Eclairages sur la numérisation de masse

Voici mes "slides", utilisées lors de mon déplacement à Nice pour le colloque "Agir local, penser global : Politique de mise en ligne de la production académique"

L'intégralité du "texte" de la présentation est disponible en commentaire des diapositives.

Pour le reste, quelques impressions et notes "à la volée" :

Dans son intervention inaugurale, Jean-Claude Guédon s'est servi de 3 images pour caractériser la communication scientifique :

  • une "conversation" (échange entre chercheurs)
  • une "déposition" (au sens du modèle du droit)
  • et à l'avant-scène, "les revues scientifiques comme scènes de théâtre"

On a aussi beaucoup parlé de la question du libre accès non pas comme une question "ontologiquement fondamentale" mais "comme une transition ver le numérique qui appelle de nouveaux rapports entre les individus et entre les textes." J'ai notamment retenu ces 2 chiffres :

  • La "Voie verte" regrouperait 15 à 20% de production scientifique (soit plus de 23 millions d'enregistrements)
  • 2/3 des archives existantes sont des archives institutionnelles.

David Aymonin est intervenu pour présenter une archive institutionnelle et a insisté sur un point à mon avis essentiel : l'importance du couplage de l'archive institutionnelle et de l'annuaire des chercheurs (annuaire augmenté, c'est à dire pointant vers d'autres ressources que leurs seules coordonnées).

Ce qui m'a rappelé que dans un rapport à la commission européenne, je recommandais, en … 2005 :

  • "A un premier niveau, celui des universités européennes, la mise en place d’archives institutionnelles doit pouvoir se poursuivre ou être mise en œuvre sur la base de la mise en ligne automatisée d’un Curriculum Recherche. Chaque chercheur pouvant accéder et mettre à jour dans le cadre des ENT son curriculum avec ses articles, post et préprints, mais également tout autre type de document scientifique (rapports, corpus de données, présentations, etc.)
    Cette partie « individuelle » des archives institutionnelles peut rapidement, à moindre coût et sans heurt être normalisée à l’échelle européenne.
    A cette partie coordonnée et normalisée (métadonnées OAI-Compliant) pour faciliter l’automatisation de sa saisie (pour les chercheurs) et de son exploitation (pour les instances d’évaluation) s’ajouteraient les autres composantes traditionnelles pouvant entrer dans un schéma d’archive institutionnelle (thèses, etc.)
    Une telle base de curriculum européenne constituerait à elle seule un outil de pilotage et de valorisation de la recherche.
    " (l'étude est accessible ici en pdf, mais le passage sus-cité n'y fut in fine pas inclus … je teins cependant le "draft" à disposition de qui le souhaite)

David Aymonin a également rappelé à raison qu'"une archive c'est un service, ce n'est pas un contenu". Soit une manière d'indiquer que si l'on veut vraiment que les usages décollent, il faut penser l'architecture de ces dépôts disciplinaires ou institutionnels dans une logique de service.

Bernard Rentier a rappelé l'importance du mandat obligatoire de dépôt comme seul gage de l'efficience pour une archive institutionnelle. Dans son université, cela lui permet également de disposer d'énormément d'indicateurs, sous forme de tableaux de bord, dont il reste propriétaire et dont il maîtrise le flux et l'usage : cette approche présente l'énoooorme avantage de n'avoir pas, demain, à être obligé de passer par des "éditeurs" (elsevier, springer) qui ont bien senti la vague de "l'évaluation à la performance", et qui, dans leurs derniers "joujous", proposent tous des "tableaux de bord de l'activité scientifique". Or – à mon avis – le plus grand risque pour la science aujourd'hui (indépendamment de la crise d'évaluatite aïgue instillée par un sarkozysme bon teint), le plus grand danger pour la science aujourd'hui disais-je, c'est que si les universités ne font pas ce qui se fait à Liège (mandat obligatoire et pilotage top-down), elles vont se retrouver dans l'obligation d'avoir recours à des services de pilotage stratégique de la recherche totalement externalisés (chez les "grands éditeurs"). Et là, on ne va plus DU TOUT rigoler, parce qu'on ne va plus rien DU TOUT maîtriser … 🙁

A propos des "grands éditeurs" justement, ceux-ci étaient également présents et j'ai trouvé que même s'ils cachaient relativement bien leur jeu, ils avaient intégré l'idée que leur monopole sur le marché de la citation scientifique était promis à un aussi bel avenir que la taxe carbone du gouvernement Sarkozy. Mais comme ils ont le nez fin, ils ont également senti qu'il serait possible de rétablir de nouvelles marges éhontées sur le pilotage de la recherche, par le biais des tableaux de bord qu'ils proposent déjà, dont sont friands les décideurs et que seront obligés de mettre en place les présidents d'universités autonomes.

Autre chose qui m'a frappé pendant ce colloque, les "grands éditeurs" (qui ont été courageux de venir … mention spéciale à celui d'Elsevier qui a raconté des choses sinon intelligentes du moins cohérentes avec son business model, à la différence de son collègue de Springer qui est resté le nez collé dans une crétinerie libérale consternante, sur le mode du "Ah ben oui on est cher, mais vous comprenez faut bien qu'on paye des salaires à la fin du mois"). Les grands éditeurs donc, nous ont parlé de diffusion, de gros sous, de marché, de commerce, mais SURTOUT pas d'édition. Rien sur le VRAI travail d'éditeur, RIEN sur la dimension (super-importante avec le numérique, ses formats, ses terminaux de lecture …) de l'editing (au sens anglo-saxon) … Bref, y'a plus rien à tirer de ces gens là côté "métier", et – c'est une confirmation – il y a urgence à se réapproprier les processus d'édition en interne aux universités.

Aujourd'hui, les "grands éditeurs" font faire le travail de secrétariat de rédaction par les auteurs, le travail de peer-reviewing par les comités de lecture (les auteurs également donc …) et ils se gavent ensuite copieusement en jouant de leurs effets de rente et de leur situation de monopole. Sur ce dernier point (monopole) on a d'ailleurs entendu des trucs hallucinants du genre (Springer) :

  • "y'a pas de monopole des grands éditeurs, parce qu'il n'y a pas de public captif". 

J'invite ce brave garçon a aller répéter ce genre d'ineptie dans le couloir de n'importe quelle BU, et lui recommande, avant qu'il ne le fasse, de se munir de missiles anti-char.

Pour le reste, les grands éditeurs fabriquent donc les tableaux de bord décisionnels qui demain, capteront, en l'externalisant, tout le cycle de l'évaluation scientifique et de son pilotage. Stratégiquement c'est d'ailleurs très malin de leur part puisque cela devrait largement compenser ce qu'ils vont nécessairement perdre du côté de leurs effets de rente et de leurs politiques tarifaires indécentes. La faute (grâce à) l'open access, les archives ouvertes, institutionnelles, disciplinaires, les portails de revues (cairn, revues.org), les licences creative commons, etc … sans oublier la lassitude de leur marché captif.

Bref comme toute société commerciale s'apercevant qu'elle va perdre un monopole, ils en construisent lentement un autre. A ce train là, je vous fiche mon billet que dans 10 ans on fera des colloques pour s'interroger sur "comment ré-internaliser l'évaluation externalisée de la science" … Je sais, j'insiste lourdement mais cela m'est apparu comme tellement évident, comme tellement important et au sens propre "vital".

Voià. Il ne vous reste plus maintenant qu'à attendre une petite dizaine de jours (?) pour visionner l'intégralité du colloque sur l'I-Tunes University de Nice. Je vous recommande tout particulièrement la session dans laquelle on a parlé de la question du droit d'auteur et des licences creative commons. Les 3 interventions (et notamment celle de ma collègue de Nantes) étaient absolument saisissantes de clarté et de dynamisme, chose assez rare pour être signalée 😉

P.S. : y'avait aussi la très sexy session sur les métadonnées, laquelle m'a "inspirée" ce petit poisson d'avril …

Un commentaire pour “Eclairages sur la numérisation de masse

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