Mais leur chemise est noire d’un vrai travail.

La saillie de l'assailli.

Il y a d'abord cette déclaration hallucinante. Faire du 1er Mai la fête du "vrai travail". Le niveau d'ignominie et de bêtise crasse d'une saillie présidentielle se mesure souvent à l'aune des répliques occasionnées dans le cerveau de cet autre grand malade qu'est Frédéric Lefebvre. Et là, on peut dire que cette idée d'une fête du "vrai travail" a fait mouche puisque ledit Lefebvre n'a pas manqué d'y convier "tous les enfants à partir de 13 ans", puisque "on fait ça pour eux". Champagne. Même le journaliste du Figaro qui recueillit cette déclaration au micro se sentit obligé de le faire répéter tellement ce fut énorme.

Ne manque plus que Nadine Morano invitant lesdits enfant à participer à des chantiers pour la jeunesse, encore baignée de l'écho du mot "paaaaatrie" dans la bouche du chef lors de son allocution le soir du 1er tour, et nous y serons. "(vrai) Travail, famille, paaaatrie." Oui je sais, le point Goodwin est aisé mais nous verrons plus bas qu'il est presque totalement immérité 🙂

Or donc, tout à mon effarement, je m'apprêtais à vous livrer ce vendredi un "petit lien du week-end" ainsi rédigé :

Le vrai petit lien du week-end vous est proposé par "Rire et Chanson", euh, enfin plutôt par sourire et frisson.

Et de vous inciter vivement à lire sous les liens.

A la recherche du "vrai travail"

Et puis, mon "vrai travail" me laissant un peu de "vrai temps", je m'entichai d'un peu d'archéologie linguistique pour voir si ledit "vrai travail" souffrait quelques autres occurences dans cet immense corpus que le web met à portée de chacun.

Amis de la poésie, …

Il y a ce poème de 1858, d'Henri-Frédéric Amiel, professeur de philosophie morale, intitulé "Le vrai travail" et extrait du recueil Il penseroso : poésies-maximes.

"Lire, écouter, rêver, contempler c'est paresse ;
Ce n'est pas proprement travailler, mais jouir.
Or tu dois travailler, et ce devoir te presse ;
Produire est un travail, apprendre est un plaisir."

A n'en pas douter, Zadig et Voltaire scanderont cet hymne roboratif dans la manif de droite dudit 1er Mai. Réjouissant tableau.

Mais il y a mieux. Il y a "Le véritable travail", poésie au lyrisme décoiffant, de 1871 et d'un certain "Frédéric Campion, Ouvrier". Attention, c'est du lourd. Disponible en intégralité et en version texte sur Gallica. Extrait.

Veritabletravail

"Honneur au vrai travail, au père nourricier (…)
Sa voix nous vient de Dieu, du père des humains,
Qui tient tout l'avenir du monde entre ses mains."

On ne s'en lasse pas. Mais il y a mieux 🙂

"Travailler c'est trop dur, et voler c'est pas beau."

Pour apaiser la colère des feignasses et autres faux-travailleurs, je vous invite à méditer cet extrait de l'ouvrage de Jules Payot, pédagogue français qui publia en 1921 "Le travail intellectuel et la liberté", disponible intégralement sur Internet Archive. Nous sommes dans le chapitre "Le temps du vrai travail est court" :

"Mais, comme on le comprend maintenant, Ie travail doit être modéré. Aux gens qui déclarent travailler dix ou quinze heures par jour, demandez qu'ils vous montrent leurs ouvrages. Vous constaterez que leur temps, comme celui d'un ministre ou d'un administra- teur, passe en vétilles innombrables et que le travail réel est tout petit : ce qu'ils prennent pour du travail n'est souvent qu'une inaction laborieusement occupée."

Faire de l'inaction un travail. Tout un vrai programme 😉 Mais il y a mieux.

Amis de la politique, …

Vivelafrance
1871. X. Robert, membre de la "vraie société du travail" (sic) publie "Vive la France : plus de partis." (toujours sur Gallica)

Robert

Le vrai travail comme absolution et dissolution du politique. Si le petit Nicolas vous sert bientôt du "vrai commerce" et de la "vraie industrie", vous saurez d'où cela vient 🙂

Et puis soudain …

Au détour d'une recherche, Gallica me renvoie obstinément vers l'Almanach de l'Action Française, mais disponible uniquement en mode image. Quelques recherches plus tard, c'est un numéro particulier de l'almanach qui ressort. Heureusement (ou pas) rendu disponible par un internaute soit historien, soit passionné par l'oeuvre de Charles Maurras, soit les 2 (non non, ce n'est pas Patrick Buisson). Il s'agit de l'almanach de 1928. Plus précisément d'un texte de Michel Dard, aussi fervent catholique que Maurassien, intitulé "Chez nos princes". Mes remarques <entre crochets>

"La seconde délégation que j'eus l'honneur de conduire représentait, je puis le dire, l'aristocratie du travail : il n'y a pas de mot plus juste pour qualifier la noblesse et le courage de ces mineurs du Pas-de-Calais <le nord, déjà> dont l'un, après un long silence ému qu'il semblait ne pas pouvoir rompre, s'écria devant Monseigneur le Duc de Guise, qui le questionnait vainement sur les dures conditions de son métier : « Ah! monsieur le Roi, on accepterait n'importe quel travail, si qu'vous étiez d'retour! » <Toute l'articulation du discours Sarkozyste au lendemain du premier tour est là : d'abord acter – vote FN – que les étrangers prennent le travail des français pour s'en dédouanner en donnant l'impression que s'il est réélu, chacun devra donc s'engager à accepter demain des boulots dont il ne voulait pas hier>, Cher Gustave! Il le sera, de retour dans le pays de France, monsieur le Roi! Et grâce à des gens comme toi qui, dans la simplicité magnifique de leur cœur, ne souhaitent un autre temps que pour y servir avec plus de courage et d'utilité.
Il faut le savoir : cette délégation représentait, à elle seule, plus de trois mille ouvriers mineurs royalistes, et encore n'appartenait-elle qu'à quatre ou cinq centres houillers du Pas-de-Calais seulement. <Les exclus, les petites gens, les pauvres, la france qui souffre> II faut le savoir : ces ouvriers obtiennent chaque jour, dans leur propagande acharnée, des progrès si étonnants que, fait invraisemblable, 
en certains endroits, ils n'ont plus d'autres adversaires sérieux que des directeurs ou ingénieurs de mines qui croient devoir se donner les gants d'être plus démocrates que leurs ouvriers <la haine des élites>. Il faut connaître des exemples comme celui de telle petite sous-section minière, qui envoie à la fois trente adresses de nouveaux abonnés à l'Action Française du dimanche, ou celui de telle autre qui, partie d'un ouvrier il y a deux ans, groupe aujourd'hui 450 sympathisants.
On comprend alors la force de l'Action Française dans des milieux que nombre de bourgeois bien pensants lui croient interdits <haine des élites bis>, et l'on s'explique – ce qui ne laisse pas s'étonner les mêmes barons Pié – que nous tenions, partout où nous voulons, des conférences triomphales, que pas un adversaire ne s'y montre et, qu'au contraire, des communistes n'osent plus se réunir par crainte de notre intervention. <et nous en arrivons au coeur du sujet> Ceux-ci traitent nos amis de fascistes. Voilà une expression qui ne leur plaît guère. Mais, après tout, leur chemise est noire d'un vrai travail et, sur le carreau de la mine, ils ne dédaignent pas de propager leur doctrine et de prononcer le nom du Roi. </et nous en arrivons au coeur du sujet>

Ensuite, Michel Dard nous raconte même la suite de l'entre-deux tours.

On devine quel fut leur émoi lorsqu'une après-midi de dimanche, ils pénétrèrent dans le salon du manoir d'Anjou. (…) Ils avaient préparé de petites phrases longuement nettoyées de tout argot, mais lorsque la parole leur était adressée, ils répondaient par des mots à peine reconnaissables <ben oui, les pauvres sont certes touchants mais quand même un peu débiles>, plus émouvants encore que les pleurs de leurs yeux.
 <entre-deux tours> Rien ne fut plus étonnant que la simplicité avec laquelle, en quelques secondes, le Prince les transforma, les rassura, ne dédaignant pas d'employer des mots de formation populaire, questionnant inlassablement, entrant dans les plus petits détails de leur métier, montrant, la connaissance la plus étendue et la plus profonde des problèmes ouvriers, attentif aux plaintes essentielles, également roi parmi ses sujets et père au milieu de ses enfants."

Et voilà. Je répète.

"Ceux-ci traitent nos amis de fascistes. Voilà une expression qui ne leur plaît guère. Mais, après tout, leur chemise est noire d'un vrai travail."

Il ne s'agit naturellement pas ici d'affirmer, de supposer ou de sous-entendre que l'expression du "vrai travail" vienne de la lecture de ce numéro de l'almanach de l'action française de 1928. Juste d'opérer quelques rapprochements archéologiques. Le "vrai travail" est une éructation rhétorique dont chacun est libre d'apprécier la finesse mais qui n'a d'autre finalité que celle du clivage et de la provocation gratuite. Nous sommes à la parade. Mais.

Mais tout particulièrement dans l'ombre tutellaire de Patrick Buisson, et tout spécialement dans ce moment de course effrénée aux voix de l'extrême droite revendiquée Maurassienne mais débarassée de ses oripeaux (nous sommes encore à la parade), mais, disais-je, nul ne peut s'affranchir de l'histoire. Et l'histoire est au moins autant constituée de faits que de mots. Lesquels sont au moins aussi têtus que les faits. 

2 commentaires pour “Mais leur chemise est noire d’un vrai travail.

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