De la confidentialité de l’acte de lecture : les algorithmes en prison.

Depuis 10 ans, je répète souvent à mes étudiants que l'un des fondements essentiel de toute démocratie est la confidentialité de l'acte de lecture. Et tous ceux qui passent entre mes mains ont droit à la lecture commentée des "Dangers du livre électronique" de Richard Stallman, lequel texte me permet d'introduire ensuite les – heureusement nombreux – aspects positifs de (certains) livres électroniques.

Janvier 2016. Mein Kampf entre dans le domaine public.

Mai 2016. Un article de loi est adopté dans le cadre de la réforme pénale qui punit de 2 ans de prison ferme la "consultation répétée de sites faisant l'apologie d'actes de terrorisme." Plus précisément :

Art. 421-2-5-2. – Le fait de consulter habituellement un service de communication au public en ligne mettant à disposition des messages, images ou représentations soit provoquant directement à la commission d’actes de terrorisme, soit faisant l’apologie de ces actes lorsque, à cette fin, ce service comporte des images ou représentations montrant la commission de tels actes consistant en des atteintes volontaires à la vie est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 € d’amende.

Le présent article n’est pas applicable lorsque la consultation est effectuée de bonne foi, résulte de l’exercice normal d’une profession ayant pour objet d’informer le public, intervient dans le cadre de recherches scientifiques ou est réalisée afin de servir de preuve en justice."

Juillet 2016. Sur son excellent blog, Jean-Marc Manach publie un article intitulé "Les terroristes sont des internautes comme les autres". On y lit notamment ceci :

"depuis le massacre de Charlie Hebdo, politiques & médias n’ont de cesse de fustiger Internet en général, et les logiciels de chiffrement en particulier. Olivier Falorni, député divers gauche, vient ainsi de déclarer que « les géants du Net sont complices tacites, collaborateurs passifs de Daech« , et qu' »on a l’impression qu’un certain nombre d’applications sont devenus des califats numériques » (sic)… Je n’ai jamais entendu dire que les loueurs de voiture et de chambres d’hôtel, les opérateurs téléphoniques et fournisseurs d’accès Internet, les vendeurs de pizzas, de couteaux et d’armes démilitarisées payaient des gens pour lutter contre le terrorisme, contrairement à Google, Facebook et Twitter qui, eux, paient certains de leurs salariés pour surveiller voire effacer des contenus incitant à la haine (qu’elle relève du terrorisme, du harcèlement ou du racisme).

En quoi les « géants du Net » seraient-ils plus des « califats numériques complices tacites, collaborateurs passifs de Daech » que les loueurs de voiture ou de chambres d’hôtel, opérateurs téléphoniques, fournisseurs d’accès Internet, vendeurs de pizzas, de couteaux et d’armes démilitarisées ?"

Août 2016. Un homme de 31 ans est condamné à 2 ans de prison ferme pour consultation répétée de sites faisant l'apologie du terrorisme.

Délit de lecture.

Cet homme de 31 ans, qui n'était pas fiché S, avait-il lu Mein Kampf ? Avait-il acheté Mein Kampf ou l'avait-il téléchargé librement depuis son entrée dans le domaine public ? Si tel est le cas, serait-il possible de condamner à 2 ans de prison ferme un homme pour lecture régulière et répétée de Mein Kampf ? Et si oui, combien d'individus seraient alors incarcérés ? Et quelle différence faire entre des lectures qui font l'apologie de la haine et l'apologie du terrorisme ? Vous avez-lu Minute récemment ? Vous avez lu Rivarol récemment ? Bon moi non plus d'accord. Mais vous admettrez qui niveau incitation à la haine on est quand même sur du très très haut niveau. Et on fait quoi alors ? On met en zonzon pour 2 ans les gens pour lecture répétée de journaux faisant l'apologie du racisme et de l'incitation à la haine raciale (cette dernière étant par ailleurs un délit pénal en France) ? Et dans la cellule d'à-côté on colle tous les gens qui écoutent radio-courtoisie ? Quel est ce monde dans lequel l'activité de lecture (de "consultation") peut-être punie de 2 ans de prison ferme ?

Qu'est-ce qui a changé entre la lecture répétée de brochures papier faisant l'apologie du terrorisme distribuées (et lues) en divers endroits de la planète et la lecture répétée de sites faisant l'apologie du terrorisme ? Pas grand chose. Mais il faut remonter très loin dans l'histoire de France pour trouver une époque où on collait directement en taule des gens pour délit de lecture. Quelle que soit la lecture d'ailleurs. C'est pour ça que je répète inlassablement à mes étudiants que la confidentialité de l'acte de lecture est l'un des fondements essentiels de toute démocratie. De la même manière que j'aime aussi répéter cette citation de Stiegler selon laquelle "la démocratie est d'abord un espace de rendu public". Un espace de rendu public, que complète et que rend possible un espace de confidentialité de l'acte de lecture. L'un sans l'autre c'est comme accepter un peu moins de libertés pour un peu plus de sécurité. On n'obtient au final ni l'un ni l'autre. Ou un truc dans le genre.

Pénaliser la lecture, condamner les gens à de la prison ferme pour une activité de lecture, c'est condamner une intentionnalité supposée, c'est un jugement cigogne. La seule performativité qui s'exprime ici est celle donnée dans la sentence du juge. Tout autre performativité de l'acte de lecture n'est que supposée. Voilà pourquoi l'idée qu'un homme puisse passer 2 ans en prison pour "lecture régulière", même s'il s'agit de la lecture de sites faisant l'apologie du terrorisme, me met profondément mal à l'aise. Plus que profondément mal à l'aise.

<Blague> Parce qu'en plus si demain YouPorn se met à afficher de la publicité pour Daesh ou le Califat, on va tous finir en zonzon. </Blague>

Soyons cohérents. Créons le "délit d'incitation par suggestion algorithmique à la consultation de sites faisant l'apologie du terrorisme".

Il n'y a pas de délit de lecture. Il n'y a que des lectures qui font le lit d'une pensée. Il paraît qu'on ne peut pas mettre les gens en prison pour ce qu'ils pensent. Mais ça c'était avant.

Et posons une question : l'un des derniers rapports émis par le gouvernement préconisait de "lutter contre l'enfermement algorithmique" sur la base du postulat selon lequel les différents algorithmes de recommandation avaient tendance à proposer, suite au visionnage d'une vidéo de propagande terroriste ou de la lecture d'un texte en faisant l'apologie, d'autres textes et d'autres vidéos semblables. J'avais eu l'occasion d'écrire à quel point cette approche me semblait pour le moins insuffisante mais, si l'on en vient à incarcérer des gens pour leurs lectures, leurs visionnages ou leurs consultations, alors il est clair que les algorithmes ont, ad absurdum, une part de responsabilité dans ces lectures, ces visionnages et ces consultations. Faut-il alors pour autant envisager d'enfermer les algorithmes ? De mettre leurs ingénieurs en prison pour "incitation par suggestion algorithmique à la consultation de sites faisant l'apologie du terrorisme" ?

Bien sûr que non. Mais dans un monde où l'on enferme des gens pour leurs lectures et où ces lectures sont essentiellement proposées par des algorithmes de recommandation qui, par ailleurs, tendent aussi à essentialiser lesdites consultations – effet bulle de filtre – la "logique" voudrait pourtant que l'on soit tenté de le faire.

En effet si l'on admet qu'il est possible d'envoyer quelqu'un en prison pour délit de lecture, si l'on admet qu'une bonne partie de ses lectures lui sont suggérées par un algorithme, alors il faut mettre les algorithmes en prison également (ou leurs développeurs, ou les dirigeants des plateformes qui les font tourner). De la même manière qu'il faudrait aussi condamner les patrons de bistrot qui continuent de servir des verres à des clients déjà ivres qui pourront ensuite déclencher des accidents, de la même manière qu'il faudrait aussi condamner les libraires qui mettraient à disposition de leurs clients des ouvrages négationnistes ou faisant l'apologie du terrorisme.

Si nous ne voulons pas d'une société dans laquelle les chaînes de responsabilité dans la construction de la citoyenneté se fracassent et se dissolvent dans la fabrique d'un délit de lecture, alors cessons de mettre les gens en prison pour ce qu'ils lisent. Même si ce qu'ils lisent est "sur internet". "Lire" des textes ou "regarder" des vidéos faisant l'apologie du terrorisme est moralement condamnable. Mais qu'un gouvernement soit en situation de savoir ce que lisent et regardent chacun des citoyens qui l'ont élu, et qu'il se dote des outils législatifs capables de les incarcérer pour certaines de ces lectures l'est tout autant sinon même davantage. Préservons à tout prix et à tout coût la confidentialité de l'acte de lecture.

Surveiller ce qui est publié est une chose. Surveiller ce qui est lu en est une autre.

Quelques jours après avoir entendu cette information d'un homme condamné à 2 ans de prison pour consultation répétée de sites faisant l'apologie du terrorisme, j'apprends ce matin qu'un autre homme a lui été condamné à 18 mois de prison dont 9 fermes pour avoir publié un nombre très important de contenus faisant l'apologie du terrorisme sur son compte Facebook. Au-delà de l'inéquité apparente de ces deux condamnations (je ne suis pas avocat, je ne connais bien sûr pas la totalité du dossier ni les éventuels antécédents de ces deux individus, pour les curieux, Libération produit un papier assez complet de ce que l'on sait du profil de l'homme condamné à 2 ans de prison), je veux simplement noter la différence tout sauf subtile entre le fait de publier et le fait de lire.

Même si cela peut-être plus complexe du fait de la facilité et de l'incitation permanente à partager et à rediffuser des contenus au sein des grandes plateformes que sont Twitter ou Facebook, et même si nombre d'études montrent que la plupart du temps nous ne lisons jamais en entier les informations que nous repartageons sur nos murs, la publication reste un une prise de responsabilité et d'engagement explicite, et l'incompréhension des logiques de publications propres à ces environnements est cause d'un nouvel analphabétisme numérique.

D'une manière symétrique, la volonté du gouvernement de faire de la lecture un délit passible d'emprisonnement (même sur internet, même de sites faisant l'apologie du terrorisme), atteste d'un analphabétisme navrant pour ce qui touche au fonctionnement des grands écosystèmes numériques, et, de manière plus grave, d'une tentation d'envisager la lecture de 1984 comme celle d'un manuel.

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La lecture est et doit rester ancrée dans une dimension dont la confidentialité soit garantie. Un état qui rend légitime l'incarcération de ses citoyens pour délit de lecture est un état moribond, à deux doigts de l'implosion. Sans parler de ce qu'un tel arsenal législatif peut devenir entre les mains de partis autoritaires ou extrémistes.

 

 

2 commentaires pour “De la confidentialité de l’acte de lecture : les algorithmes en prison.

  1. Je suis sensible à votre argumentaire et je partage votre opinion dans l’ensemble, le problème c’est que je l’ai vu être développé de nombreuses fois en ce qui concerne le terrorisme, mais oublier qu’on peut être condamné pour consultation de sites pédophiles. Or, la loi a, dans ce cas, RAISON de condamner pour “simple lecture”: les conséquences de cette lecture sont directes (contrairement à la lecture d’un livre ou d’un site qui peut être rempli de haine et moralement condamnable, mais n’exploite personne directement). En commettant cet acte, un “client” d’images pédopornographiques alimente la demande et est directement responsable de l’exploitation des enfants, et de la souffrance qui en résulte. J’aimerais connaitre votre sentiment, comment une loi peut faire la différence entre une lecture considérée comme un acte passif (et dont la confidentialité doit être garantie) dans un cas et une lecture qui est un crime dans l’autre.

  2. Minute, Rivarol et Radio Courtoisie, entre autres, se battent justement contre le monde orwellien que vous décrivez. Vous devriez en faire des héros plutôt que les salmigondiser ad hitlerum.

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