J’ai reçu ma rétrospective

C'est une phrase entendue en cours. "Ça y est, je l'ai reçue." Qui en appelle d'autres. "Et toi tu l'as reçue ?" Et de compléter "J'ai reçu celle de Deezer et d'Instagram."

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Ce qu'ils et elles ont reçu c'est une rétrospective. Leur rétrospective. Leur année écoulée sur les réseaux sociaux, qui est montée, agencée, et qui leur est diffusée, envoyée par les mêmes réseaux et médias sociaux. Pour qu'ils et elles puissent alors la partager. Probablement l'avez-vous également reçue.

Quiconque a déjà passé de trop longues heures à choisir dans des cartons de photos (ou dans des dossiers numériques de plusieurs giga-octets), les photos et films d'une année pour en extraire un essentiel arbitraire à l'odeur d'éternel, sait à quel point cette opération est … longue. 

Désormais tout est là. Instantanément et sans même avoir à le demander. Les souvenirs et moments forts (ou pas) d'une année entière : montés, mis en musique, remontés, sélectionnés, choisis, meilleurs moments, meilleur.e.s ami.e.s, meilleurs interactions, best-of du best-of, sous forme de diaporama kitsch à la Facebook, ou de vidéo de vos meilleures stories sur Instagram. Ils et elles recevront également leur rétrospective Tik-Tok, la fonctionnalité est disponible depuis l'année dernière. Peut-être l'avez-vous également reçue.

Tic-Tac fait TikTok. Il y en aura pour tout le monde. Même si vous ne vous servez pas de votre compte. Vous aurez votre rétrospective. Il le faut. On vous montrera tout ce que vous n'avez donc pas fait et d'ailleurs vous ne le verrez même pas puisque vous n'y êtes pas. Mais : "pour tous les utilisateurs peu présents sur la plateforme, qui ont créé leur profil pour comprendre le fonctionnement et l’intérêt de l’application ou pour s’amuser le temps d’une soirée, la rétrospective sera aussi disponible." Vertigineux.

Se souvenir des belles choses. 

Chaque réseau social promeut sa propre rétrospective. Facebook, Twitter, Instagram, mais aussi donc désormais TikTok, Youtube, Deezer, Spotify et tant d'autres. Un empilement de passés pour décrire un présent, le présent d'une année. Voilà ce que vous. Avez écouté, lu, regardé, partagé, liké, cross-posté, discuté, publié, écrit, dit, échangé.

Rétrospective. Rétrospection. Expectative. Il y a une attente, une expectative du passé, du rétro. Expectorer aussi. Il faut le recracher ce passé. Il y a quelque chose de l'ordre du métabolique et du charnel dans le rapport à la numérisation continue de nos vies et de nos rapports sociaux. Un poumon. Des ex. Expectorer sa rétrospective.

Qu'en faire et à qui le montrer ?

C'est l'une des nouvelles questions de ces commémorations singulières, qui ne sont donc souvent que des "mémorations", faute de "co -". Avec qui les partager d'autre que nous-mêmes ? Sont-elles d'ailleurs faites pour être vues par d'autres ? Et s'il n'y a personne d'autre alors quelle fonction leur attribuer à ces mémorations au service d'une communication, d'un marketing de la nostalgie ? Parfois on les montre. Aux copains, aux copines. A celles et ceux qui se trouvent ainsi commémorés. Et on glose sur les autres mémorations, on s'en étonne, on en sourit : "Tiens incroyable que ce soit ce morceau que j'ai le plus écouté cette année." Parfois on les garde pour soi. 

L'essentiel est qu'il ne faut jamais que l'interaction cesse. Il ne faut jamais que l'inter-mémoration s'arrête. La nostalgie d'une année est un moteur puissant d'interaction et d'activations mémorielles qui à leur tour feront interactions et mémoires. Sans fin. Danaïdes poussant un rocher. Sisyphe puisant au tonneau troué.

La nostalgie et les algorithmes. Nostalgie. La nostalgie est aussi une fabrique artificielle de l'attachement. "Pour que le désespoir même se vende, il ne reste qu'à en trouver la formule", chantait Léo Ferré. Et Katharine Niemeyer de poursuivre avec l'étude du business de la nostalgie commercialement produite. C'est à cela que visent essentiellement ces souvenirs "offerts", déjà montés, déjà visionnés, déjà calculés. "Nostalgie". Douleur du retour nous dit l'étymologie. "Algorithmes". Laissons-y une autre algie, une autre contrainte qui peut aussi devenir douleur. Une pulsation, un tempo. Nostalgorithmie. S'il faut un néologisme pourquoi pas celui-là.

Quelle est la fonction de ces rétrospectives automatiques ?

Nous inscrire – bien sûr encore davantage – dans un schéma de prévisibilité comportementale. Opérer par renforcement. Dé-singulariser notre narcissisme. C'est notre rétrospective, elle est à nous et uniquement à nous, mais chacun dispose de la sienne. Liker. Regarder les autres liker. Puis se regarder soi-même likant. Rétrospectivement. 

Ces rétrospectives, ces mémorations, nous donnent le regard de l'algorithme sur nos choix, lui qui si souvent dicte déjà ces choix au gré de recommandations souvent aussi factices que confortables.

Facebook avait ruiné la dimension symbolique, indicielle, interpersonnelle des anniversaires. La capacité de distinguer entre celles et ceux qui s'en souviennent et les autres. Ces mécaniques rétrospectives automatiques sont-elles en capacité de ruiner la dimension collective des mémorations, de ce que nous "commémorons" ensemble et non uniquement à l'aune de réseaux sociaux se définissant essentiellement pas celles et ceux qui en sont exclus ?  

Il nous faut poursuivre ce souvenir. Il nous faut, pour suivre, se souvenir. Alors nous poursuivons et les ingénieries mémorielles un peu cheap nous y convient, nous y ramènent et nous y tiennent. A la poursuite de régimes d'actualisation permanente. Spectateurs de nos propres actualisations. 

L'air du temps. Le Zeitgeist.

C'est partout. Nous en avons pris l'habitude depuis la sortie des premiers "Google Zeitgeist" en … 2001. A nous regarder dans le miroir tendu de nos requêtes, à tenter à toute force de nous y reconnaître ou de nous en détacher. C'est aujourd'hui partout à chaque mois de Décembre : les requêtes les plus saisies sur Google, les tendances les plus fortes de l'année sur Twitter. Et nos Zeitgeist mémoriels intimes ou en faisant fonction. Télévisualisation de soi. Le bêtisier de fin d'année s'est individualisé. C'est le temps des rétrospectives chrononymes

"une portion de temps à laquelle la communauté sociale attribue une cohérence, ce qui s’accompagne du besoin de la nommer."

On ne fait pas de rétrospective en Avril. Ni en Mai.

Ces rétrospectives, ces mémorations hypothétiquement "co – mémorables" entretiennent un rapport au temps particulier. D'abord au temps social dans lequel elles viennent s'éditorialiser : parce que c'est la "période". Période des fêtes. Période des bêtisiers. Période des bilans et résolutions diverses, individuelles et collectives. 

Ensuite il y a le temps économique. Que l'on convoquera ici avec la notion de "chrononormativité" définie en 2010 par Elisabeth Freeman dans son ouvrage "Time Binds. Queer Temporalities. Queer Histories". La chrononormativité c'est "the use of time to organize human bodies toward maximum productivity." 

"l'usage du temps pour organiser les corps humains vers une productivité maximale."

C'est exactement à cela, aussi, que répondent les rétrospectives mises en place par les réseaux sociaux. Chrononormativité économique et médiatique. Car il est temps, il est toujours temps de normer.

Et puis il y a l'inquiétude du temps. Et l'orchestration de cette inquiétude. Le "Zeitgeist", la rétrospective, c'est la poursuite, sous la forme d'étrennes numériques, des processus du FOMO, WYWA et autres YOLO. La continuation de cette peur de manquer quelque chose (Fear Of Missing Out), la continuité aussi de ce qui aurait pu se produire pendant que nous n'étions pas là (While You Were Away). Parce qu'on ne vit qu'une fois (You Only Live Once) mais que l'on peut tout revivre plusieurs fois en souvenirs.

Tant faire tout le temps juste pour espérer pouvoir faire (son) temps.

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