Oui je vais encore vous parler de Parcoursup. Parce que j’entends une litanie lourde et lancinante. Et je l’entends aussi bien dans la bouche de celles et ceux qui « défendent » Parcoursup que de celles et ceux qui « condamnent » Parcoursup. Cette litanie dit que Parcoursup ne serait qu’une plateforme de « mise en relation » entre une offre et une demande (version libérale), entre des lycéens et des universités (version social-démocrate).
Ce cadrage (car c’en est un) est mensonger à tous les niveaux. Dire que Parcoursup n’est « que cela » ou que c’est « avant tout cela » c’est effacer de l’espace public la dimension politique de toute technologie et donc de toute plateforme. Et ce cadrage est aussi mortifère et mensonger que de renvoyer aux « algorithmes » qui seraient seuls la cause de tous les maux et de tous les torts, et qui, en tant qu’entités mathématiques, sont naturellement exempts de toute responsabilité car exempts de toute intentionnalité.
Sauf que. Oui Parcoursup utilise des algorithmes. D’abord celui, précisément, de mise en relation dont le petit nom est Gale-Shapley. Ensuite ceux de refus de candidature sur la base – par exemple – d’une moyenne générale inférieure à 11 ou 12 ou de notes dans telle ou telle matière là aussi inférieures à tel ou tel seuil. Enfin les « algorithmes locaux » c’est à dire le travail des enseignantes et enseignants qui analysent les dossier et peuvent choisir de pondérer tel ou tel critère, telle ou telle note, tel ou tel élément. Je vous avais par exemple raconté ce que nous pratiquions dans la composante (IUT) où je travaille. Donc oui il y a bien des algorithmes dans Parcoursup mais comme l’écrivait Antonio Casilli en préface à mon ouvrage « L’appétit des géants » (je souligne) :
« L’algorithme n’existe pas, parce qu’il n’est que le prétexte pour un ensemble de décisions directes des acteurs des plateformes ciblant les communautés des usagers. Dissimulés derrière un apparat de bases de données et de modèles mathématiques, on retrouve le choix humain effectué par les concepteurs des interfaces, la règle de fonctionnement établie par les ingénieurs, la norme implémentée par les services de sécurité, et le référentiel de tarifs adopté par les commerciaux de chaque plateforme.
Force est d’admettre que la croyance collective de nos contemporains en un processus automatique objectif, efficace, exact, à la fois intelligible et imperscrutable, n’est qu’une superstition. Cet ouvrage est alors un rappel utile des problèmes qui surgissent quand on considère « l’algorithme » comme un être surpuissant et transcendant la décision humaine. Et son auteur de montrer que les dévotions envers cette entité abstraite ne sont que des rituels de reconnaissance des pouvoirs ô combien tangibles de ses propriétaires. Les instances publiques et privées qui se servent aujourd’hui de prétextes algorithmiques pour gouverner les conduites humaines participent de cette énorme imposture. Il n’y a pas d’algorithme, il n’y a que la décision de quelqu’un d’autre.«
Donc trois niveaux d’algorithmes et trois niveaux de responsabilité. D’abord celle du ministère qui fait le choix de maintenir une absence de hiérarchisation des voeux (pourtant non seulement permise mais nécessaire à l’optimisation de Gale-Shapley). Ensuite celle des équipes pédagogiques (baptisées les « commissions d’examen des voeux ») qui décident à la fois de règles générales en amont de la lecture des dossiers lycéens, et d’autres règles au moment de cette lecture individuelle des dossiers (pour les formations qui en font encore une lecture individuelle et qui tendant à être de moins en moins nombreuses puisque précisément la non-hiérarchisation des voeux et le manque de places implique une explosion du nombre de dossiers reçus). Donc oui, si Parcoursup dysfonctionne et est sujet de débat, côté « algorithmes » c’est en effet la faute et la responsabilité première du ministère. Punto et Basta.
Revenons maintenant à l’argument selon lequel « c’est juste une plateforme de mise en relation.« Là encore c’est totalement faux. Pour vous donner un équivalent, ce serait comme de considérer que LinkedIn, ou Facebook, ou Instagram, ou toutes les plateformes de réseaux sociaux sont « juste » des plateformes de mise en relation. Non, non, non et non. Ces réseaux devenus médias sociaux disposent certes, de fonctions de mise en relation, mais ce qui s’y joue, précisément dans l’enjeu des mises en relation, c’est tout sauf uniquement des appariements et des mariages de circonstance optimisés. Ce qui s’y joue c’est la mobilisation d’un périmètre de sociabilité complet, à la fois (et selon les spécificités de chaque réseau) dans sa dimension affective, relationnelle, professionnelle, etc. Périmètre de sociabilité qui active nécessairement le capital social, culturel, symbolique de chaque individu s’y trouvant ou s’y retrouvant.
Parcoursup n’a rien à voir avec le site des impôts ou de la CAF dans lequel le dépôt d’éléments de preuve (nos revenus, nos quittances de loyer, etc) mobilisent un futur qui est explicitement et surtout politiquement arbitré en dehors de ces sites eux-mêmes.
Dire que Parcoursup c’est « juste une plateforme de mise en relation » c’est oublier ce qui précisément, fait la nature d’une ‘ »plateforme » et que là encore, Antonio Casilli rappelait en relisant Tarleton Gillespie.
« une plateforme est une entité politique, et non pas une simple métaphore – elle illustre les dimensions collectives et la nature consensuelle des négociations qui ont lieu dans son périmètre.«
A l’échelle des lycéennes et lycéens qui s’y retrouvent, et des familles qui les accompagnent, Parcoursup c’est d’abord tout cela. C’est d’abord une plateforme qui active tout un périmètre de sociabilité. Vous n’avez par exemple qu’à voir les échanges en amont sur le choix des voeux et sous-voeux et surtout, dès les premiers résultats, les échanges autour de « son » classement et de « sa » place dans telle ou telle liste d’attente.
C’est une plateforme qui est traversée de leur capital social et culturel. Et c’est une plateforme qui est un rite projectif de passage non à l’âge adulte en tant que tel, mais dans des sociabilités nouvelles impliquant, comme tout rite de passage, d’abord une séparation d’avec son groupe actuel, puis l’inscription dans une marge ou une liminarité qui est l’épreuve elle-même (ici, de l’attente des résultats et de leur découverte), et enfin l’espoir d’une intégration possible dans un nouveau groupe d’appartenance qui reste entièrement aveugle au moment du rituel lui-même.
Parcoursup c’est donc presque tout sauf « juste une plateforme de mise en relation ». Parcoursup c’est une entité politique qui « illustre les dimensions collectives et la nature consensuelle des négociations qui ont lieu dans son périmètre. »
Ce que veulent toutes celles et ceux qui réclament l’abolition de Parcoursup ce n’est donc pas « juste la fermeture d’une plateforme de mise en relation. »
Ce que veulent toutes celles et ceux qui réclament l’abolition de Parcoursup c’est un droit de délibération sur ces négociations, et un droit qui soit un droit collectif. Et qui passe par l’interrogation sur le manque de places à l’université, sur les filières légitimes et celles qui le seraient moins, sur les évaluations normatives qui seront ou non prises en compte, sur l’apaisement qui est nécessaire pour les années qui vont précéder et construire ces choix, sur la possibilité d’être accompagné par des spécialistes de l’orientation qui ne soient pas que des cabinets privés ou des professeurs principaux débordés (les nombre de CIO a drastiquement chuté depuis 10 ans, les conseillers d’orientation sont devenus des conseillers d’orientation psychologues et leur nombre … a aussi considérablement chuté).
En attendant donc d’y parvenir … oui il faut abolir Parcoursup avant qu’elle ne devienne une plateforme purement disciplinaire.
