J&#8217;emprunte à Antonio Casilli <a href="https://www.casilli.fr/2017/11/27/9562/">le terme de « colonialité »</a> (lui-même l&#8217;empruntant au <a href="https://en.wikipedia.org/wiki/Nelson_Maldonado-Torres">philosophe Nelson Maldonado-Torres</a>), préférable à celui de « colonialisme » puisque si les réalités des logiques d&rsquo;exploitation présentent des similarités, le cadre sociétal qui leur permet de se déployer à considérablement évolué.</p>
<p>Troisième constat, du côté des « données », c&rsquo;est à dire de l&rsquo;ensemble de nos traces permettant de documenter nos opinions et nos comportements dans l&rsquo;ensemble des écosystèmes numériques, depuis le web (en tant qu&rsquo;espace public) jusqu&rsquo;aux plateformes de médias sociaux (espaces semi-publics, semi-privés), nous sommes dans une forme semi-permanente de « dataxploitation ». Chacune de ces données collectées est prioritairement utilisée ou réemployée dans des <strong>logiques d&rsquo;usage presqu&rsquo;exclusivement centrées sur des politiques de contrôle</strong>, de surveillance, de soumission ou d&rsquo;assignation et d<a href="https://affordance.framasoft.org/2021/10/algorithmes-sont-ils-de-droite/">&lsquo;automatisation des inégalités</a>.</p>
<p>Management, travail, données, infrastructures de production, modèle économique, stigmatisation des minorités et des plus pauvres &#8230; Il faut non seulement constater mais accepter que le monde social que les technologies numériques et algorithmiques bâtissent depuis presqu&rsquo;un quart de siècle est un monde dans lequel se révèlent et s&rsquo;organisent les puissances les plus radicales et aliénantes de l&rsquo;histoire économique, sociale et politique des peuples.</p>
<p>Cela n&#8217;empêche pas que les appropriations singulières de ces technologies numériques soient toujours possiblement vectrices d&rsquo;émancipation mais en revanche, leurs appropriations collectives et politiques le sont très rarement. Presque jamais en réalité. Et chaque fois qu&rsquo;elles l&rsquo;ont été, <strong>l&rsquo;émancipation s&rsquo;est toujours retournée en répression</strong>. Comme l&rsquo;écrivait Zeinep Tufekci pour les réseaux et médias sociaux, « <em><a href="https://www.ted.com/talks/zeynep_tufekci_online_social_change_easy_to_organize_hard_to_win?language=fr">Internet a facilité l&rsquo;organisation des révolutions sociales mais en a compromis la victoire.</a></em> »</p>
<p>Pour comprendre et résoudre un peu cette apparente contradiction il faut accepter de dissocier, d&rsquo;une part, les technologies des écosystèmes préexistants dans lesquels elles se déploient et, d&rsquo;autre part, des biotopes (informationnels notamment) qu&rsquo;elles préfigurent et inaugurent pour finir par y tourner à plein régime.</p>
<p>On pourrait résumer cela en trois phases et périodes distinctes, d&rsquo;abord dans l&rsquo;appropriation, puis dans la circulation et dans la massification, enfin dans la révélation et la dénonciation de ces techno-pouvoirs qui deviennent aujourd&rsquo;hui presqu&rsquo;exclusivement d&rsquo;inquiétants techno-souverainismes.</p>
<p><strong>Phase 1 : 2004 &#8211; 2017</strong>.</p>
<p>2004 c&rsquo;est la création de Facebook et 2016 la création de TikTok. L&rsquo;alpha et l&rsquo;oméga des réseaux sociaux devenus médias sociaux. En 2017, <a href="https://www.ted.com/talks/zeynep_tufekci_we_re_building_a_dystopia_just_to_make_people_click_on_ads">Zeinep Tufekci le documentait et le démontrait</a> : « <em>Nous avons bâti une dystopie juste pour obliger des gens à cliquer sur des publicités.</em> » Or ces dystopies s&rsquo;alignent désormais systématiquement avec des régimes déjà autoritaires (c&rsquo;est le cas de TikTok et de la Chine) ou en passe de le devenir (c&rsquo;est le cas de Facebook, Instagram, Amazon, Apple, Microsoft, Google, etc. avec les USA).</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" class="aligncenter size-large wp-image-11229" src="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/03/Capture-decran-2025-03-24-a-18.39.55-1024x805.png" alt="" width="770" height="605" srcset="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/03/Capture-decran-2025-03-24-a-18.39.55-1024x805.png 1024w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/03/Capture-decran-2025-03-24-a-18.39.55-300x236.png 300w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/03/Capture-decran-2025-03-24-a-18.39.55-768x603.png 768w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/03/Capture-decran-2025-03-24-a-18.39.55-1536x1207.png 1536w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/03/Capture-decran-2025-03-24-a-18.39.55-600x471.png 600w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/03/Capture-decran-2025-03-24-a-18.39.55.png 1876w" sizes="auto, (max-width: 770px) 100vw, 770px" /></p>
<p><strong>Phase 2 : 2017-2025</strong>.</p>
<p>2017 c&rsquo;est la première élection de Trump. Et 2025 c&rsquo;est la seconde. Entre ces deux périodes l&rsquo;ensemble du monde de la tech (américaine notamment) s&rsquo;est « aligné » avec les intérêts géo-stratégiques (principalement) américains et/ou s&rsquo;affronte à l&rsquo;ensemble des intérêts géo-stratégiques d&rsquo;autres puissances (Russie et Chine). Dans le sillon du constat de Zeinep Tufekci, huit ans après sa déclaration, nous avons non seulement tellement visionné de publicités mais nous faisons également face à un telle ombre géopolitique dans chacun de nos espaces et usages numériques y compris les plus triviaux, que nous commençons à peine à percevoir <em>à quel point</em> nous vivions effectivement depuis tout ce temps dans une dystopie ; et nous mesurons aussi qu&rsquo;une forme mortifère d&rsquo;irrémédiable s&rsquo;est aujourd&rsquo;hui malheureusement installée.</p>
<p>Ce n&rsquo;est pas un hasard si les initiatives de « départ », d&rsquo;exode et de migration numérique se multiplient, et ce bien au-delà de la très médiatisée initiative « <a href="https://helloquittex.com/">Hello Quit X</a>« . Nos vies numériques se partagent aujourd&rsquo;hui entre :</p>
<ul>
<li>des biotopes de sur-stimlulation identifiés et recherchés comme tels (TikTok en fer de lance, Youtube et Instagram dans sa roue),</li>
<li>d&rsquo;autres biotopes totalement emmerdifiés (enshittification de Cory Doctorow) dont Facebook est le parangon,</li>
<li>et de manière très très marginale, des espaces encore un peu si (relativement) faiblement peuplés qu&rsquo;il demeure possible d&rsquo;y retrouver quelques interactions non nécessairement toxiques ou inutiles, ou dans lesquels en tout cas la quasi-absence d&rsquo;interaction autre que celle d&rsquo;une lecture n&rsquo;est pas nécessairement vécue comme un traumatisme (Substack, Patreon, &#8230; les blogs). On n&rsquo;en est pas encore à un grand retour de Hype des listes de diffusion et des Homepages mais ça ne saurait tarder.</li>
</ul>
<p><strong>Phase 3 : 2026 &#8230; ?</strong>.</p>
<p>Aujourd&rsquo;hui donc cette dystopie se déploie. A plein régime. A la faveur d&rsquo;élections. Y compris démocratiques. Le monde est plein de déflagrations, de mots et d&rsquo;idéologies que nous pensions n&rsquo;appartenir qu&rsquo;au passé et que jamais nous n&rsquo;imaginions voir revenir aussi vite et aussi semblablement. D&rsquo;autant qu&rsquo;aux fantômes du passé et aux monstres du présent s&rsquo;ajoutent ceux d&rsquo;un futur totalement dépendant des prochains et certains effondrements climatiques. Et au milieu de ce gué que nous franchissons chaque jour un peu plus, les artefacts génératifs qui brouillent et troublent l&rsquo;ensemble des nos esthétiques de réception et donc d&rsquo;analyse.</p>
<h3 style="text-align: right;"><del>Bouger vite et casser des trucs</del>. Casser vite, et bouger des trucs.</h3>
<p><img loading="lazy" decoding="async" class="aligncenter size-large wp-image-11221" src="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/03/Capture-decran-2025-03-23-a-15.45.04-1024x767.png" alt="" width="770" height="577" srcset="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/03/Capture-decran-2025-03-23-a-15.45.04-1024x767.png 1024w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/03/Capture-decran-2025-03-23-a-15.45.04-300x225.png 300w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/03/Capture-decran-2025-03-23-a-15.45.04-768x575.png 768w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/03/Capture-decran-2025-03-23-a-15.45.04-600x450.png 600w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/03/Capture-decran-2025-03-23-a-15.45.04.png 1372w" sizes="auto, (max-width: 770px) 100vw, 770px" /></p>
<p style="text-align: center;"><em>Image Mike Deerkoski (CC BY)</em></p>
<p>« <em>Move Fast and Break Things !</em> » Vous vous rappelez ? Ce fut longtemps le mantra de la firme Facebook et de Zuckerberg. Un mantra qui s&rsquo;étendit à l&rsquo;ensemble de la Silicon Valley et de ses colonialités numériques. En effet tout cela est allé très vite. En effet nombre de repères, de valeurs, d&rsquo;identités, de communautés, de minorités, de normes et de lois ont été brisées. Nombre d&rsquo;autres fracas nous attendent sans qu&rsquo;il soit aujourd&rsquo;hui clairement possible de savoir si nos garanties constitutionnelles, en France, aux USA et partout ailleurs dans le monde, seront suffisantes pour nous en prémunir ou en éviter les conséquences les plus directement mortifères. Mais la performativité des effondrements qui se tiennent au bout d&rsquo;un stylo (celui de Trump signant ses décrets) ou de claviers (le blanc-seing laissé aux ingénieurs de Musk et du Chaos), cette accélération de la performativité doit nous interroger.</p>
<p>Parce qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas juste « <em>bougé vite</em> » et « <em>cassé des trucs</em>« , mais ils ont surtout « cassé rapidement » et « déplacé des choses » : « Break Fast and Move Things ». L&rsquo;objet de la casse étant (pour l&rsquo;essentiel) le rapport au travail, aux autres et à soi ; et la cible du déplacement étant celle de nos valeurs éthiques, morales, politiques. Pendant tout ce temps nous étions concentrés, nous essayions en tout cas, sur l&rsquo;élargissement de cette fameuse <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Fen%C3%AAtre_d%27Overton">fenêtre d&rsquo;Overton</a>.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" class="aligncenter wp-image-11230" src="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/03/Overton_Window_diagram.svg_.png" alt="" width="331" height="491" srcset="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/03/Overton_Window_diagram.svg_.png 518w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/03/Overton_Window_diagram.svg_-202x300.png 202w" sizes="auto, (max-width: 331px) 100vw, 331px" /></p>
<p>Mais nous devons aujourd&rsquo;hui oublier la fenêtre d&rsquo;Overton lue comme le travail sur les mots d&rsquo;un présent pour installer ceux d&rsquo;un futur, et plutôt considérer &#8230; le rétroviseur d&rsquo;Overton.</p>
<h3 style="text-align: right;">Overton : la fenêtre était en fait un rétroviseur.</h3>
<p>De la fenêtre au rétroviseur donc. Je m&rsquo;explique. Raphael Llorca (commiuniquant, essayiste, collaborateur de la Fondation Jean-Jaurès) revenait récemment lors d&rsquo;une <a href="https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/zoom-zoom-zen/zoom-zoom-zen-du-lundi-10-mars-2025-7683066">émission sur France Inter</a> sur le concept de la fenêtre d&rsquo;Overton en indiquant, je cite, que « <em>l&rsquo;une des thématiques d&rsquo;Overton, c&rsquo;est l&rsquo;histoire.</em> » Et de poursuivre : « <em>Parce qu&rsquo;on ne peut pas faire bouger des choses dans le présent si on ne s&rsquo;attaque pas aux blocages psychiques et politiques dans le passé.</em> » Et de citer les exemples de Zemmour prétendant que Pétain aurait sauvé des juifs français, thèse apparaissant comme accréditée à peine 15 jours plus tard dans une partie de l&rsquo;opinion. Même chose il y a longtemps pour Le Pen (Jean-Marie) et l&rsquo;histoire des chambres à gaz qu&rsquo;il avait désigné comme « <em>un point de détail de l&rsquo;histoire de la 2nde guerre mondiale</em> » et qui avait ouvert portes et fenêtres, d&rsquo;Overton et de tous les autres, à un renouvellement complet des pires thèses antisémites et révisionnistes.</p>
<p>Dans le rétroviseur d&rsquo;Overton, l&rsquo;essentiel de celles et ceux que l&rsquo;on présente comme des « innovateurs » dans le domaine des <em>technologies</em>, ne s&rsquo;efforcent pas tant d&rsquo;imaginer des futurs que de remobiliser des temps historiquement passés sur lesquels ils opèrent des transformations essentiellement cosmétiques mais qui finissent par leur (et nous) exploser à la gueule dans leur forme originellement située.</p>
<p><em><strong>[Parenthèse]</strong></em> Et je veux ici distinguer entre « technique » et « technologie ». Il est plein d&rsquo;innovations « techniques » dans le domaine de l&rsquo;informatique, du numérique, de l&rsquo;IA. Les « <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Transformeur">transformeurs</a> » par exemple en furent une remarquable dans le domaine de l&rsquo;apprentissage automatique. Les « technologies » quant à elles embarquent ces innovations techniques pour les mobiliser dans le cadre de projets, de services, d&rsquo;usages qui sont toujours indissociables de leur inscription sociale ou sociétale. Les générateurs de texte (ChatGPT et tous les autres) sont ainsi des <em>technologies</em> construites sur plein de d&rsquo;outils (et de révolutions) <em>techniques</em>. Ne pas faire cette distinction entre « technique » et « technologie » c&rsquo;est ouvrir la porte aux discours réactionnaires et anti-progressistes. Dès lors que cette distinction est faite, on peut parfaitement soutenir le besoin d&rsquo;innovation technique et s&rsquo;émerveiller des dernières d&rsquo;entre elles, tout en condamnant et en s&rsquo;alarmant en même temps de certaines évolutions technologiques, par exemple des plateformes qui mobilisent ces techniques. <em><strong>[/Parenthèse]</strong></em></p>
<p>A l&rsquo;exception de Wikipedia, de l&rsquo;Internet Archive, des blogs, et du moteur de recherche <a href="https://affordance.framasoft.org/2016/04/google-appendice-8/">Google s&rsquo;il avait eu le courage de se conformer au renoncement à sa régie publicitaire</a>, le constat est aujourd&rsquo;hui celui de l&rsquo;inquiétante et constante dérive instrumentale, politique ou morale de l&rsquo;ensemble des biotopes numériques existant au centre ou à la périphérie de cet espace public qu&rsquo;est (encore) le web.</p>
<h3 style="text-align: right;">L&rsquo;effet diligence, le carrosse et la citrouille.</h3>
<p>L&rsquo;effet diligence c&rsquo;est cette <a href="https://journals.openedition.org/dms/7588">notion théorisée par Jacques Perriault</a> en sciences de l&rsquo;information et qu&rsquo;il définit comme suit :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;">« <i>Une invention technique met un certain temps à s’acclimater pour devenir une innovation, au sens de Bertrand Gille, c’est-à-dire à être socialement acceptée. Pendant cette période d&rsquo;acclimatation, des protocoles anciens sont appliqués aux techniques nouvelles. Les premiers wagons avaient la forme des diligences. »</i></p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p>Le carrosse qui redevient citrouille passé minuit, ça c&rsquo;est le conte de Cendrillon.</p>
<blockquote>
<p style="text-align: left;"><em>« Va dans le jardin, lui dit-elle, et apporte moi une citrouille. La marraine creusa la citrouille et l’ayant frappée de sa baguette, elle se trouva transformée en un magnifique carrosse tout doré. Ensuite elle fut regarder dans la souricière, où elle trouva six petites souris en vie ; elle frappa de sa baguette, et les six souris furent changées en six beaux chevaux gris pommelé. (&#8230;) mais sa marraine lui recommanda, sur toutes choses, de ne pas passer minuit, l’avertissant que, si elle demeurait au bal un moment davantage, son carrosse redeviendrait citrouille, ses chevaux des souris, ses laquais des lézards, et que ses beaux habits reprendraient leur première forme. »</em></p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p>Nous payons aujourd&rsquo;hui les conséquences d&rsquo;une série « d&rsquo;effets diligence » où, pour le dire vite, la plupart des plateformes de « socialisation » ont été conçues et pensées comme des plateformes de surveillance. Des réseaux sociaux (les wagons dans l&rsquo;exemple de Perriault) conçus sur le modèle du <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Panoptique">panoptique de Bentham</a> (les diligences). Celles et ceux qui depuis 20 ans font mine de ne pas comprendre comment et pourquoi cela pourrait mal finir sont soit de grands naïfs, soit de grands actionnaires de ces plateformes.</p>
<p>Et en jetant un oeil dans le rétroviseur d&rsquo;Overton (et les travaux des historiens comme Chapoutot et tant d&rsquo;autres), nous comprenons mieux pourquoi à la faveur d&rsquo;une élection, Zuckerberg passe de la contrition juvénile du gars pris les doigts dans le pot de Nutella au masculinisme toxique le plus claqué au sol, en moins de temps qu&rsquo;il n&rsquo;en faut à la marraine de Cendrillon pour changer ses haillons en robe de bal. Nous comprenons aussi pourquoi c&rsquo;est presque l&rsquo;ensemble de nos carrosses cognitifs, attentionnels et informationnels qui, soit se transforment en citrouilles (qu&rsquo;il nous est toujours plus ou moins possible de quitter), soit nous extraient de nos positions de laquais pour nous réassigner à notre statut de lézard à la merci du prochain coup de sang ou de la prochaine virevolte de managers toxiques devenus démocratiquement omnipotents ; lesquels sont entièrement occupés à élargir des fenêtres dans lesquelles la question n&rsquo;est plus tant de savoir « qui » seront les prochain défenestrés mais « quand » le serons nous.</p>
]]></content:encoded>
					
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			</item>
		<item>
		<title>Google, Wikipédia et ChatGPT. Les trois cavaliers de l&#8217;apocalypse (qui ne vient pas).</title>
		<link>https://affordance.framasoft.org/2025/02/google-wikipedia-et-chatgpt-les-trois-cavaliers-de-lapocalypse-qui-ne-vient-pas/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[Olivier Ertzscheid]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 13 Feb 2025 11:38:43 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[ChatGPT et ses ami.e.s]]></category>
		<category><![CDATA[Ecologie de l'info]]></category>
		<category><![CDATA[HDR]]></category>
		<category><![CDATA[Moteurs et autres engins]]></category>
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					<description><![CDATA[[Republication, pour archivage, d’un article initialement paru le 13 Novembre 2024 dans AOC.Media. La publication originale de cet article a donné lieu à rémunération de son auteur – moi] &#160; L&#8217;arrivée de ChatGPT et des autres artefacts génératifs en 2022, est une révolution semblable à celle que fut l&#8217;arrivée de Google en 1998 et de Wikipedia [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><em>[Republication, pour archivage, d’un <a href="https://aoc.media/analyse/2024/11/12/un-chatgpt-dans-le-moteur-et-reciproquement/">article initialement paru le 13 Novembre 2024 dans AOC.Media</a>. La publication originale de cet article a donné lieu à rémunération de son auteur – moi]</em></p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" class="aligncenter size-large wp-image-11059" src="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/02/Capture-decran-2025-02-12-a-10.21.23-1024x894.png" alt="" width="770" height="672" srcset="https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/02/Capture-decran-2025-02-12-a-10.21.23-1024x894.png 1024w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/02/Capture-decran-2025-02-12-a-10.21.23-300x262.png 300w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/02/Capture-decran-2025-02-12-a-10.21.23-768x670.png 768w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/02/Capture-decran-2025-02-12-a-10.21.23-1536x1341.png 1536w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/02/Capture-decran-2025-02-12-a-10.21.23-600x524.png 600w, https://affordance.framasoft.org/wp-content/uploads/2025/02/Capture-decran-2025-02-12-a-10.21.23.png 1654w" sizes="auto, (max-width: 770px) 100vw, 770px" /></p>
<p>&nbsp;</p>
<p class="first-child "><span title="L" class="cenote-drop-cap">L</span>&rsquo;arrivée de ChatGPT et des autres artefacts génératifs en 2022, est une révolution semblable à celle que fut l&rsquo;arrivée de Google en 1998 et de Wikipedia en 2001. Pour ChatGPT comme pour Wikipédia et comme pour Google, on a d&rsquo;abord annoncé la mort programmée des bibliothèques et de toutes celles et ceux qui faisaient profession de médiation documentaire ou de transmission de connaissances, des bibliothécaires aux enseignants. Bien sûr il n&rsquo;en fut rien même si la manière dont Google et Wiklipédia impactèrent nos vies intimes et nos rapports à l&rsquo;information et à la connaissance eut bien sûr un effet sur nos métiers. Mais pour le reste, Google a trouvé sa place en bibliothèque et les bibliothèques ont &#8211; plus difficilement c&rsquo;est vrai &#8211; trouvé leur place dans Google ; même chose pour Wikipédia sachant que nombre de Wikipédiens et Wikipédiennes sont également enseignants ou bibliothécaires.</p>
<p>Les questions posées furent les mêmes qui se posent aujourd&rsquo;hui à l&rsquo;arrivée de ChatGPT et autres artefacts génératifs, et tournèrent principalement autour :</p>
<ul>
<li>de la fiabilité : est-ce que ça ne raconte pas trop d’âneries ?</li>
<li>des usages et de la volumétrie de ces usages : qui va vraiment s&rsquo;en servir et est-ce que ce n’est pas un problème que tout le monde puisse s’en servir ?</li>
<li>et de la perception que nous avons des contours de certains métiers : est-ce que cela va nous prendre (tout ou partie de) nos emplois ?</li>
</ul>
<p>Il est plus que probable que la réponse à ces trois questions, à l&rsquo;échelle de ChatGPT, soit semblable à celle apportée pour Google et Wikipédia. « <em>Oui</em> » c&rsquo;est (globalement) fiable, cela le devient en tout cas au fil du temps (même si cela repose sur des conceptions différentes de la fiabilité). « <em>Oui</em> » tout le monde va s&rsquo;en servir et ce n&rsquo;est pas un problème (même s&rsquo;il demeure plein de problèmes à l&rsquo;échelle de certains usages particuliers et circonscrits). Et « <em>non</em> » cela ne va pas nous piquer notre emploi mais il est certains aspects de nos emplois que nous devrons envisager différemment.</p>
<p>Pourtant Google (un acteur économique en situation de prédation attentionnelle) n&rsquo;est pas Wikipédia (une fondation à but non lucratif rassemblant des millions de contributeurs et contributrices), et Google et Wikipédia ne sont pas ChatGPT.</p>
<p><strong>Alors quel est le problème spécifique que pose chacune des révolutions annoncées et avant cela existe-t-il un plus petit dénominateur commun à ces révolutions ?</strong> Ce plus petit dénominateur c&rsquo;est celui du discours, Toutes ces révolutions, absolument toutes, Facebook, Twitter, Snapchat, TikTok et les médias sociaux en général sont des révolutions du discours.</p>
<p><strong>Pour trouver la première grande révolution discursive, il faut remonter au 19ème siècle avec l&rsquo;invention du télégraphe</strong> qui vînt abolir la distance entre deux locuteurs, mais qui surtout, par-delà le fait de permettre aux informations de circuler « plus vite », leur permet définitivement de n&rsquo;être plus jamais limitées par la capacité de déplacement de l&rsquo;être humain. Et alors en effet tout changea, de l&rsquo;intime de nos conversations, à la géopolitique de certaines de nos décisions. Et nous entrâmes dans une ère de « l&rsquo;instant » qui préfigurait celle du tout instantané.</p>
<p>Puis vînt la <strong>deuxième grande révolution discursive, celle où « les » médias sociaux</strong> ont inventé des formes de discours où pour la toute première fois à l&rsquo;échelle de l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanité, nous nous mîmes à parler, fort, haut et souvent, à des gens dont nous étions totalement incapables de déterminer s&rsquo;ils étaient présents ou absents au moment de l&rsquo;échange.</p>
<p><strong>Et puis voici la troisième grande révolution discursive, celle de ChatGPT</strong>, celle d&rsquo;un artefact génératif avec lequel nous « conversons », et ce faisant conversons tout à la fois avec les milliers de travailleurs pauvres qui « modèrent » les productions discursives de la bête, mais aussi avec l&rsquo;ensemble des textes qui ont été produits aussi bien par des individus lambda dans des forums de discussion Reddit ou sur Wikipédia que par des poètes ou des grands auteurs des siècles passés, et enfin avec tout un tas d&rsquo;autres nous-mêmes et l&rsquo;archive de leurs conversations qui sont aussi le corpus de ce tonneau des Danaïdes de nos discursivités. <strong>Quand nous parlons à ChatGPT nous parlons à l’humanité toute entière, mais il n&rsquo;est ni certain que nous ayons quelque chose d&rsquo;intéressant à lui dire, ni même probable qu&rsquo;elle nous écoute encore.</strong></p>
<p>Revenons maintenant un peu au triptyque que forment les paradigmes de Google, puis de Wikipédia et enfin de ChatGPT et aux problèmes qu&rsquo;ils soulèvent.</p>
<p><strong>Le problème posé par Google est celui certification de l’attention</strong> à l&rsquo;aune de métriques (algorithmes) de popularité que lui seul maîtrise et détermine, et la main-mise dont il dispose sur une bourse des mots (et donc des idées) sur laquelle là encore il est le seul à être en capacité d&rsquo;organiser la spéculation (cf le « <a href="https://www.monde-diplomatique.fr/2011/11/KAPLAN/46925">capitalisme linguistique</a> » définit par Frédéric Kaplan).</p>
<p><strong>Le problème posé par Wikipédia est celui des routines de certification de la production de connaissances</strong> avec comme première clé celle de leur vérifiabilité affirmée comme un critère de vérité (plus cela est vérifiable au travers de différentes sources et plus cela est donc « vrai » et tient une place légitime dans l&rsquo;encyclopédie collaborative).</p>
<p><strong>Quel est le principal problème posé par ChatGPT ?</strong> Ils sont en vérité multiples. Le premier d&rsquo;entre eux est celui de la certification de la confiance conversationnelle. Qui peut (et comment) garantir que les échanges avec ChatGPT sont soit vrais soit à tout le moins vérifiables ?</p>
<p>Le problème de ChatGPT est aussi qu&rsquo;il se présente et est utilisé comme une encyclopédie alors qu&rsquo;il n&rsquo;en partage aucune des conditions définitoires, et qu&rsquo;il se prétend et est utilisé comme un moteur de recherche alors que là encore c&rsquo;est tout sauf son coeur de métier.</p>
<p>Le problème de chatGPT c&rsquo;est également qu&rsquo;il « interprète » (des connaissances et des informations) <em>avant</em> de nous avoir restitué clairement les sources lui permettant de le faire ; à la différence d&rsquo;un moteur de recherche qui restitue (des résultats) <em>après</em> avoir interprété (notre requête).</p>
<p>Le problème de ChatGPT, enfin, c&rsquo;est qu&rsquo;il assigne pêle-mêle des faits, des opinions, des informations et des connaissances à des stratégies conversationnelles se présentant comme encyclopédiques alors même que le projet encyclopédique, de Diderot et d&rsquo;Alembert jusqu&rsquo;à Wikipédia, est précisément d&rsquo;isoler, de hiérarchiser et d&rsquo;exclure ce qui relève de l&rsquo;opinion pour ne garder que ce qui relève d&rsquo;un consensus définitoire de connaissances vérifiables.</p>
<p><strong>L&rsquo;autre point qu&rsquo;il faut prendre en compte pour comprendre l&rsquo;originalité des révolutions qu&rsquo;ont amené ces trois biotopes techniques dans notre rapport à l&rsquo;information et aux connaissances, ce sont les relations qu&rsquo;ils entretiennent entre eux</strong>. Je m&rsquo;explique. Lorsque Wikipedia arrive trois ans après Google, les deux vont entrer dans une relation trouble qui fait émerger un nouveau couple de puissance. Sur la base initiale de l&rsquo;application stricte de son algorithme de popularité, Google va rapidement tout faire pour phagocyter les contenus de Wikipédia en choisissant de les afficher quasi-systématiquement en premier résultat de l&rsquo;essentiel des questions que l&rsquo;on lui pose, avant de s&rsquo;apercevoir que faisant cela il perdait en capacité de fixer l&rsquo;attention de ses utilisateurs (renvoyés à Wikipédia) et de changer de stratégie en affichant non plus simplement le lien vers l&rsquo;encyclopédie mais une partie significative de son contenu afin de garder ses utilisateurs dans l&rsquo;écosystème du moteur : il s&rsquo;agissait de renforcer son propre système attentionnel tout en épuisant le modèle attentionnel concurrent, mais sans y aller en force brute car Google avait parfaitement conscience dès le départ de l&rsquo;atout que représentait pour lui une telle encyclopédie qu&rsquo;il pouvait « piller » comme bon lui semblait mais dont il devenait aussi le premier garant de survie et de développement (y compris d&rsquo;ailleurs en finançant la fondation Wikimedia) et sans laquelle il perdait aussi en confiance attentionnelle. <a href="https://www.nouvelobs.com/rue89/rue89-economie/20100218.RUE5116/wikipedia-firefox-pourquoi-google-finance-ses-concurrents.html">Financeur</a> donc, mais aussi <a href="https://www.lefigaro.fr/flash-eco/google-devient-client-de-wikipedia-20220622">client</a>, prédateur mais aussi garant, <a href="https://affordance.framasoft.org/2015/04/wikipedia-entre-resistance-et-resilience/">longue est l&rsquo;histoire de l&rsquo;encyclopédie et du moteur, entre résilience et résistance</a> (titre d&rsquo;un article déjà vieux de 10 ans).</p>
<p>Il y eut donc la révolution Google, puis la révolution Wikipédia, puis la révolution du « Power Couple » Google <em>et</em> Wikipédia. Et avec désormais l&rsquo;arrivée de ChatGPT, le Power Couple initial vire au triolisme. Car naturellement<strong> ChatGPT inaugure une relation trouble avec la fonction sociale d&rsquo;un moteur de recherche </strong>(qui est de permettre de répondre à tout type de questions)<strong>, autant qu&rsquo;avec la nature profonde d&rsquo;une encyclopédie </strong>(qui est de permettre de comprendre le monde)<strong>.</strong></p>
<p>Si <strong>Google</strong> apparaît comme une technologie qui est au sens littéral une <strong>technologie de concentration</strong> (par le monopole institué autant que par l&rsquo;objectif attentionnel visé), il repose pour autant sur la capacité de la forme antagoniste à celle du bloc monopolistique qu&rsquo;il incarne et instancie, c&rsquo;est à dire le rhizome et la puissance de l&rsquo;itinérance des liens qu&rsquo;il parcourt pour les ramener au figé de sa page de résultat (Landing Page).</p>
<p><strong>Wikipédia se plie à la même contradiction d&rsquo;apparence</strong> : elle n&rsquo;est riche que de la diversité des contributeurs et contributrices qui l&rsquo;alimentent et discutent et modifient en permanence chaque contenu sur le fond comme sur la forme, mais elle n&rsquo;est puissante que de la capacité qu&rsquo;elle a d&rsquo;exister comme entité détachable de tout lien marchand et de tout espace publicitarisable, et à figer des dynamiques de construction de connaissances comme autant de révélations au sens photographique du terme.</p>
<p>Pour le résumer d&rsquo;une formule, <strong>Google affiche des liens qui font connaissance, Wikipédia affiche des connaissances qui font lien</strong>. ChatGPT fait conversation autant que conservation de connaissances sans liens et de liens sans connaissances. <strong>ChatGPT est une éditorialisation ivre, en permanence déplacée, déséditorialisée et rééditorialisée comme Guattari et Deleuze parlaient de déterritorialisation et de reterritorialisation.</strong></p>
<p>A ce titre, <strong>ChatGPT est un agent (conversationnel) de contamination</strong> ; il est bâti comme le sont Google et Wikipédia, autour de la figure du palimpseste, c&rsquo;est à dire de la réécriture permanente. Mais là où le palimpseste de Google se donne à lire dans les liens affichés sur sa page, là où le palimpseste de Wikipédia se donne à lire derrière l&rsquo;historique de chaque page, celui de ChatGPT est essentiellement inauditable, intraçable, inaccessible, invérifiable, impossible ; il est l&rsquo;aporie du palimspeste : pleinement évident et parfaitement intraçable. <strong>Telle est la force (et le problème majeur) de ChatGPT et des technologies associées : cette contamination inédite de l&rsquo;ensemble des espaces d&rsquo;un marché conversationnel, d&rsquo;une agora politique, et d&rsquo;une université de tous les savoirs</strong>.</p>
<p>A ce jour, ChatGPT demeure la 1ère interface conversationnelle capable de <strong>mobiliser à la fois la puissance encyclopédique de Wikipédia et la puissance attentionnelle de Google</strong>. Il le fait au prix (d&rsquo;ailleurs littéralement de plus en plus élevé) de différents vertiges et autres hallucinations. Si, comme Balzac l&rsquo;écrivait, « <em>L’homme est un bouffon qui danse sur des précipices</em>« , alors ChatGPT est aujourd&rsquo;hui sa slackline, et si chacun peut temporairement s&rsquo;émerveiller d&rsquo;un moment suspendu ou d&rsquo;une perspective nouvelle, nous ne sommes pas toutes et tous, loin s&rsquo;en faut, préparés à l&rsquo;exercice de ce funambulisme d&rsquo;un nouveau genre, ni aux chutes qu&rsquo;il augure.</p>
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