Owen C. et Safine H. Le procès d’une mafia ou d’un prolétariat ?

« Raphaël Graven aka Jean Pormanove : les sévices du succès. » Voilà le titre de l’article que je publiais il y a un an suite au décès en « live » et après des années de maltraitance de Raphaël Graven. Le procès de ses deux harceleurs ou tortionnaires s’est terminé aujourd’hui.

Owen C. alias Naruto (à droite) et Raphaël Graven alias Jean Pormanove (à gauche)

Un an après les faits et la mort de Raphaël Graven la décision de justice vient de tomber :

« Les influenceurs niçois Owen C., alias « Naruto », et Safine H., streameurs de la chaîne « JeanPormanove », sur laquelle l’influenceur est mort en direct en août 2025, ont été condamnés mercredi 5 août 2026 respectivement à vingt-quatre mois et dix-huit mois de prison avec sursis simple, des amendes de 15 000 euros pour l’un et 5 000 euros pour l’autre, et six mois de « bannissement numérique » pour tous les deux. (…) Cela signifie qu’aucun des deux influenceurs n’aura le droit de créer un compte ou de diffuser du contenu sur la plateforme australienne Kick pendant les six prochains mois, mais ils restent libres d’agir ailleurs en ligne. (…) Owen C. et Safine H. ont été reconnus tous les deux coupables de violences en réunion et de provocation à la haine, rapporte France 3, tandis que l’abus de faiblesse n’a pas été retenu. »

La peine prononcée est inférieure aux réquisitions du ministère public (qui réclamait notamment un an de prison ferme pour Naruto) et du sursis probatoire. Que l’abus de faiblesse n’ait pas été reconnu reste, de mon point de vue, assez incompréhensible. Mais la vérité du prétoire est ce qu’elle est, et la justice est passée.

La chronique médiatique fait ses gros titres d’un « bannissement numérique ». L’article 16 de la loi SREN (loi de Sécurisation et de Régulation de l’Espace Numérique) n’en fait pourtant jamais mention et indique simplement une « suspension pour une durée maximale de 6 mois des comptes d’accès à des services en ligne ayant été utilisés pour commettre l’infraction » avec obligation pour les fournisseurs de services concernés, de procéder « au blocage des comptes faisant l’objet d’une suspension » et de « mettre en oeuvre dans le respect de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés, des mesures strictement nécessaires et proportionnées permettant de procéder au blocage des autres comptes d’accès à leur service éventuellement détenus par la personne condamnée et d’empêcher la création de nouveaux comptes par la même personne. »

Le terme choisi par les médias pour rendre compte du jugement – « bannissement » – et la réalité judiciaire et législative – « suspension temporaire » – sont de quasi-antagonistes. Même si le bannissement était toujours assorti d’une durée, le « banni » terminait la plupart du temps en exil. Rien à voir donc avec la « suspension temporaire » à laquelle les deux streamers ont été condamnés. Choisir de parler de « bannissement » est peut-être une manière pour les médias d’alourdir lexicalement une peine qui apparait assez légère au regard des faits reprochés.

Mais ce terme de « bannissement numérique » dit aussi un impossible. Il est impossible de « bannir » un individu d’un territoire qui serait celui du numérique. C’est très bien que cela le soit car depuis les premiers fantasmes ayant présidé à la version initiale de la loi Hadopi qui ne prévoyait rien moins qu’une coupure d’accès internet totale en cas de récidive pour des faits de téléchargement illégal (c’était en 2007 et c’est Denis Olivennes qui avait soumis cette brillante idée à Nicolas Sarkozy …), chacun s’est rendu à l’évidence que l’étendue des services numériques constituant autant de droits (au chômage, au logement, à l’assurance maladie, etc.) était difficilement compatibles avec une coupure totale desdits services.

Mais c’est aussi l’évidence d’une aporie qui tient à la définition même de l’espace numérique dont les plateformes dessinent les frontières. Interdire aux deux streamers l’accès à la plateforme de stream Kick ou même Twitch, c’est leur laisser la possibilité de faire prospérer leur business de la haine sur d’autres plateformes de streaming que les deux mentionnées (et il est hélas toujours des plateformes peu soucieuses de modération). Leur laisser également la possibilité d’amener vers ces plateformes leur audience via leurs comptes toujours actifs sur – par exemple – TikTok au Instagram.

C’est là où comme l’écrivait déjà Lessig il y a 26 ans, l’irrégulabilité du code (et donc de l’espace numérique) est autant un bienfait qu’une tare :

« Dans certains contextes, et pour certaines personnes, cette irrégulabilité est un bienfait. C’est cette caractéristique du Net, par exemple, qui protège la liberté d’expression. Elle code l’équivalent d’un Premier amendement dans l’architecture même du cyberespace, car elle complique, pour un gouvernement ou une institution puissante, la possibilité de surveiller qui dit quoi et quand. Des informations en provenance de Bosnie ou du Timor Oriental peuvent circuler librement d’un bout à l’autre de la planète car le Net empêche les gouvernements de ces pays de contrôler la manière dont circule l’information. Le Net les en empêche du fait de son architecture même.

Mais dans d’autres contextes, et du point de vue d’autres personnes, ce caractère incontrôlable n’est pas une qualité. Prenez par exemple le gouvernement allemand, confronté aux discours nazis, ou le gouvernement américain, face à la pédo-pornographie. Dans ces situations, l’architecture empêche également tout contrôle, mais ici cette irrégulabilité est considérée comme une tare.« 

 

Owen C. et Safine H. sont des justiciables comme les autres. Leur délit s’est accompli « dans » et surtout « grâce » à un espace numérique, devant ce que danah boyd appelait à la naissance des réseaux sociaux des « audiences invisibles » mais qui sont devenues aujourd’hui des audiences massivement visibles et massivement volatiles. Owen C. et Safine H. sont surtout les représentants du lumpenprolétariat de la classe vectorialiste théorisée par McKenzie Wark :

« Alors que la vieille classe dominante contrôlait les moyens de production, la nouvelle classe dominante éprouve un intérêt limité pour les conditions matérielles de la production, pour les mines, hauts fourneaux et chaînes de montage. Son pouvoir ne repose pas sur la propriété de ces choses, mais sur le contrôle de la logistique, sur la manière dont elles sont gérées. »

 

Ce jugement, cette vérité de prétoire, mérite à mon sens de rester dans l’histoire. Bien sûr pour Raphaël Graven et sa famille, mais aussi et surtout, parce qu’Owen C. et Safine H., et c’est peut-être cela que leur condamnation oublie et que leur procès a insuffisamment rappelé, parce qu’Owen C. et Safine H. sont les hommes de main, les sicaires (sicario) d’une mafia attentionnelle qui prospère sur un capitalisme de la cruauté.

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