La stratégie Ender de l’IA : le monde comme délégation et comme simulation.

Le (Large) langage (Model) de la guerre.

« Il faut désarmer l’IA » écrit le pape Léon XIV dans sa première encyclique, « Magnifica Humanitas« , publiée le lundi 25 Mai 2026. De fait et à l’occasion des récents conflits, de l’Ukraine à l’Iran en passant par Gaza, les technologies d’IA sont des puissances d’armement.

En première intention et sous les feux de la rampe autant que de ceux de la guerre, on a beaucoup parlé, ces derniers mois, de l’injonction faite par le gouvernement Trump aux grandes sociétés d’intelligence artificielle (IA) de se soumettre et d’accepter que leurs technologies soient utilisées dans le cadre de programmes militaires. Rien de vraiment nouveau car toutes les technologies et la plupart des industries (automobile par exemple) ont toujours été utilisées et mobilisées dans le cadre de guerres déclarées, ou en anticipation de celles pouvant l’être, y compris les fondements d’internet qui fut pour partie un projet de la DARPA.

Là où un changement de paradigme s’opère c’est qu’il s’agit cette fois de se plier (pour Anthropic et les autres) à l’utilisation de leur technologie d’IA, y compris pour la décision non-supervisée d’offensives et de ciblages à dimension létales, donc en clair pour tuer des gens de manière automatisée sur la base de choix dans lesquels la décision humaine n’est plus qu’un cadre de raisonnement parmi d’autres, ni déterminant ni déterministe, une variable d’ajustement de moins en moins requise, et de plus en plus systématiquement exclue de toute action ou réaction « en temps réel ».

Le patron d’Anthropic (Dario Amodei) a refusé de se plier à l’injonction qui lui était faite (refusant à la fois le cadre d’une utilisation létale et celui d’une surveillance de masse des populations). Trump l’a donc banni et mis sur liste noire, le privant notamment de juteux et décisifs financements étatiques. Dario Amodei a probablement vécu son moment « San Bernardino », à la manière dont Tim Cook (patron d’Apple) avait en 2015 refusé de baisser le niveau de sécurité de l’iPhone pour permettre au FBI d’accéder aux données du meurtrier de la tuerie de San Bernardino (à l’époque, il y a donc 10 ans, c’est pas rien à l’échelle des sujets dont on parle, j’avais pris un positionnement un peu … dissonant en posant la question suivante « un terroriste est-il un client Apple comme les autres ?« )

Dans une enquête de Bloomberg notamment relayée par une journaliste de la RTS sur X, on apprenait plus précisément ceci (je souligne) :

« L’image publique d’Anthropic repose sur une IA conçue pour servir l’humanité. L’entreprise refuse de franchir certaines lignes rouges, notamment celles des armes entièrement autonomes et de la surveillance de masse. Mais au début de l’année 2026, alors qu’Anthropic engageait un bras de fer avec le Département de la Défense sur les principes de son contrat en cours à 200 millions de dollars, l’entreprise soumettait une proposition pour remporter un concours du Pentagone doté de 100 millions de dollars.

L’objectif du programme était de produire une technologie permettant de superviser, par la voix, des essaims de drones létaux. Claude devait comprendre l’ordre vocal d’un opérateur humain et le convertir en instructions numériques pour coordonner la flotte de drones. Dans ce cas, l’humain donne une instruction globale. Une fois l’ordre transmis, les drones, grâce à leur propre intelligence artificielle en réseau, calculent leurs trajectoires d’approche et se répartissent les cibles sans intervention humaine.

Selon les sources internes citées par Bloomberg, la direction d’Anthropic estimait que cette utilisation respectait ses conditions d’utilisation car l’IA de ciblage létal est embarquée dans les drones eux-mêmes, pas dans Claude. Par conséquent, tant que l’opérateur conserve le pouvoir théorique d’interrompre le système, l’entreprise considère que l’arme n’est pas « entièrement autonome ».

Mais sur le terrain opérationnel, cette distinction relève davantage de la philosophie que de la balistique. Même si l’opérateur conserve la supervision et le pouvoir d’interrompre le système, il est techniquement impossible pour un humain de traiter assez d’informations pour l’utiliser à temps, face à la rapidité de calcul d’un essaim de drones propulsés par une intelligence artificielle en réseau. Le temps que l’opérateur comprenne que l’essaim a fait une erreur d’identification, la cible est déjà détruite. Dans l’imaginaire collectif, une armée de robots tueurs se représente souvent sous la forme d’androïdes humanoïdes lourdement armés, marchant au pas sur un champ de bataille. Or, le Pentagone ne cherche pas à reproduire le soldat humain, mais à le dépasser par la logique de l’essaim. (…) Il faut imaginer des centaines de petits drones, furtifs et peu coûteux. Animés par un modèle d’IA, ils communiquent entre eux en temps réel. Ils fonctionnent en réseau et se comportent comme une ruche. Si des drones sont abattus par l’ennemi, l’essaim recalcule instantanément sa géométrie et poursuit sa mission.

Leur objectif tactique est de saturer la cible. Ils sont conçus pour submerger les radars, épuiser les défenses anti-aériennes, traquer une cible sous une multitude d’angles simultanés et frapper de façon synchronisée.Cette stratégie s’inscrit dans le programme Replicator, annoncé en 2023 avec une promesse opérationnelle pour août 2025. Son objectif est de contrer l’avantage du nombre de l’armée chinoise en produisant des milliers de systèmes autonomes coordonnés par intelligence artificielle, sacrifiables et peu coûteux. C’est pour devenir le cerveau de ce type de chorégraphie qu’Anthropic avait proposé Claude.

Comme les sources de Bloomberg le rapportent, Anthropic n’était donc fondamentalement pas opposée au développement de systèmes autonomes, tant que la définition de l’autonomie s’alignait sur ses propres standards. L’impasse est survenue lorsque la direction d’Anthropic a exigé de maintenir l’humain dans la boucle de décision d’élimination de la cible, tout en refusant d’accorder au Pentagone un accès complet et sans restriction au modèle. Or, le Pentagone n’achète pas de boîtes noires. Perdant patience face à une entreprise qui plaçait sa gouvernance au-dessus des impératifs étatiques, le Secrétaire à la Défense Pete Hegseth a ordonné l’interdiction pour les sous-traitants du Pentagone de mener toute activité commerciale avec Anthropic, la classant de facto comme un risque pour la chaîne d’approvisionnement.

C’est une condamnation à mort commerciale qui excommunie la firme de tout l’écosystème de défense : désormais, aucun sous-traitant de l’armée n’a le droit d’interfacer ses systèmes avec Claude. Y compris Palantir. Anthropic a parié que ses capacités de raisonnement la rendraient indispensable. C’était une erreur d’appréciation. Pour l’armée américaine, un modèle capable à 95 % qui obéit est infiniment plus précieux qu’un modèle à 99 % qui discute les ordres.

Le Pentagone a immédiatement redistribué les cartes. Toujours selon Bloomberg, pour faire avancer son projet d’essaims de drones autonomes, l’armée s’est tournée vers une coalition de remplaçants incluant SpaceX, xAI, et des firmes de technologie de défense partenaires d’OpenAI.

 

D’autres, comme Sam Altman le patron d’OpenAI, se sont rapidement mis en mode carpette et plié à l’ensemble des demandes de l’administration Trump (avant de récemment rétro-pédaler partiellement sur la question de la surveillance de masse). Pourtant de fait et malgré la position de son patron, l’IA Claude d’Anthropic a largement été utilisée pour l’offensive actuelle contre l’Iran, un délai de 6 mois étant nécessaire avant son bannissement « effectif » et que l’entreprise est pour l’instant liée par contrat à l’administration US.

War (is not a) Game.

Dans cette affaire et par-delà les singularités de la gouvernance actuelle des USA, c’est, dans le champ social le retour d’une imagerie de l’IA agissant en Terminator avec la crainte d’un soulèvement des machines. Certes les IA et les « machines » ne déclarent pas encore la guerre, mais sur les terrains de guerre, l’automatisation de décisions leur appartenant désormais entièrement peut engager de nouvelles forces, de nouveaux déterminismes du conflit, y compris dans son extension possible. Ce scénario – d’un soulèvement des machines – est aujourd’hui une médiane paradoxale dans le champ de la prospective : il n’est en effet ni pleinement ni actuellement crédible sur le plan technologique, mais il n’est pas non plus totalement exclu sur un plan politique (qui serait celui d’un emballement, une « furie épique » par exemple …). Ce paradoxe s’explique principalement par le fait que les IA « générales » ou « autonomes » n’existent pas mais qu’une autonomie de décision peut en revanche parfaitement leur être confiée, accordée ou déléguée et qu’à ce stade là, plus personne n’est actuellement en capacité de tracer les décisions qui seront alors prises : c’est le scénario de l’IA battant les meilleurs joueurs d’échec puis les meilleurs joueurs de Go. Dans ces derniers cas, la rapidité de calcul peut-être mise exactement sur le même plan que la capacité de décision puisqu’elle n’aura d’autre inférence, quoi qu’il advienne, que celles circonscrites au plateau de jeu et à détermination de la fin de partie. Sauf qu’on ne parle plus ici d’une activité récréative mais de terrains de guerres. Et sur des terrains de guerre (mais également sur des terrains médicaux, éducatifs, juridiques, etc.), la rapidité de calcul des machines entre en concurrence directe avec la capacité de décision humaine. Or prétendre déléguer aux machines une capacité décisionnelle au motif qu’elles calculent plus vite que nous est à la fois imbécile et dangereux. On m’objectera que les terrains de guerre moderne impliquent la prise de décisions à la milliseconde tout comme les terrains spéculatifs modernes (nos bourses) ont vu l’arrivée du High-Frequency Trading (trading à haute fréquence). Relire Virilio à ce stade n’est plus une option mais une impérieuse nécessité.

Image extraite du film War Games.

D’autres accélérations surviennent. En à peine 30 ans nous avons connu la première guerre entièrement télévisée, en Irak. En Irak encore les drones de combat (Predator) après l’attentat sur les tours jumelles. Hier toujours, la guerre par écran interposé. Aujourd’hui donc les frappes assistées par IA (notamment après le 7 Octobre). Et sous nos yeux la première guerre assistée par des LLM (notamment pour cibler des populations et des individus mais aussi pour permettre à des drones de se coordonner avec une autonomie décisionnelle alignée sur un objectif militaire).

Je reprends ici ce qu’Olivier Tesquet écrivait sur LinkedIn (et je souligne) :

« Je lis dans The Wall Street Journal que l’armée américaine aurait – encore – utilisé Claude pour frapper l’Iran. Puisque ces informations sont classifiées, impossible de savoir à ce stade comment les États-Unis se servent précisément des IA génératives dans le cadre d’opérations militaires. Mais ça m’inspire quelques réflexions générales à chaud.

Tout d’abord, peut-être que le conflit de cette semaine entre Anthropic et le Pentagone – avec cet ultimatum très serré lancé par Hegseth – était lié à des considérations beaucoup plus opérationnelles que ce qu’on imaginait.

Ensuite, quand je travaillais spécifiquement sur les questions de surveillance, j’étais hanté par cette phrase de Michael Hayden, ancien patron de la NSA et de la CIA, évoquant les « assassinats ciblés » par drone : « Nous tuons les gens sur la base de métadonnées ». C’était il y a plus de dix ans.

Désormais, la guerre à Gaza l’a cruellement mis en lumière, l’armée utilise des LLM pour profiler la population (palestinienne) et des systèmes d’IA pour automatiser ses bombardements. Le continuum répressif est évident. Il faut lire à ce sujet le travail capital de +972 Magazine.

Dans les deux cas, on tue en se basant sur des inférences probabilistes, qui prédisent des comportements. On prend la vie de quelqu’un qui ressemble statistiquement à une menace, pas quelqu’un dont on a établi la culpabilité. Les dommages collatéraux ? Les civils tués ? Des variables d’ajustement.

Mais avec l’IA, on franchit un seuil supplémentaire : celui de l’intelligibilité. On ne peut plus retracer le chemin logique qui mène du signal à la décision.
Conséquence : tout principe de responsabilité – y compris pénale – disparaît. Et c’est peut-être ce qui attire tant le pouvoir américain. »

 

Au milieu de tout cela, ne jamais oublier que comme tant d’autres, cette guerre en Iran, « du signal à la décision« , a commencé par un tir sur une école. « Du signal à la décision« . Une école primaire. L’école primaire Shajareh Tayyebeh à Minab, dans le sud de l’Iran.

Et qu’en plus de tout cela, nous nous éloignons toujours davantage de ce qu’écrivaient Bostrom et Yudowsky (deux théoriciens de l’intelligence artificielle) dont je cite souvent ici l’article de 2011, « The Ethics of Artificial Intelligence » :

« Les algorithmes de plus en plus complexes de prise de décision sont à la fois souhaitables et inévitables, tant qu’ils restent transparents à l’inspectionprévisibles pour ceux qu’ils gouvernent, et robustes contre toute manipulation. »

 

L’infanterie des données.

Si l’IA (et les LLM) sont la nouvelle artillerie des guerres modernes, alors les données (et métadonnées) sont leur nouvelle infanterie. Or ces données sont des armes de contact à la volatilité extrême. Capables de se retourner contre l’assaillant autant que vers l’assailli. On ne peut en effet que constater aujourd’hui avec autant d’inquiétude que d’effarement la multiplication, la massification et la récurrence des leaks, piratages et autres immenses fuites et vols de données : personnelles, fiscales, médicales, depuis des sources privées, des institutions publiques ou des ministères régaliens, pas une semaine, pas un jour parfois sans un nouveau scandale. A un point que cela en devient presque une sorte de routine et donne naissance à des arnaques de plus en plus nombreuses mais surtout de plus en plus efficaces.

Parmi les plkus récentes rendues publiques on notera celles de l’ANTS (11,7 millions d’usagers), de Almeris (15 millions de patients concernés et autant de données critiques dans le domaine médical), celle de la Banque Postale (11 millions d’usagers), celle de l’opticien Atol (5,9 millions de clients) ou de la chaîne Pierre & Vacances (4,5 millions de clients), sans oublier jusqu’à la DGFIP (direction générale des finances publiques) où les données de plus d’1,2 millions de comptes fiscaux ont été volées.

Ces fuites, ces leaks, ces vols, ces actes de cyber-piraterie ou de cyber-guerre sont aussi bien menés par des pirates agissant en collectifs « autonomes » que par des corsaires au service d’états voyous ou de puissances impériales. Et là encore, le scénario d’un effondrement oscille entre celui de l’impact d’un Armageddon planétaire et le ressenti d’une patate de forain en sortie de boîte de nuit à Arma-sur -Guédon dans la Creuse.

La stratégie Ender.

Dans ce roman de science-fiction, après des années à l’entraîner via de gigantesques simulations, on présente à un humain (Ender) un acte de commandement en temps de guerre et pour une bataille décisive, comme celui d’une énième « simple » simulation alors qu’il s’agit en fait de la réalité et qu’il est vraiment en train de commander des armées sur un terrain tout à fait réel.  Nous vivons aujourd’hui une stratégie Ender en miroir. Des IA prennent des décisions en temps de guerre dont certaines s’apparentent à du commandement, et elles le font sans en avoir de quelconque « conscience » tout comme Ender, persuadé d’être dans une simulation, n’éprouvait un quelconque sentiment de responsabilité sur des pertes humaines y compris lorsque celles-ci deviennent critiques. Et nous, nous les humains spectateurs de ces guerres, avons à la fois l’impression terrible d’observer une grande simulation qui nous échappe, tout en mesurant l’atrocité de ce qui s’y joue en temps réel, mais en la mesurant de si loin et via des images si artefactuelles et calquées sur la culture populaire (super-héros et autres reprises de codes de la pop-culture)  que la frontière entre le réel et la simulation n’est désormais plus qu’un vague continuum.

Plus rien n’appartient au réel qui ne puisse être simulé et donc simulacre. Et plus aucune simulation ou aucun simulacre ne nécessite d’être ramené au réel pour être éprouvé en tant que tel.

Depuis le début de la guerre faite par les USA et Israël à l’Iran, le compte de la Maison Blanche multiplie les publications qui mêlent images de films (Top Gun, Predator, Mission Impossible …) et images réelles de missiles frappant des cibles ; et quand il ne s’agit pas de films, ce sont les codes des jeux vidéos familiaux (les sports de la Wii U récemment) qui sont associés à ces mêmes images hyper-réalistes de frappes aériennes ou maritimes. De son côté le régime iranien des Mollahs répondait avec les vidéos du sacre de leur nouvel ayatollah où ce sont des personnages Lego qui sont filmés en stop motion (voir l’excellent Dessous des images consécré à « La guerre en Lego »). L’idée n’est pas de vendre une guerre « pop » : l’idée c’est d’anecdotiser complètement l’existence même de la guerre à l’échelle de certains espaces médiatiques.

Après que la guerre a été éloignée des médias à l’exception d’images et de discours qui n’étaient que de propagande, après qu’elle a été filmée au plus près et télévisée en temps réel, après que les témoignages et images qui la constituent se sont réfugiés dans les réseaux sociaux en en empruntant les codes (comme ce fut le cas souvenez-vous en Ukraine ou les témoignages sous les bombes adoptaient le codes des comptes Tiktok de l’âge des premières victimes), aujourd’hui ce qui se joue dans l’économie médiatique de la guerre c’est l’écartèlement permanent entre le réalisme de la disponibilité d’images et de témoignages insoutenables d’un côté, et la réalisation d’images et de récits totalement irréalistes et fantasmés de l’autre côté. Le tout arbitré en visibilité par des algorithmes relais de pouvoir et totalement inféodées à la volonté de leurs maîtres.

Et il ne s’agit pas pour nous de choisir mais d’accepter de prendre tout cela ensemble, car l’architecture de circulation de ces discours est en forme d’arène dans laquelle ces spectacularisations s’enchaînent et se répondent sans cesse et sans que nous puissions ne serait-ce que dire que nous aimerions choisir.

Stratégie Ender (suite) : Attrapez-les tous !

Certains peut-être se souviennent du phénoménal engouement autour du jeu Pokémon Go décliné en réalité augmentée. Il s’agissait de chasser les Pokémon un peu partout dans le monde réel, en passant par une application de réalité augmentée qui « superposait » sur notre géographie classique l’environnement ludique du jeu. Je m’étais de mon côté interrogé sur ces nouvelles affordances et j’avais publié plusieurs articles sur le sujet que vous retrouverez par ici. Dans le premier de ces articles, je proposais même le concept de « schizo-haptie » que je définissais comme suit :

Quand nombre d’entre nous sont aujourd’hui incapables de se passer de leurs smartphones, de « lâcher » cet objet, quand et surtout comment serons-nous demain capables de s’affranchir de nos corps-interfaces pour revenir à plus naturelles synesthésies qui risquent de nous apparaître comme « dégradées » puisque non-augmentées ? Le hold-up du haptique sur tout autre mode d’interfaçage avec le monde et les objets techniques pourrait également donner naissance à de passionnantes études sur l’interface … des faux-mouvements. Aux pathologies actuelles du numérique, à la nomophobie, à la FOMO, à l’algorithmophobia, faudra-t-il rajouter une nouvelle forme de schizophrénie (du grec « schizein = fendre » et « phrên = esprit ») dénommée « schizo-haptie », une schizophrénie du mouvement et de l’ensemble de la panoplie des « gestes-contrôle » ? »

 

Nous étions alors en 2016. Dix ans plus tard, nous venons d’apprendre, dans un article du MIT repris notamment dans Le Devoir, que derrière cette ludification se tramait en parallèle (et sans un quelconque consentement de notre part), un entraînement pour permettre … de créer une carte du monde en réalité augmentée. Laquelle carte est notamment utilisée pour permettre à des robots de livrer des pizzas. La préméditation n’est pas établie mais le fait est que la société Niantic (qui développait le jeu) dispose aujourd’hui d’une nouvelle branche baptisé Niantic Spatial et dont l’objectif est – je reprends leur slogan – « de construire un LGM (Large Geospatial Model), un modèle vivant du monde auquel les êtres humains et les machines pourront s’adresser » (« Niantic Spatial is building a Large Geospatial Model, a living model of the world that people and machines can talk to« ).

Or y compris avec la localisation GPS et notamment dans de grands centres urbains, on manque de précision au mètre près pour opérer un certain nombre de transactions et autres livraisons. Parce que la distribution sur le dernier kilomètre représentait  il y a 10 ans de cela la logistique la plus complexe, Amazon avait lancé en 2015 le service « Flex », pour « uberiser » ce dernier bastion, cette dernière proximité, et nous permettre de récupérer des colis et de les livrer sur le trajet nous (r)amenant chez nous ou à notre travail. Dix ans plus tard, c’est la conquête des derniers mètres qui est devenue la grande bataille logistique. Et il ne s’agit plus d’embaucher des humains mais de permettre à des robots autonomes d’effectuer ces derniers mètres avec la plus grande précision possible. Comme l’explique très bien Camille Coirault sur Presse-Citron :

« Ce qui distingue ce système de tout ce qui existait avant, c’est sa nature : un GPS fonctionne grâce à des coordonnées mathématiques abstraites : une latitude, une longitude et une altitude. Pour les entreprises clientes, l’intérêt est de remplacer le calcul de probabilité du signal satellite par une identification visuelle instantanée des environnements réels.« 

 

Du côté des usages civils, on a donc cette technologie du dernier mètre qui est mise à disposition de robots livreurs de pizzas : des glacières sur roues de la société « Coco Delivery ».

Cette glacière autonome sur roues peut contenir 8 pizzas (y compris à l’ananas) et se déplace à 8 km/h.
On vit une époque formidable. Pour les pizzas.

Jamais à l’abri d’un excès, dans l’article du MIT qui a révélé l’utilisation des données Pokemon Go pour ce nouvel usage, le patron de Niantic Spatial, John Hanke, parle carrément d’une « nouvelle explosion Cambrienne dans le domaine de la robotique. » Pour celles et ceux qui comme moi auraient séché les cours de paléontologie au lycée, l’explosion Cambrienne c’est lorsque (merci Wikipédia) :

Les sédiments cambriens révèlent l’extension de mers peu profondes recouvrant des plates-formes continentales, et une brusque multiplication de nouveaux groupes animaux (animaux à parties dures notamment). Cette « explosion cambrienne » n’a pas encore d’explication. Elle peut avoir plusieurs causes : des modifications climatiques, l’activité accrue de prédateurs ou encore les sels marins favorisant l’absorption de substances chimiques et le dépôt de couches dures sur la peau. Le développement de squelettes externes (exosquelettes) peut avoir été une réaction adaptative à l’apparition de nouvelles niches écologiques. Il pourrait également s’agir d’organismes des grandes profondeurs nouvellement acclimatés aux habitats de surface ou inversement, mais aussi d’une évolution vers des espèces capables d’exploiter des ressources alimentaires nouvelles.

 

Alors pas sûr que les glacières sur roues soient une nouvelle branche de l’évolution des espèces robotiques, mais la métaphore réussit à nous interpeller. Et comme souvent dans le secteur de la tech et du numérique, il faut lire ces usages métaphoriques pour ce qu’ils sont : la nécessité d’installer rapidement un imaginaire favorable à la naissance ou au maintient de nouvelles rentes économiques (par ailleurs souvent sur fonds publics). Si chacun peut voir dans cette supposée explosion cambrienne robotique des éléments de réel (oui il y a de plus en plus de robots et de dispositifs autonomes, mais non il n’y a aucune logique évolutive derrière), l’enjeu est de convaincre des financeurs, des industriels et des responsables de politiques publiques que cette explosion est en train d’advenir et qu’il serait de bon ton de ne pas se laisser dépasser.

Du côté des usages militaires, car oui Pokemon Go avait également été utilisé par des militaires engagés sur des terrains de guerre et cela avait fait immensément débat, je vous laisse imaginer ce qui peut-être fait de cette maîtrise des derniers mètres. Et s’il faut parler un peu de géopolitique et de terrains de guerre, Le Devoir rappelle qu’en mars 2025, « le jeu a été vendu à Scopely, une entreprise détenue par le fonds d’investissement saoudien contrôlé par le prince héritier Mohammed ben Salmane. La transaction incluait toutes les données des utilisateurs. »

Il y a quelques jours (19 Mai 2026), Google annonçait le lancement de « Gemini Omni », une IA multimodale capable de manipuler nativement le texte, l’audio et la vidéo avec des résultats une fois de plus tout à fait sidérants de vraisemblance. La génération de ces vidéos peut notamment s’appuyer sur les données captées depuis des années par Google Earth, Google Maps et Google Street View permettant par exemple de générer le film hyperréaliste d’un personnage marchant, courant, volant, roulant ou naviguant dans à peu près n’importe quel endroit de la planète.

Le problème de disposer d’une carte à l’échelle du territoire est entièrement résolu. Nous sommes complètement sortis de l’âge où comme l’écrivait en 1931 le mathématicien et philosophe Alfred Korzybski, « la carte n’est pas le territoire », et où il il existait une différence entre la réalité et la représentation que l’on s’en faisait. Le problème est que l’alignement, la superposition au réel ne peut-être résolu ou « exercé » sans recours à une simulation qui, dès lors, prend le pas sur le réel lui-même.

Par-delà tout un ensemble d’autres sujets connexes, la multiplication de ces outils d’IA génératives, leur « fluidité » et leur disponibilité immédiate, s’accompagne aussi d’un retour en grâce (ou d’une nouvelle offensive marketing en tout cas) pour nous réimposer des appareillages sensoriels installant la prééminence de réalités simulées ou virtuelles, Google annonçant ainsi le retour de ses lunettes connectées. Face à des artefacts génératifs désormais presque tous capables de simulations multimodales, s’aligne la conception d’une humanité sensoriellement appareillée non pour s’augmenter mais pour s’aligner avec la carte que dessinent ces Béhémots calculatoires plutôt qu’avec le territoire que nous arpentons chacune et chacun avec nos propres focales.

Apostille.

Si Ender remporte sa guerre, c’est parce qu’il n’a jamais conscience d’être ailleurs que dans une simulation ; c’est parce que les choix qu’il met en oeuvre se subordonnent entièrement à la conscience – en réalité une croyance – qu’il a d’évoluer dans une réalité simulée. La « stratégie Ender » c’est le pari immensément risqué d’un groupe d’adultes face à une guerre d’extermination imminente et qui vont faire le choix de confier l’avenir d’une civilisation à l’habilité et à la ruse d’un enfant habitué à ne prendre de décisions vitales que dans le cadre de simulations virtuelles. Par-delà même les guerres qui traversent aujourd’hui directement nos vies ou nos voisinages, il n’est pas totalement vain de s’interroger sur la stratégie Ender dans laquelle entrent actuellement l’essentiel de nos modes de conflits et de nos modes d’existence.

Et s’il faut trouver un dessein à cette stratégie Ender, il est à coup sûr dans la mise en fragilité ou en effondrement de l’ensemble de nos formes collectives de gouvernance. C’est en tout cas ce qui m’est apparu comme une évidence à la lecture d’un article: « Comment l’IA détruit les institutions. »

IA : Institutions Apocryphes.

Cet article traite de la percolation des technologies d’IA dans l’ensemble de nos institutions au sens régalien comme symbolique. Et du mal que cela leur fait. En d’autres termes la manière dont l’IA détruit nos institutions.

Depuis que je m’intéresse à ces sujets et notamment à l’IA générative, par-delà l’enthousiasme légitime que l’on peut avoir pour des usages grégaires, par-delà l’inquiétude tout aussi légitime qui nous oblige à repenser presque totalement nos heuristiques de preuve, je cherchais ce qui dans ces artefacts génératifs était le point nodal des risques qu’ils font peser aujourd’hui sur nos sociétés. Et ce point est circonscrit et formidablement argumenté sous la plume de deux collègues juristes, Woodrow Hartzog et Jessica M. Silbey de la faculté de droit de l’université de Boston, dans leur article : « How AI Destroys Institutions« , article dont voici le résumé (je souligne et traduis avec l’aide partielle de Deepl) :

Les institutions civiques – l’État de droit, les universités et la liberté de la presse – constituent l’épine dorsale de la vie démocratique. Elles sont les mécanismes par lesquels les sociétés complexes encouragent la coopération et la stabilité, tout en s’adaptant à l’évolution des circonstances. La véritable superpuissance des institutions réside dans leur capacité à évoluer et à s’adapter au sein d’une hiérarchie d’autorité et d’un cadre de rôles et de règles, tout en conservant leur légitimité dans les connaissances produites et les actions entreprises. Les institutions axées sur des objectifs et fondées sur la transparence, la coopération et la responsabilité permettent aux individus de prendre des risques intellectuels et de remettre en question le statu quo. Cela se produit grâce aux mécanismes des relations interpersonnelles au sein de ces institutions, qui élargissent les perspectives et renforcent l’engagement commun envers les objectifs civiques.

Malheureusement, les affordances des systèmes d’IA anéantissent ces caractéristiques institutionnelles à chaque tournant. Dans cet essai, nous avançons un argument simple : les systèmes d’IA sont conçus pour fonctionner d’une manière qui dégrade et risque de détruire nos institutions civiques essentielles. Les affordances des systèmes d’IA ont pour effet d’éroder l’expertise, de court-circuiter la prise de décision et d’isoler les individus les uns des autres. Ces systèmes sont contraires à l’évolution, à la transparence, à la coopération et à la responsabilité qui donnent leur raison d’être et leur durabilité aux institutions vitales. En bref, les systèmes d’IA actuels sont une condamnation à mort pour les institutions civiques, et nous devons les traiter comme tels.

 

De mon côté je souligne depuis longtemps à quel point ces outils d’IA excellent dans 2 domaines : primo la simulation d’expertise (en se présentant comme des systèmes experts en capacité de nous leurrer sur la base de notre propre ignorance tout en favorisant par ailleurs des effets Dunning-Kruger de plus en plus problématiques), et deuxio la dissimulation d’expertise (notamment en opacifiant et en dissimulant d’une part la valeur ajoutée des travailleurs de l’ombre, et d’autre part l’ensemble des sources couvertes par le droit d’auteur qui sont captées de manière extractiviste et prédatrice sans égard ni considération).

L’autre point qui m’a frappé dans l’approche des auteurs de l’article « Comment l’IA détruit nos institutions » c’est la question des affordances qu’ils posent à l’échelle de ces systèmes anthropo-techniques que sont les IA, notamment génératives. L’affordance c’est le titre éponyme de mon blog depuis près d’un quart de siècle, et c’est aussi le projet que j’entretiens de documenter les affordances des systèmes numériques que nous utilisons pour mieux comprendre comment ils modifient nos propres comportements et habitus informationnels, cognitifs, relationnels, etc.

Autre extrait de leur article :

« Les premiers théoriciens, comme Émile Durkheim, considéraient les institutions — telles que la famille, la religion et l’éducation — comme des « représentations collectives » qui
soutiennent les normes sociales et assurent la cohésion dans des sociétés de plus en plus complexes. Max Weber s’est intéressé au développement des institutions bureaucratiques, telles que les systèmes judiciaires, qu’il considérait comme fondamentales pour les États-nations modernes. Les spécialistes du « nouvel institutionnalisme » de la seconde moitié du XXe siècle mettent l’accent sur les dimensions culturelles, cognitives et historiques des institutions, y compris leur dynamisme institutionnel par opposition à leur immobilisme. Ces théoriciens expliquent que les institutions sont des constructions sociales et acquièrent leur légitimité en s’ancrant dans les pratiques sociales et en étant façonnées par le comportement humain, reproduisant et maintenant les normes institutionnelles à travers les interactions quotidiennes. En conséquence, la légitimité institutionnelle n’est pas simplement imposée aux individus, mais découle du comportement humain et des interactions »

 

Et c’est tout cela que viennent miner les IA telles qu’elles se déploient en tout cas majoritairement aujourd’hui.

Tout cela se noue dans une matrice au sein de laquelle les développements technologiques dans leur logique de massification, ont toujours eu pour principal objet une « économie de l’attention » au sein de laquelle il nous faut toujours davantage faire l’économie de notre propre attention aux choses et aux êtres, c’est à dire fonctionner à coût cognitif nul. Sans friction. La marche d’après, lorsqu’il n’est plus d’économie possible car l’essentiel de nos interactions sont déjà réduites à des activités de pousse-bouton ou de défilement infini, la marche d’après consiste à progressivement et entièrement déléguer un ensemble de tâches à la machine et aux technologies. C’est à dire à nous faire entrer dans des phases de déprise à la fois opérationnelles et symboliques, à la fois rationnelles et affectives. Et à ce titre l’essor des artefacts conversationnels fonctionne comme un paradigme téléologique. Et une nouvelle forme de stratégie Ender.

 

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Cet article a été rédigé fin mai 2026, dans une actualité où les débats autour du positionnement de Dario Amodei et de l’encyclique du Pape occupaient le devant de la scène.
Il devait initialement paraître sur un autre média que ce blog. .

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