From Safe Spaces to Hate Places, and return. Towards a Discriminatory Anthropology of Cyberspace.

Funambule.

Cet article est long. Très long. Du coup j'ai mis un titre pompeux et je l'ai mis en anglais (traduisible si vous insistez par "Des espaces sûrs aux lieux de haine, et retour. Vers une anthropologie discriminatoire du cyberespace") pour dissuader un maximum d'entre vous de le lire. Vous ne pourrez pas dire que vous n'étiez pas prévenu.e.s 😉

Préambule.

Je m'intéresse et travaille depuis de nombreuses années sur la question des discours de haine en ligne sur les grandes plateformes et, de manière plus générale, sur la question des discriminations techniques opérées par voies algorithmiques (ou par les programmes les mettant en place).  

Grâce – entre autres – au copain collègue voisin de bureau aka Marc Jahjah, je commence à peine à m'intéresser et à travailler sur la question de l'intersectionnalité, toujours sous l'angle technique des mesures, calculs et déterminismes algorithmiques permettant de la rendre opérante ou d'en désamorcer les effets. Le texte qui suit est la première trace de ces rencontres épistémologiques fécondes (enfin pour moi en tout cas hein :-).

Argument.

Je pars dans cet article de l'état de l'art déjà établi sur la question de l'automatisation des inégalités. A l'aide de trois ouvrages majeurs que sont celui de  Safiya Umoja Noble (Algorithms Of Oppression, 2018), celui de Cathy O'Neil (Weapons of Math Destruction, 2016) et bien sûr celui de Virginia Eubanks (Automating Inequality, 2018) dont Hubert Guillaud donne une remarquable et très complète recension

L'automatisation des inégalités dans les espaces informationnels numériques étant posée (et sans pour autant nier la capacité d'émancipation offerte par certains de ces espaces techniques dans certains contextes, nous y reviendrons également), se pose la question de la manière dont les victimes de ces inégalités, qui n'ont souvent d'autre choix que d'être présents dans ces espaces pour accéder à certains services ou à certaines formes de sociabilités, vont, lorsqu'elles appartiennent à des minorités stigmatisées politiquement, socialement ou culturellement, pouvoir y déployer des stratégies de mise à l'abri, y bâtir des espaces leur permettant d'y cheminer avec leurs propres questionnements et leurs propres militances, y trouver des espaces sûrs et rassurants. Nous verrons que la définition et le périmètre de ces espaces sûrs numériques sont multi-factoriels mais qu'il est cependant possible de commencer à tracer et à isoler quelques invariants dans leurs constitutions comme dans leurs fonctionnements.

Il s'agira ensuite d'acter et de documenter le fait que les discriminations et les questions de diversité et de mixité auxquelles elles renvoient, se renversent sociologiquement entre les lieux où sont pensés et produits les programmes et algorithmes des grandes plateformes et les espaces et navigations qui se trouvent autorisés pour les citoyen.ne.s eux-mêmes victimes ou s'estiment victimes de différentes discriminations. 

Et d'interroger la dimension techno-politique des mutations et des résistances actuelles sur ces questions. 

L'endroit est un envers.

La question des discriminations appelle comme en écho celle des dispositifs permettant de s'en prémunir ou de les dénoncer. A l'échelle du numérique, qui est un espace technique hyper-situé (serveurs, disques durs, data-centers) mais qui reste aussi sensiblement insituable (où suis-je quand je suis "sur" le web ou "dans" Facebook ?), les plateformes sont à la fois les lieux éminents qui permettent de structurer et d'organiser les discriminations contre tous types de communautés ou d'individus, mais dans le même temps des précipités de résistance, de contre-discours, de plis et de fronces souvent inobservables dans lesquels chacun et chacune peut s'épandre et se retrouver "entre pairs", dans lesquels chacun peut aussi faire collectif et organiser des luttes. Ce qui compte est la dynamique du mouvement agrégeant des individualités se percevant comme opprimées ou niées, et non la légitimité de "leur" cause au regard de l'état ponctuel du regard de la société sur les individualités composant ce mouvement.

La question de l'appropriation de l'espace, ce moment où un endroit traversable devient un lieu de pratique(s), est absolument centrale dans l'organisation des singularités et des agencements discursifs collectifs qui s'incarnent ou s'offrent au numérique. 

Fondamentalement, s'il fallait retenir une question structurante permettant d'articuler l'essentiel des débats qui traversent aujourd'hui les questions numériques, qu'elles aient trait à la morale, au politique ou à la technique, cette question serait à coup sûr celle de la nature publique ou privée de l'espace numérique en tant qu'espace discursif habitable. En passant de l'âge du web comme espace public ménageant des espaces privés déclaratifs et explicites, à l'âge du numérique des grandes plateformes comme espaces semi-publics et semi-privés rendant imperceptibles les bascules de la dimension publique à la dimension privée de l'expression et de sa visibilité, en passant du web aux grandes plateformes, nous avons organisé de nouveaux espaces, de nouveaux agencements et de nouveaux lieux, à la fois déterminants et discriminants. 

L'endroit dans lequel s'éprouvent et se construisent les discriminations, mais aussi où se font jour les résistances et les contre-discours, cet endroit est toujours un envers : il est adressé envers quelqu'un ou envers quelque chose qui cherchent à chaque fois à s'établir en droit.

Discriminations From Outer Safe.

Dans ces espaces numériques se tissent donc, à l'entrecroisement de zones publiques et d'interstices privés ou privatifs, de singuliers dispositifs qui s'offrent à celles et ceux s'estimant victimes de discriminations pour y déployer une parole abritée des questions d'audiences possiblement hostiles. Ce que l'on nomme, en dehors des espaces numériques, des "Safe Spaces". Des "espaces positifs", des "zones neutres" dont Wikipédia nous dit qu'elles désignent des endroits : 

"permettant aux personnes habituellement marginalisées, à cause d'une ou plusieurs appartenances à certains groupes sociaux, de se réunir afin de communiquer autour de leurs expériences de marginalisation."

Précisons, comme le fait encore Wikipédia, qu'il "ne s'agit cependant pas d'un espace exempt de toute expérience négative, susceptible de susciter de l'inconfort, un sentiment de lutte ou de douleur."

Ces Safe Spaces vont, dans les années 1970, devenir des outils d'émancipation politique. C'est à dire des dispositifs visant à ancrer une légitimité qui permettra ensuite à celles et ceux qui s'en estimaient privés, d'accéder aux strates du politique dans le champ du discours public et non pas, comme le prétendent certains conservatismes ayant table ouverte dans les médias, à s'enfermer dans des luttes identitaires excluantes se plaçant en dehors du champ politique ou prétendant le réduire à la seule légitimité de certaines de ces luttes. L'émancipation n'est pas une finalité mais un préalable de l'action politique et de l'expression des minorités. 

Separated Spaces > Free Spaces > Safe Spaces.

Initialement et historiquement les "safe spaces" étaient d'abord des espaces séparés. C'est parce que la société considérait que les femmes n'avaient pas à se retrouver avec les hommes que les femmes se (re)trouvaient donc entre elles. Ces espaces séparés, fruit d'un séparatisme social et culturel, devinrent ensuite ce que l'on appela non des "safe" mais des "free spaces", des espaces de libre parole. Puisque les femmes étaient contraintes socialement à se retrouver entre elles, étant exclues des cercles masculins et masculinistes, elles allaient alors pouvoir parler librement de la condition féminine. Ces "free spaces" sont, comme l'explique Francesca Polletta [Polletta, F. “Free spaces” in collective action. Theory and Society 281–38 (1999). https://doi.org/10.1023/A:1006941408302 ] citée par Rosemary Clark-Parsons :

"des cadres à petite échelle au sein d'une communauté ou d'un mouvement qui sont soustraits au contrôle direct des groupes dominants, auxquels [les concerné.e.s] participent volontairement et qui génèrent le défi culturel qui précède ou accompagne la mobilisation politique."

Cette dynamique émerge notamment autour du mouvement afro-américain des droits civiques et des premiers mouvements féministes structurés de la même époque. Ce n'est que dans un deuxième temps (Rosemary Clark-Parsons parle d'une "2ème vague") des mouvements féministes que ces Free Spaces deviendront des Safe Spaces avec l'acception qu'on leur connaît aujourd'hui. 

Comme l'explique encore Anne Plaignaud [Anne Plaignaud, Safe space et charte de langage, entre subversion et institution d’une ConstitutionItinéraires [Online], 2017-2 | 2018, DOI: https://doi.org/10.4000/itineraires.3828] :

"On trouve là un héritage des groupes de conscientisation féministes des années 1970, aux États-Unis comme en Europe. Ces militantes agrandissent, après les revendications citoyennes de leurs mères, le domaine de leurs considérations et de leurs revendications en clamant que « le privé est politique », pour mieux rendre compte de l’organisation « systémique » du patriarcat."

Comme discuté par le collectif Roestone [The Roestone Collective (2014), Safe Space: Towards a ReconceptualizationAntipode46, pages 1346– 1365, doi: 10.1111/anti.12089],  la nature ambivalente des safe space leur est consubstantielle :

"un espace sûr n'est jamais complètement sûr. Malgré tout, nous encourageons la culture critique de l'espace sûr en tant que lieu de négociation des différences et de contestation de l'oppression." Et plus loin "les catégories de sûr [safe] et d'insécurité [unsafe] sont produites par la société et dépendent du contexte. Ainsi, les espaces sûrs [safe spaces] apparaissent dans des contextes sociaux de menaces spécifiques à des groupes particuliers."

Le numérique est-il un Safe Space ?

Ou plus exactement se poser la question de savoir où se situent les Safe Space des espaces numériques, et comment ils se constituent ? 

A l'échelle des mondes numériques, les premiers Safe Spaces auxquels on pense prennent l'image du forum ou des canaux d'IRC, ancêtres de nos messageries actuelles. Si l'altérité y était présente, ces dispositifs offraient comme possible le fait de thématiser y compris des ressentis ou des vécus discriminatoires et de les baliser en les coupant si nécessaire de celles et ceux n'ayant pas le même ressenti ou le même vécu, et ce à l'aide de mécanismes de modération basiques reposant sur des interventions humaines suite à des signalements ou à la "positivité" déclarative consistant à demander d'y entrer et déclenchant différents mécanismes de validation interne par les autres membres du forum ou du canal. C'était un temps où le respect d'une "netiquette" transparente et élaborée collectivement permettait de se dispenser de CGU opaques et élaborées singulièrement.  

A cette époque déjà lointaine, les plateformes actuelles des médias sociaux n'existaient simplement pas ; le web était un espace exclusivement public et assez faiblement investi en pourcentage de la population globale. Ces espaces privés qu'étaient les forums drainaient alors un essentiel de la parole militante qui disposait, sans qu'on ne lui accole nécessairement ce nom, la possibilité de se vivre dans un espace "protégé", aucunement "neutre" mais en tout cas "positif" puisqu'exempt de négativités dont l'essentiel se résumait encore à la figure du Troll. On ne parlait à l'époque pas davantage de "bulles de filtre" lors même que l'essentiel de ces forums et dispositifs, par leur toponymie numérique même, fonctionnaient comme autant d'espaces thématiques fermés.

Mais à l'époque toujours, un espace "fermé" n'était pas un espace nécessairement "excluant" puisque l'espace premier qu'était le web public demeurait le seul horizon d'une parole aspirant à devenir publique, un espace où régnait un mélange d'adhocratie et d'aristocratie de la publication qui allait ouvrir le chemin d'une massification aujourd'hui actée. S'exprimer dans des forums requerrait à l'époque la maîtrise d'une chaîne logicielle élémentaire (faite d'un modem, de Trumpet Winsock et d'un logiciel d'IRC) mais restait infiniment plus accessible que la publication d'une page web qui requerrait de son côté la maîtrise d'un langage de publication (HTML) certes accessible mais pas pour autant naturel en plus de la connaissance des rudiments d'un espace d'hébergement et des protocoles FTP permettant d'y acheminer les contenus produits. Voilà pour la préhistoire. 

La question des Safe Space dans les collectifs militants numériques.

La littérature scientifique actuelle sur la question des Safe Spaces dans l'espace numérique militant ou revendicatif, pointe notamment quelques-uns des faits suivants perçus comme autant d'invariants. 

  • Clark-Parsons, Rosemary. “Building a Digital Girl Army: The Cultivation of Feminist Safe Spaces Online.” New Media & Society, vol. 20, no. 6, June 2018, pp. 2125–2144, doi:10.1177/1461444817731919. (accessible en partie gratuitement ici)

Le sentiment de sécurité est indissociable du sentiment du secret. Certains espaces numériques (comme Facebook) ont des dispositifs permettant par exemple de ne pas voir certains groupes y compris dans une recherche par mot-clé sur la plateforme (ces groupes sont dits "secrets"), et d'en réserver l'entrée et l'appartenance aux seules personnes invitées, recréant en cela les dispositions d'un Safe Space. Ces architectures techniques sont utilisées par des groupes et mouvements féministes comme par tout un tas d'autres groupes et collectifs aux finalités différentes. C'est cette dimension "secrète" ou "sur invitation uniquement" qui permet à ces groupes de s'afficher à l'interne comme autant de Safe Spaces. 

"A search for “feminist” on Facebook, for example, reveals hundreds of “closed” groups that range in theme from general feminist discussion to particular feminist movements, issues, identities, and demographics. Facebook users can only join and see content published in a closed group after being approved by an existing member. “Secret” groups like Girl Army are more clandestine; only members can find the group through Facebook’s search function and new members must be invited by existing members and approved by moderators. Significantly for my purposes here, across their group descriptions, dozens of these communities purport to be “safe spaces.”"

Par ailleurs, dans le domaine numérique comme ailleurs, ces groupes et ces espaces  nécessitent un entretien actif et constant dans lequel "les membres ont dû s'employer à exposer et à remédier aux obstacles à la parité participative afin de créer un espace propice à la libre expression." Notez ici que la "libre expression" n'est pas la "liberté d'expression". La liberté d'expression (au sens américain du terme) autorise chacun à exprimer ses croyances et convictions et ce indépendamment du rapport à la loi ou à la norme. La "libre" expression est, programmatiquement, ce qui permet de se sentir libéré de ce qui était ressenti comme un poids dans l'incapacité, non pas d'exprimer ce que l'on est, mais de voir ce que l'on exprime reconnu par l'autre et par la société tout entière.  

  • Shaw, Frances. "FCJ-157 Still ‘Searching for Safety Online’: collective strategies and discursive resistance to trolling and harassment in a feminist network." The Fibreculture Journal 22 2013: Trolls and The Negative Space of the Internet (2013). En ligne.

Cet article de Frances Shaw rappelle la manière dont les mouvements de blogueuses féministes en ligne (le corpus et le terrain sont situés en Australie) s'organisent pour lutter contre les Trolls, les harceleurs et plus globalement les logiques d'assignation au silence [Noelle-Neumann, E. (1974). The spiral of silence a theory of public opinion. Journal of Communication, 24(2), 4351], et comment ils le font dans une dimension collective qui reprend les codes de la publication en ligne, allant de la modération à l'humour en passant par les procédés d'exposition et de désignation publique des Trolls ou des harceleurs.

Par ailleurs et comme décrit dans Hayes, Uldall et Glynn [Andrew F. Hayes, Brian R. Uldall & Carroll J. Glynn (2010) Validating the Willingness to Self-Censor Scale II: Inhibition of Opinion Expression in a Conversational Setting, Communication Methods and Measures, 4:3, 256-272, DOI: 10.1080/19312458.2010.505503], certains individus ont une disposition élevée à l'auto-censure qui les expose particulièrement aux effets de la spirale du silence dans certains contextes (cf Noelle-Neumann citée juste avant), là où d'autres individus, moins enclins à l'auto-censure pourront n'être presque pas affectés par les processus de silenciation.  Cela rejoint l'analyse de la tyrannie des agissants chez Dominique Cardon qui permet de comprendre l'organisation de la distribution de la parole dans les espaces sociaux numériques non protégés, "'unsafe". 

Pour en revenir à l'article de Frances Shaw, la question des Safe Spaces dans le numérique implique en effet, pour qu'ils puissent exister et être efficients, d'être en capacité de jouer avec les temporalités et les stratégies énonciatives et expositives particulières à chaque plateforme. Et la dimension collective que le numérique permet d'accroître indépendamment de contraintes géographiques est ici souvent perçue comme un atout, même si elle paie en miroir le prix d'une plus grande vulnérabilité liée à l'exposition de groupes et d'espaces parvenant à faire masse. En outre, et comme rappelé par l'article de Frances Shaw :  

"Dans les réseaux où les gens développent des liens d'intimité et d'identification, il y a un degré d'investissement affectif qui conduit au "risque" ainsi qu'à la "sécurité". Les blogueuses féministes australiennes discutent du développement d'"espaces sûrs" pour le discours féministe, tout en évoquant le risque et les contraintes de l'intimité et du politique dans ces mêmes espaces. Le développement de l'intimité s'accompagne d'un sentiment de risque, en termes d'exposition au harcèlement et à la traîne en particulier, mais aussi en termes de prudence à l'égard du fait de parler ou d'écrire sans réfléchir, en raison de la manière dont le discours acceptable est défini au sein de la communauté."

Le numérique conditionne donc l'existence d'espaces discursifs relevant de "safe spaces" à des facteurs de risque différents mais sensiblement plus pregnants ou en tout cas plus apparents, affleurants, qu'en dehors des systèmes numériques. 

Frances Shaw conclut ainsi : 

"Les nouvelles personnes qui arrivent dans les communautés prennent conscience de leur droit de refuser le harcèlement et les commentaires offensants sur leurs propres blogs en observant les pratiques de modération des autres blogs. Parfois, les modérateurs ont des politiques clairement définies, mais d'autres fois, les tactiques et les directives de modération seront négociées au fil du temps. Les blogueuses ont parlé de leur sens des responsabilités pour créer un espace plus sûr pour les autres féministes sur leurs propres blogs. Ces désirs et objectifs sont toutefois en conflit et en tension constants avec le fait que les blogs ne sont pas toujours des espaces affectivement "sûrs". Les négociations des blogueuses sur la politique féministe avec les autres peuvent être émotionnellement blessantes et risquées, en particulier dans la négociation du féminisme intersectionnel, des privilèges et du pouvoir. Les participantes aux identités croisées décrivent leur exclusion, leur ignorance et leur contrôle par le discours féministe dominant. De plus, la présence de trolls, le harcèlement ciblé et les menaces de violence font des blogs publics un lieu parfois dangereux pour les femmes écrivains. Ces conflits et tensions ne constituent pas seulement une part importante de l'expérience des blogueuses dans le réseau, mais sont également importants sur le plan politique."

L'article date de 2013 et se centre essentiellement autour des blogs mais ce que la chercheuse observe peut aisément être appliqué aux plateformes de médias sociaux, notamment dans le fait qu'elles n'apparaissent pas, non plus, comme "des espaces affectivement sûrs".

  • Gibson, Anna. “Free Speech and Safe Spaces: How Moderation Policies Shape Online Discussion Spaces.” Social Media + Society, Jan. 2019, doi:10.1177/2056305119832588.  

Cet article explore près de 250 000 commentaires anonymes sur une période de 14 mois dans deux forums Reddit traitant sensiblement des mêmes sujets et équivalents en terme de taille mais "avec des politiques de modération différentes en matière d'"espace sûr" et de "liberté d'expression"." Anna Gibson observe et montre que : 

"dans l'espace sécurisé, les modérateurs supprimaient beaucoup plus de commentaires, et que les auteurs supprimaient aussi leurs propres commentaires beaucoup plus souvent, ce qui suggère un taux d'autocensure plus élevé. En examinant uniquement les affiches de fréquence relativement faible, j'ai constaté que le langage dans l'espace sécurisé est plus positif et que les discussions portent davantage sur les activités de loisirs, alors que le langage dans l'espace de libre expression est relativement négatif et colérique, et que les préoccupations personnelles matérielles liées au travail, à l'argent et à la mort sont plus fréquemment discutées. Il est important de noter que bon nombre de ces différences linguistiques persistent même dans les commentaires des utilisateurs qui publient simultanément dans les deux sous-réseaux. Dans l'ensemble, ces résultats suggèrent que les différences dans les politiques de modération peuvent affecter l'autocensure et l'utilisation des langues dans l'espace en ligne, impliquant les politiques de modération comme des sites d'enquête clés pour les spécialistes de la discussion démocratique."

La dimension "Safe" des espaces numériques privés (c'est à dire accessibles sur inscription) sont donc très liés aux effets d'autocensure qui sont eux-mêmes dépendants de la politique de modération globale de ces espaces. C'est, par exemple si l'on extrapole ce résultat à la partie publique de Twitter, tout à fait caractéristique de la difficulté de cette plateforme à préserver des espaces de discours protégés ou sécurisants au-delà des polémiques ou des effets d'actualité, précisément car l'autocensure y est très faible, là aussi parce que la modération semble au mieux tout à fait arbitraire et au pire totalement absente.  

La question de la lisibilité et de la constance des politiques de modération est extrêmement importante dans la constitution de Safe Spaces numériques puisqu'elle conditionne la nature et l'ampleur des effets d'auto-censure qui se bâtiront en réaction et en miroir de ce que l'on sait pouvoir être dit ou exprimé dans ces espaces. Or en l'état de la politique de modération des grandes plateformes, il est évident qu'aucune de ces conditions n'est réunie pour permettre l'émergence, en surface des grands médias sociaux, de lieux de discours à la fois apaisés et respectueux de l'expression ou de la revendication de formes d'altérités ou de singularités. Sauf à adresser des espaces identifiables et dédiés, et très fortement encadrés en termes de possibilités discursives. C'est notamment ce qui est rappelé et confirmé dans [van Heijningen, Maaike, and Lindsay van Clief. "Enabling online safe spaces: a case study of Love Matters Kenya." Vol. 48, n°1 (2017) En ligne] à l'échelle cette fois de l'analyse d'une page Facebook "Love Matters Kenya" dans laquelle une organisation humanitaire adresse un discours de santé publique à de jeunes adultes et adolescents : 

"Les résultats ont montré que les éléments clés d'un espace sûr sont : une bonne modération, la capacité des utilisateurs à créer leurs propres personnalités en ligne et une atmosphère communautaire qui permet de développer la confiance et les relations sociales."

La question de l'identification et du dévoilement que cela implique, question spécifique aux plateformes numériques, vient troubler la possibilité même de s'exprimer au nom des discriminations que l'on subit mais de n'avoir pas obligation à le faire sous son nom propre. L'affirmation d'une identité (de genre par exemple) vécue ou ressentie comme discriminante ne s'accommode que difficilement d'un dévoilement préalable et obligatoire de l'identité civile qui lui correspond (ou pas). Pour le dire vite, il est plus difficile d'être un alcoolique anonyme sur Facebook. Il est une singularité de l'anonymat dans l'expression d'un trauma, que la plupart des grandes plateformes numériques actuelles rendent impossible ou entachées de formes indélébiles de suspicion. Voilà notamment pourquoi les revendications d'identité de genre sont le plus souvent moquées, harcelées ou condamnées sur ces mêmes plateformes, a fortiori lorsqu'elles sont incarnées et identifiées.

Si l'on s'interroge sur la manière de construire des Safe Space numériques, on peut regarder du côté de la littérature du design d'espace pour extrapoler au design d'espaces "sûrs". L'article de Duarte Bustamante et Maria Ana pointe 4 des composantes essentielles d'un design participatif pour la construction de Safe Spaces avec de jeunes migrants, conditions qui s'accompagnent du déploiement de services numériques. Ces 4 composantes sont les suivantes : 

"(i) l'éthique, (ii) les processus de réflexion partagé, (iii) le contenu, (iv) et la disposition et la dynamique de l'espace."

L'éthique n'est pas simplement un ensemble de valeurs partagées mais également un cadre qui permet de garantir des bénéfices réciproques à l'ensemble des participants. Le processus de co-élaboration de l'espace est également déterminant dans la confiance que les participants pourront investir dans l'espace qui leur sera mis à disposition. Tout comme bien sûr le contenu et le "méta-contenu", c'est à dire ce qu'il sera permis de dire et comment, et, dans le cas de l'article de D. Bustamante et M. Ana, en quelle(s) langue(s). Enfin, la question de la disposition et de la dynamique de l'espace sont des problématiques propres au design d'espace mais qui font particulièrement écho aux architectures techniques des grandes plateformes que l'on qualifiera essentiellement de toxiques dans leur manière de contraindre la visibilité ou l'obfuscation de contenus et de les assujettir totalement à des paramètres de circulation attentionnelle marchandisable.   

Donc pour le dire sommairement, la possibilité de déployer des Safe Spaces dans le cadre des grands médias sociaux est limitée par le cadre éthique absent ou trop mouvant pour être cadrant (ou soumis au conteste économique, ce qui revient au même), par l'absence de tout processus de réflexion partagé, par l'impossibilité de négocier ou renégocier les cadres expressifs et énonciatifs (sauf dans des sous-espaces eux-mêmes à la merci constante d'une évolution des règles de la plateforme hôte), et par la dynamique de l'espace discursif habitable qui est essentiellement une architecture technique toxique

  • Miño-Puigcercós R., Rivera-Vargas P., Cobo Romaní C. (2019) Virtual Communities as Safe Spaces Created by Young Feminists: Identity, Mobility and Sense of Belonging. In: Habib S., Ward M. (eds) Identities, Youth and Belonging. Studies in Childhood and Youth. Palgrave Macmillan, Cham. https://doi.org/10.1007/978-3-319-96113-2_8

En interrogeant les participantes à un groupe Facebook féministe d'abord ouvert (2011) puis fermé (2015) et enfin secret (2016) les auteurs explorent la question du "sentiment d'appartenance" qui est encore trop souvent une simple facilité (et un leurre) méthodologique dès que l'on traite des communautés virtuelles puisqu'il est finalement très peu décrit et instancié. La plongée en diachronie assez fine dans les mécanismes constitutifs de cette communauté font apparaître l'émergence progressive de règles accompagnant la dimension "safe" au fur et à mesure où le sentiment d'hostilité de certains membres se fait plus présent. Ainsi la nécessité d'un modérateur ou la question du bannissement vient de la communauté elle-même suite à différentes prises de parole, jugées agressives ou irrespectueuses, d'autres membres du groupe. L'article est particulièrement éclairant quand il aborde le fait que les communautés virtuelles sont des "safe space symboliques". Le sentiment d'appartenance dont on parlait plus haut est en quelque sorte démultiplié ou facilité a priori par l'absence d'une proximité physique, géographique ou même temporelle. Il est à tout le moins investi différemment, pointant ainsi le paradoxe qui fait – et c'est ici moi qui parle et non les auteurs de l'article – que les espaces numériques présentent une dualité profonde entre un "effet habitacle" qui autorise des radicalités discursives dans sa manière de s'adresser "à des autres" (radicalités que l'on auto-censure généralement en dehors du numérique) et que dans le même temps il évoque, convoque ou présuppose une dimension "sûre", "safe", qui pourrait sembler antagoniste avec les effets de radicalité discursive précédents.

Pour le dire plus simplement, le numérique est à la fois un espace de transgression discursive dans l'adresse à toutes celles et ceux qui nous sont différents, mais aussi de régression discursive (presque au sens psychanalytique du terme de régression) dans l'adresse à celles et ceux qui nous ressemblent. Or cette articulation entre transgression et régression nécessite pour être claire et non toxique de pouvoir s'articuler dans un cadre énonciatif cohérent en termes de rapport au public et au privé, à l'espace public et à l'espace privé. Cadre que bien souvent le numérique tel qu'institué par les grandes plateformes rend flou et inopérant. 

L'article de Miño-Puigcercós, Rivera-Vargas et Cobo Romaní aborde également un point essentiel qui est celui des tensions entre l'appartenance à des contextes en-ligne et hors-ligne ("Tensions of Belonging to Online and Non-online Contexts"). Il y a une forme, déterminante dans l'affect, d'asymétrie entre les espaces numériques "safe" qui posent toujours la question de leur possible décontextualisation ou recontextualisation dans des espaces hors-ligne (en gros la peur que l'on reprenne des éléments verbalisés en ligne pour les ressortir et les faire circuler hors-ligne), alors que la crainte que des verbalisations hors-ligne puissent être exploitées ou détournées en-ligne semble moins présente ou en tout cas moins jouer sur le sentiment d'appartenance dans sa dimension de confiance. Là encore – et c'est moi qui extrapole – c'est un peu comme si, dès lors qu'il s'agit de "safe spaces", le ratio bénéfice-risque d'un ruissellement du virtuel vers le réel était en faveur du risque alors que celui d'une reprise dans des espaces numériques de conversations s'étant tenues dans des espaces non-numériques n'était pas envisagé comme un risque. L'argument permet ainsi d'expliquer que les processus de contrôle et de modération semblent notoirement plus présents, plus dynamiques et parfois plus radicaux dans la gestion des "safe space" en ligne que dans celle des Safe Space hors-ligne.    

La question de recherche posée par l'article est la suivante : "Les médias sociaux offrent-ils des espaces sûrs aux jeunes LGBTQ multi-minorisés pour qu'ils puissent exprimer et explorer les questions de sexualité et de genre ?" Et la réponse (spoiler alert) est "oui". Il s'agit d'une approche "qualitative" reposant sur des entretiens et questionnaires administrés à une trentaire de jeunes entre 14 et 17 ans se déclarant LGBTQ. Parmi les conclusions de l'article on retrouve la confirmation d'éléments déjà évoqués, notamment autour de la dualité "déclarative" des safe space en ligne : 

"Les résultats ont indiqué que, bien que les participants aient une certaine hésitation à divulguer des informations sur leur vie personnelle par le biais de sites de médias sociaux tels que Facebook, ils se sentent plus à l'aise pour communiquer par le biais de médias sociaux que dans un contexte de face à face."

Même si l'étude, par ses biais d'enquête et la population cible (jeunes LGBTQ multi-minorisés) rend toute généralisation délicate, elle a cependant le mérite de rappeler et de confirmer que pour des populations jeunes en phase de construction identitaire et sexuelle, le rapport dual aux grandes plateformes en ligne est toujours présent

"Facebook a servi d'espace numérique accessible et sûr où les jeunes LGBTQ se sentent en sécurité pour participer, explorer, se connecter et communiquer avec les autres. Les résultats indiquent que tous les participants se sentent moyennement à l'aise d'utiliser les médias sociaux pour explorer et exprimer leur genre et leur identité sexuelle."

Il y a un habitus culturel d'usage des médias sociaux qui les désignent comme autant de voies exploratoires légitimes sur des questions d'identité, de genre et de sexualité, mais la dimension "safe" de ces explorations et des ces recherches n'est jamais univoque ou entièrement rassurante, lors même que chez ces jeunes gens et jeunes filles le passage au discours de dévoilement semble facilité par les interaction en ligne plutôt qu'en présentiel.

Ce qui me semble notable ici c'est, pour prendre une métaphore géographique et urbaine, que la dimension "mégalopolistique" des plateformes de médias sociaux laisse toujours entrevoir la possibilité d'alcôves rassurantes dans lesquelles on peut soit observer le comportement de ses pairs soit entamer des processus de dialogue avec eux. Mais que l'obligation presque "contractuelle" de dévoiler a priori son identité de genre ou son orientation sexuelle aux plateformes pour avoir accès à la possibilité d'explorer ces espaces, délégitime partiellement la dimension rassurante de ces quêtes exploratoires.

En outre, il me semble également important de pointer la dimension éditoriale ou éditorialisante de l'expression de soi dans des Safe Space numériques, qui est souvent présentée comme absente des Safe Space physiques dans lesquels la question de la présentation de soi ne peut-être entièrement masquée, dissimulée ou travestie comme les avatars, projections et représentations numériques le permettent. 

Du cyber-safe-space aux médias "safe but it's complicated" sociaux.

En diachronie et au travers d'une large revue de littérature (notamment rassemblée dans Maliepaard, Emiel. "Bisexual safe space (s) on the internet: Analysis of an online forum for bisexuals." Tijdschrift voor economische en sociale geografie 108.3 (2017): 318-330. DOI : https://doi.org/10.1111/tesg.12248)] on pourra observer plusieurs éléments saillants. 

Historiquement le cyberspace, préexistant au grands médias sociaux actuels, constitua un espace exploratoire "sûr" et fut extrêmement émancipateur pour tout un ensemble de minorités, et pour tout en tas de raisons. 

"Il est rare qu'Internet, en raison de son anonymat, de sa disponibilité et du franchissement des limites de la distance et de l'espace, ne soit pas considéré comme un espace potentiellement fructueux pour les personnes LGBT qui souhaitent explorer leur attirance sexuelle, leur identité sexuelle et leur personnalité."

Comme c'est également rappelé et démontré par [Fouzia Younas, Mustafa Naseem, and Maryam Mustafa. 2020. Patriarchy and Social Media: Women Only Facebook Groups as Safe Spaces for Support Seeking in Pakistan. In Proceedings of the 2020 International Conference on Information and Communication Technologies and Development (ICTD2020). Association for Computing Machinery, New York, NY, USA, Article 11, 1–11. DOI: https://doi.org/10.1145/3392561.3394639], il existe toujours aujourd'hui, dans des sociétés profondément inégalitaires ou menant d'authentiques politiques de répression à l'égard de minorités, des espaces "sûrs" qui se concentrent aujourd'hui à l'échelle des groupes fermés ou secrets des grands réseaux sociaux (Facebook notamment). Ainsi l'usage des groupes fermés Facebook pour y trouver le soutien sécurisant de pairs au travers de l'exemple des femmes pakistanaises pour les récits tabous tels que l'avortement, le harcèlement sexuel, le viol, les abus domestiques et les questions relatives à l'éducation des enfants et au rôle parental.

Dans le paysage actuel des médias sociaux, paysage à la fois écrasé de manière uniforme par un oligopole à frange qui est  – au moins en Europe et aux Etats-Unis – celui des GAFAM mais également sous la surface des mêmes géants, relativement diversifié dans les pratiques (forums, groupes, pages, sites, chaînes, messageries …), dans le paysage actuel des médias sociaux chaque "place" numérique est double et présente nécessairement des aspects "safe" autorisant toutes formes d'activismes émancipateurs, mais également nombre d'enjeux "unsafe" tendant à transformer ou à subordonner chaque acte d'énonciation libérateur à la collecte toujours possible par des tiers d'informations intimes dont la protection et la préservation se voudraient pourtant les garants des conditions premières de leur dévoilement. 

Sur un autre niveau, toujours au travers d'une large revue de la littérature scientifique sur ces sujets, on observe deux phénomènes distincts et complémentaires.

D'abord, en surface, une normalisation écrasante des corps, des pratiques sexuelles et des identités de genre (même si heureusement elle comporte également quelques failles au travers de mouvements relevant par exemple du body-positivisme, ou de ce que Marc Jahjah appelle les corps indisciplinés, et que je qualifierais d'algo-résistants).

Mais ensuite, à l'échelle de sous-réseaux eux-mêmes traversés de sub-cultures, ou dans des espaces intersticiels presque nécessairement offerts comme affordances échappatoires à la massivité et à la centralité des grandes plateformes, on observe aussi la possibilité pour d'autres normes, d'autres identités, d'autres sexualités, la possibilité à la fois de s'entre-observer et de se construire. Et cela y compris dans des espaces caractérisés à l'échelle macro comme clairement masculinistes du de culture misogyne comme l'emblématique Reddit où pourtant certains subs laissent se déployer d'autres identités de genre dans une configuration discursive apaisée.  

Il apparaît de manière finalement assez conforme à l'intuition, que plus la marginalité des identités de genre ou des pratiques et comportements sexuels est forte à l'échelle d'une société, et plus la nécessité de contrôle et de modération est forte dans les espaces numériques investis pour s'y sentir en sécurité ; et plus également le recours à des Safe Space en ligne est vécu comme une libération, une impérieuse nécessité, quelque chose de littéralement vital : "How Could You Be Trans Before the Internet?" déclarent les participants à l'étude de [Morgan Klaus Scheuerman, Stacy M. Branham, and Foad Hamidi. 2018. Safe Spaces and Safe Places: Unpacking Technology-Mediated Experiences of Safety and Harm with Transgender People. Proc. ACM Hum.-Comput. Interact. 2, CSCW, Article 155 (November 2018), 27 pages. DOI:https://doi.org/10.1145/3274424].

Mais là aussi, la fragilité situationnelle des dispositifs numériques reste particulièrement forte puisque si les digues de ces espaces numériques "protégés" cèdent, les risques d'un outing non souhaité ou de harcèlements ciblés deviennent d'autant plus prégnants et se retourner contre l'individu ou contre le groupe entier. A ce titre, les questions d'intersectionnalité trouvent naturellement un terrain légitime dans l'exploration de ces mécanismes autant discursifs qu'algorithmiques permettant le déploiement, l'expression mais aussi la mise en sécurité ("safety") de l'ensemble de ces traces discursives et de celles et ceux qui les produisent. 

Une techno-politique des corps.

La question suivante est donc nécessairement la question de l'administration techno-politique de ces processus de normalisation, de revendication, et d'exploration des corps, des identités, des genres et des sexualités. Du  biopouvoir à la biopolitique, et retour.

  • Qinfeng Zhu & Marko M. Skoric (2021) From Context Collapse to “Safe Spaces”: Selective Avoidance Through Tie Dissolution on Social Media, Mass Communication and Society, DOI: 10.1080/15205436.2021.1883671

Du côté des usages non genrés ou sexualisés, l'article de Zhu et Skoric offre une fenêtre méthodologique passionnante qui permet de relier la question des Safe Spaces à celle des bulles de filtre [Pariser, Eli. The filter bubble: What the Internet is hiding from you. Penguin UK, 2011] et à la dynamique des liens faibles [Granovetter, Mark S. "The strength of weak ties." American journal of sociology 78.6 (1973): 1360-1380.]. Les auteurs se demandent dans quelle mesure et dans quelles conditions l'exposition à un désaccord sur les médias sociaux permet de prédire "l'unfriending" (le fait de ne plus être "ami" avec quelqu'un sur Facebook) pour des raisons politiques mais pas uniquement. Ils montrent plusieurs choses :

  • "seuls les désaccords résultant de discussions politiques avec des personnes éloignées prédisent l'absence d'amitié. En outre, les minorités d'opinion sont plus enclines à couper les liens face à un désaccord politique que les majorités. Sur la base de ces résultats, nous discutons de la faiblesse des liens faibles sur les médias sociaux et caractérisons l'évitement sélectif comme un moyen de construire des "espaces sûrs" numériques."

Plus loin ils expliquent : 

"Dans l'ensemble, les minorités d'opinion sont plus conscientes des désaccords et ont davantage besoin de soutien (McClurg, 2006), ce qui peut permettre et motiver un évitement sélectif par la dissolution des liens. (…)

Tout d'abord, en raison de leur statut de minorité, les minorités d'opinion ont tendance à avoir une idée plus claire d'elles-mêmes par rapport aux majorités, surtout lorsque les opinions représentent des valeurs personnelles. Par conséquent, elles peuvent évaluer les préférences politiques des autres avec plus de précision et identifier facilement ceux qui partagent leurs opinions ainsi que ceux qui ne les partagent pas (Morrison & Wheeler, 2010). En même temps, selon la théorie de la distinctivité optimale (Brewer, 1991), les gens sont motivés à se définir en fonction de leur caractère unique en tant qu'individus (besoin de différenciation de soi), ainsi que de leurs similarités avec les autres (besoin d'assimilation avec les autres). Ils souhaitent également atteindre un équilibre optimal entre les deux motifs concurrents. (…)

En outre, au niveau affectif, le fait de rencontrer un désaccord au sein d'un réseau à un moment où le besoin de soutien est élevé peut infliger de fortes émotions négatives comme la colère, ce qui peut exacerber la nécessité de réduire la dissonance et motiver les gens à couper les liens (John & Gal, 2018 ; Jonas, Graupmann, & Frey, 2006 ; Schwarz & Shani, 2016). Selon la théorie de l'évaluation, les personnes qui ressentent des émotions négatives très fortes sont enclines à prendre des risques, à dépenser des ressources rares et à agir avec peu de réflexion (Lerner & Keltner, 2001). Les détenteurs d'opinions minoritaires peuvent donc avoir une impulsion plus forte à rompre les liens avec ceux qui ont des opinions opposées également."

Dit autrement, les bulles de filtre (et le débat qui les accompagne et qui fait que je préfère parler de déterminismes algorithmiques) sont les premiers de nos Safe Spaces numériques et – a contrario d'une doxa dominante – ces espaces sûrs ne sont pas réservés exclusivement à des minorités genrées ou racialisées mais constitutifs de chaque cheminement en terre numérique. Il faut se représenter la terre numérique (envisagée dans son ensemble ou du point de vue de chaque plateforme la colonisant) non comme une Pangée mais comme un ensemble d'îlots temporairement interconnectés. Avec des dynamiques dont je n'ai pas trouvé meilleur exemple de ce que Pierre-Gilles de Gennes appelait une "transition de percolation" :

"Considérons un ensemble d’îles, et supposons que le niveau de l’océan baisse progressivement. (…) Peu à peu les différentes îles grandissent et certaines se relient entre elles. Un voyageur qui ne marche que sur la terre ferme est, au début, confiné dans une île. Toutefois cette île, lorsque le niveau océanique baisse, devient, le plus souvent, connectée à de nombreuses autres ; le domaine d’excursion de notre voyageur augmente. Finalement, lorsque le niveau océanique atteint une certaine valeur critique, le voyageur peut s’éloigner arbitrairement loin de son point de départ : il est maintenant sur un continent, qui porte encore de nombreux lacs, mais qui est connecté : on peut aller d’un point à l’autre du continent sans jamais traverser un bras de mer. La transition que nous venons de décrire, entre un archipel d’îles déconnectées et un système où certaines des îles se sont soudées pour former un continent, est appelée transition de percolation."

Les programmes et les algorithmes qu'ils mettent en circulation sont les courants et les masses responsables de la montée ou de la baisse de ce "niveau océanique" qui bloque, autorise ou contraint certaines circulations des informations et des êtres.

L'un des terrains de l'activisme numérique consiste autant dans le repérage et le renforcement de ces îlots que dans le jeu de puissance partagée avec les mécanismes algorithmiques et techniques qui maintiennent ces îlots accessibles à certain.e.s et les dissimulent à d'autres. 

Et s'il n'était de vrai Safe Space que celui des ingénieurs
qui déploient programmes et algorithmes ?

Nous savons depuis les travaux et les textes de Lawrence Lessig, "Code is Law" notamment, que la question de la responsabilité sociale des ingénieurs est éminente et qu'elle dépend entièrement de la manière dont la société les rend aptes et capables à s'emparer de valeurs morales dans les algorithmes et programmes qu'ils concevront et à maintenir ces valeurs auditables dans des espaces politiques sincèrement et authentiquement délibératifs. 

"Ce régulateur, c’est le code  : le logiciel et le matériel qui font du cyberespace ce qu’il est. Ce code, ou cette architecture, définit la manière dont nous vivons le cyberespace. Il détermine s’il est facile ou non de protéger sa vie privée, ou de censurer la parole. Il détermine si l’accès à l’information est global ou sectorisé. Il a un impact sur qui peut voir quoi, ou sur ce qui est surveillé. Lorsqu’on commence à comprendre la nature de ce code, on se rend compte que, d’une myriade de manières, le code du cyberespace régule."

Si l'on s'autorise un clin d'oeil bienveillant envers les questions et les études de genre, il apparait que Lawrence Lessig défend et plaide dès 2000 pour les architectures techniques "gender-fluid" et non-binaires : 

"Les architectures ne sont pas binaires. Il ne s’agit pas juste de choisir entre développer une architecture permettant l’identification ou l’évaluation, ou non. Ce que permet une architecture, et la manière dont elle limite les contrôles, sont des choix. Et en fonction de ces choix, c’est bien plus que la régulabilité qui est en jeu."

Lessig rappelle que la question centrale est celle des valeurs transmises par les architectures techniques autant que par les codes et algorithmes qui en constituent l'ossature, et qu'à ce titre, les valeurs des ingénieurs les développant ne peuvent jamais être considérées comme neutres et qu'il importe que nous puissions en discuter collectivement. 

"Dans toutes ces circonstances, les architectures viendront garantir nos valeurs traditionnelles – ou pas. À chaque fois, des décisions seront prises afin de parvenir à une architecture d’Internet respectueuse de ces valeurs et conforme à la loi. Les choix concernant le code et le droit sont des choix de valeurs. Si c’est le code qui détermine nos valeurs, ne devons-nous pas intervenir dans le choix de ce code ? (…) La question n’est donc pas de savoir qui décidera de la manière dont le cyberespace est régulé  : ce seront les codeurs. La seule question est de savoir si nous aurons collectivement un rôle dans leur choix – et donc dans la manière dont ces valeurs sont garanties – ou si nous laisserons aux codeurs le soin de choisir nos valeurs à notre place."

Dans le monde numérique actuel, dans sa topologie (plateformes majoritaires) comme dans son économie politique (concentration – oligopole à frange – et économie de l'attention), si l'espace numérique "offert" est essentiellement perçu, vécu ou présenté comme un espace de haine, de discriminations ou d'inconforts, c'est parce que du point de vue d'une anthropologie de la technique, les premiers authentiques espaces protégés (Safe Space) sont ceux des boîtes noires algorithmiques et des ingénieurs qui les imaginent, les développent et les ajustent.

On documente depuis quelques années avec constance le fait que ces boîtes noires algorithmiques, tout comme les fonctions de direction et d'encadrement des entreprises les fabriquant, sont majoritairement aux mains d'ingénieurs mâles blancs non issus de minorités. On peut également aisément documenter le fait que ces plateformes aient économiquement intérêt (dimension spéculative des discours de haine) à ne faire de l'éthique qu'un simple leurre dans le champ du marketing politique.

Parmi les épisodes récents on pourra notamment mentionner le licenciement polémique de Timnit Gebru, qui travaillait chez Google sur les questions d'éthique et notamment sur les biais racistes dans les algorithmes de reconnaissance d'image, suivi de celui de Margaret Mitchell, fondatrice et ancienne co-dirigeante de l’équipe intelligence artificielle et éthique du même Google après son soutien public à Timnit Gebru. 

Le fait que Timnit Gebru soit d'origine éthiopienne, qu'elle travaille dans un laboratoire dédié à l'éthique pour documenter et circonscrire les biais racistes présents dans certains algorithmes de reconnaissance d'image (rappelons qu'il n'y a pas encore si longtemps de cela, en 2015, lesdits algorithmes assimilaient aisément l'image de couples afro-américains à des gorilles …), qu'elle ait, juste avant son licenciement, comme rappelé dans Le Monde, "reçu l’ordre de rétracter un article scientifique sur l’éventuelle utilisation d’une IA pour imiter des propos haineux ou biaisés", et qu'elle ait également "cofondé le groupe Black in AI, dont l’objectif est d’accroître la présence de personnes noires dans le domaine de l’intelligence artificielle", tous ces éléments créent, pour le moins, un faisceau d'indices concordants à l'appui de la thèse défendue ci-dessus : les  individus qui peuplent et investissent les premiers "Safe Spaces" numériques, ceux qui conditionnent en grande partie la possibilité d'existence de tous les autres, n'ont aucune expérience (ce n'est pas leur faute), ni aucune connaissance historicisée (là par contre …) de la nature discriminatoire de nos sociétés à l'égard de certaines minorités.

Et les mécanismes de défense déployés par ces petits cercles et les sociétés qui les emploient, sont encore implacables envers tout tentative d'hybridation ou de mixité sincère et aboutie. 

Tout cela rend extrêmement complexe pour ne pas dire impossible au sein de ces plateformes ou des espaces qu'elles régulent et qui leur appartiennent en première ou en seconde main, l'instauration d'authentiques espaces d'émancipation protecteurs – Safe Places ; sauf dans des agencements topologiques techniques particuliers ou dans des configurations discursives relevant de l'exception.

Google-confond-un-couple

Pour aller au bout de la démonstration d'un rapport de causalité entre le fait que nombre d'espaces numériques sur les grandes plateformes laissent la place à des discours de haine contre les minorités et le fait que ces minorités soient presque totalement absentes des lieux où s'élaborent les programmes et les algorithmes, il faudrait pouvoir prouver et documenter qu'a contrario, si on laisse des représentants de minorités définir les critères algorithmiques applicables dans de grandes plateformes, alors les discours de haine ou de stigmatisation de ces minorités seraient nettement moins nombreux et visibles. L'histoire de Timnit Gebru montre qu'il nous faudra chercher d'autres voies pour aboutir à cette confirmation.

Dès lors, sans parler d'un rapport de causalité, nous parlerons d'un apport de causalité, qui dépasse la simple corrélation. Apport de causalité que l'observation de la sociologie des entreprises concernées tout autant que celle de leurs politiques en termes de lutte contre les discriminations ou les négociations sans cesse contrariées et contradictoires de leurs aspirations éthiques, permet d'accréditer comme élément du champ social. Cet apport de causalité établi, suffit par ailleurs à légitimer, s'il en était encore besoin, la réflexion sur l'emprise et les déterminismes algorithmiques que ces "safe spaces" décisionnels composés de personnalités enfermées dans leurs propres biais de représentativité font peser sur l'administration des populations utilisant leurs services. 

Enfin, le fait que les seuls authentiques "safe places" ayant valeur immédiate d'action ou s'inscrivant dès leur constitution dans une perspective nécessairement performative, se trouvent préemptés par des gens qui sont aux antipodes des discriminations contre lesquels les systèmes techniques qu'ils pilotent prétendent lutter, ou que ces mêmes systèmes techniques surexposent arbitrairement ou invisibilisent opportunément, cela permet notamment d'expliquer – autrement que par la dimension du contrôle politique – que l'essentiel des activismes militants "publics" pour ne pas dire "grand public" au sein de ces plateformes, se voient presque systématiquement entravés ou pervertis par le biais des mêmes logiques discursives qui avaient permis et conditionné leur visibilité. 

Si la question est politique avant d'être seulement technique c'est bien parce que comme le démontrent [Qinfeng Zhu & Marko M. Skoric (2021), voir supra] :

"Lorsqu'une société est prise dans un conflit politique intense, les gens peuvent être plus enclins à arborer des insignes politiques et à se classer dans différents camps politiques (Iyengar, Sood, & Lelkes, 2012 ; Iyengar & Westwood, 2015). L'esprit défensif qui prévaut dans de telles situations peut également amplifier le biais de sélectivité (Frey, 1986). Dans un tel environnement, le désaccord risque davantage d'être perçu comme un signe de transgression relationnelle et une menace pour les croyances les plus intimes, ce qui déclenche un désir d'éliminer la dissidence (Wojcieszak, 2011)."

Plus que la lutte contre les seules discriminations, c'est plus fondamentalement la lutte contre les inégalités qui est au coeur d'un processus numérique profondément dysfonctionnel. Et ce dysfonctionnement est autant politique (pas de représentativité) que technique (valorisation des effets d'aubaine en termes de visibilité qui sont uniquement liés aux causes plutôt qu'aux victimes). 

Des espaces sûrs aux territoires rassurants.

Dans un web qui, même si on peut le déplorer, est désormais essentiellement territorialisé autour de ses principales grandes plateformes sociales, plutôt que de "simples" Safe Spaces, la question de l'articulation des espaces discursifs à la fois protecteurs et émancipateurs doit pouvoir être pensée en termes de territorialités rassurantes, à l'instar de ce qu'Antoine Le Blanc en travaillant sur l'organisation des espaces urbains investis pour les sports gays et lesbiens appelait "des territoires rassurants."

"Les villes se fabriquent et évoluent constamment en fonction de risques moins historicisés que les catastrophes majeures, mais tout autant créateurs d’identités, de communautés, et d’espaces liés à ces identités, délimitant des territoires où ces groupes sociaux se sentent en sécurité : des territoires rassurants."

Il en va de même des médias et réseaux socio-numériques. Le numérique opère sur une grille Deleuzienne de déterritorialisation et de reterritorialisation ; la courte revue de littérature ci-dessus permet d'indiquer et de relever l'articulation particulière entre des espaces déjà investis comme autant de territoires révélés ou dissimulés, qui dès lors cohabitent à des niveaux fractals, au sein des plateformes à différentes échelles (groupes ouverts, fermés, secrets, pages) ou du web (blogs, forums) ainsi que dans l'intersection et les recouvrements de ces espaces territorialisés, mais distribuant et adressant à chaque fois différemment la circulation des discours publics et des conversations privées plus tout l'éventail qui permet aux secondes d'accéder aux premiers. 

Je cite encore le résumé de l'habilitation à diriger les recherches d'Antoine Le Blanc

"des individus soumis à risque social créent des espaces sécurisés et bienveillants pour pratiquer un sport, et ainsi façonner des identités de groupe. Le prisme de la résilience permet d’identifier ces processus complexes dans des villes qui se reconstruisent sans cesse sur elles-mêmes, associant une multiplicité de zones, de réseaux, d’acteurs, face à des risques que les habitants perçoivent diversement. Il repose sur des processus de connaissance et de coordination entre acteurs, et pose la question des échelles de la ville. L’exemple du sport gay et lesbien montre que lorsque cette complexité est assumée, et que la gouvernance urbaine propose des espaces rassurants adaptés à divers groupes sociaux, diverses communautés, la ville dans son ensemble devient plus résiliente. C’est la subtile dialectique d’ouverture et de fermeture de ces territoires à différentes échelles qui permet la mise en place de pratiques et de ressentis fondant les territoires rassurants et améliorant la gestion des risques urbains."

Et l'islamo-gauchisme dans tout ça ?

Parce que vous me voyez bien tourner autour du pot bande de petits canaillous, et qu'entre Safe Spaces, intersectionnalité et Gender-Fluid Studies, je m'en voudrais de rater le coche qui permettra à Frédérique Vidal de faire évoluer mon classement de "gauchiste du web" à "islamo-gauchiste du web".

A propos de tout cela donc, et pour repréciser tout à fait sérieusement ce qui, à ce jour, correspond à la posture me semblant la plus juste sur ces sujets et la manière dont j'entends les aborder au prisme d'une lecture essentiellement "gender marxiste" (souvenez-vous que je défends une petite théorie Marxiste du document, épisode 1, épisode 2)  et "structuraliste fluide" (démerdez-vous avez ça), je vous livre cet extrait de [Patrick Champagne et Olivier Christin. Pierre Bourdieu: une initiation. Presses universitaires de Lyon, 2019], piqué sur le compte Twitter de Pierre Bataille

"Le concept de capital rappelle que les traits culturels n'ont pas de signification en soi mais seulement celle que la lutte sociale leur donne à un moment donné du temps dans le cadre d'une économie générale des pratiques. En d'autres termes, les propriétés sociales (avoir telle origine, avoir obtenu tel diplôme, etc.) et naturelles (avoir telle origine ethnique, être homme ou femme, être de grande ou de petite taille, etc.) peuvent fonctionner comme "capital" dès lors que la société leur accorde une quelconque valeur que l'analyse sociologique toujours à faire, doit établir pour chaque configuration sociale et à chaque époque." 

Notre capital technique, techno-critique aussi. Pensé dans une économie générale des pratiques. Et à l'aune d'une écologie cognitive, d'une écologie de l'esprit (Bateson). Voilà le programme.  

Rappel de quelques éléments bibliographiques.

(on sait jamais si ce truc doit être publié dans une revue open source un jour, ça me fera gagner un peu de temps dans la mise en forme 😉

  1. Champagne Patrick et Christin Olivier. Pierre Bourdieu: une initiation. Presses universitaires de Lyon, 2019
  2. Clark-Parsons, Rosemary. “Building a Digital Girl Army: The Cultivation of Feminist Safe Spaces Online.” New Media & Society, vol. 20, no. 6, June 2018, pp. 2125–2144, doi:10.1177/1461444817731919.
  3. Eubanks Virginia, Automating Inequality, 2018
  4. Gibson, Anna. “Free Speech and Safe Spaces: How Moderation Policies Shape Online Discussion Spaces.” Social Media + Society, Jan. 2019, doi:10.1177/2056305119832588.  
  5. van Heijningen Maaike, and Lindsay van Clief. "Enabling online safe spaces: a case study of Love Matters Kenya." Vol. 48, n°1 (2017) En ligne
  6. Bustamante Duarte, Ana Maria, et al. "Safe spaces in participatory design with young forced migrants." CoDesign (2019): 1-23. DOI https://doi.org/10.1080/15710882.2019.1654523
  7. Granovetter, Mark S. "The strength of weak ties." American journal of sociology 78.6 (1973): 1360-1380.
  8. Andrew F. Hayes, Brian R. Uldall & Carroll J. Glynn (2010) Validating the Willingness to Self-Censor Scale II: Inhibition of Opinion Expression in a Conversational Setting, Communication Methods and Measures, 4:3, 256-272, DOI: 10.1080/19312458.2010.505503
  9. Le Blanc Antoine, Les territoires rassurants. Habilitation à diriger des recherches. Géographie. Université du littoral-côte d'Opale, 2018. En ligne https://hal.archives-ouvertes.fr/tel-01872489
  10. Leanna Lucero (2017) Safe spaces in online places: social media and LGBTQ youth, Multicultural Education Review, 9:2, 117-128. http://dx.doi.org/10.1080/2005615X.2017.1313482
  11. Maliepaard, Emiel. "Bisexual safe space (s) on the internet: Analysis of an online forum for bisexuals." Tijdschrift voor economische en sociale geografie 108.3 (2017): 318-330. DOI : https://doi.org/10.1111/tesg.12248)
  12. Miño-Puigcercós R., Rivera-Vargas P., Cobo Romaní C. (2019) Virtual Communities as Safe Spaces Created by Young Feminists: Identity, Mobility and Sense of Belonging. In: Habib S., Ward M. (eds) Identities, Youth and Belonging. Studies in Childhood and Youth. Palgrave Macmillan, Cham. https://doi.org/10.1007/978-3-319-96113-2_8
  13. Noble, Safiya Umoja, Algorithms Of Oppression, 2018
  14. Noelle-Neumann, E. (1974). The spiral of silence a theory of public opinion. Journal of Communication, 24(2), 4351
  15. O'Neil Cathy (Weapons of Math Destruction, 2016
  16. Pariser, Eli. The filter bubble: What the Internet is hiding from you. Penguin UK, 2011.
  17. Plaignaud Anne, Safe space et charte de langage, entre subversion et institution d’une ConstitutionItinéraires [Online], 2017-2 | 2018, http://journals.openedition.org/itineraires/3828DOI: https://doi.org/10.4000/itineraires.3828
  18. Polletta, F. “Free spaces” in collective action. Theory and Society 281–38 (1999). https://doi.org/10.1023/A:1006941408302 
  19. Shaw, Frances. "FCJ-157 Still ‘Searching for Safety Online’: collective strategies and discursive resistance to trolling and harassment in a feminist network." The Fibreculture Journal 22 2013: Trolls and The Negative Space of the Internet (2013). En ligne.
  20. Morgan Klaus Scheuerman, Stacy M. Branham, and Foad Hamidi. 2018. Safe Spaces and Safe Places: Unpacking Technology-Mediated Experiences of Safety and Harm with Transgender People. Proc. ACM Hum.-Comput. Interact. 2, CSCW, Article 155 (November 2018), 27 pages. DOI:https://doi.org/10.1145/3274424
  21. The Roestone Collective (2014), Safe Space: Towards a ReconceptualizationAntipode46, pages 1346– 1365, doi: 10.1111/anti.12089
  22. Fouzia Younas, Mustafa Naseem, and Maryam Mustafa. 2020. Patriarchy and Social Media: Women Only Facebook Groups as Safe Spaces for Support Seeking in Pakistan. In Proceedings of the 2020 International Conference on Information and Communication Technologies and Development (ICTD2020). Association for Computing Machinery, New York, NY, USA, Article 11, 1–11. DOI: https://doi.org/10.1145/3392561.3394639
  23. Qinfeng Zhu & Marko M. Skoric (2021) From Context Collapse to “Safe Spaces”: Selective Avoidance Through Tie Dissolution on Social Media, Mass Communication and Society, DOI: 10.1080/15205436.2021.1883671

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