Pourquoi ceci ne tuera (jusqu’à preuve du contraire) pas cela.

Voici ma réponse à la demande d'interview du site Evene.fr, interview qui devrait paraître prochainement sur le site. En voici la version intégrale et initiale. 

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Pourquoi, selon vous, l'Europe se voit-elle contrainte, aujourd'hui, d'accepter l'offre du géant californien. Les raisons en sont-elles économiques, politiques, culturelles… ?

Primo, l’Europe n’est pas « contrainte » et jusqu’à preuve du contraire, elle n’a pas, dans sa globalité, « accepté l’offre » du géant californien. A part le récent accord avec le ministère de la culture Italien, aucune bibliothèque nationale européenne n’a encore signé avec Google (même si de nombreux indices laissent supposer que la BnF pourrait être la première à le faire).
Deuxio, il y a, vous avez raison, un mouvement de fond qui tourne autour des 3 raisons évoquées. Au plan économique, sur le court terme, tout le monde  - et particulièrement les bibliothèques et/ou les « petits éditeurs » – à intérêt à signer avec Google puisqu’il propose une numérisation entièrement gratuite. Sur le moyen et le long terme, et toujours sur le plan économique, le choix paraît plus discutable tant l’ensemble de la filière du livre risque d’être affectée. Sur le plan politique, le sursaut bien tardif du « grand emprunt » ne doit pas faire oublier l’incurie des pouvoirs politiques à se saisir de ces problématiques dans leurs temporalités réelles : il fallait prendre ce genre d’initiative il y a au moins 5 ans de cela et en ayant une vision sur le long terme. Sur le plan culturel enfin, il y a, à moyen et long terme, comme sur le plan économique, un réel danger à laisser quelques grands « distributeurs de contenus ou de points d’accès » (Google bien sûr mais aussi Amazon ou Apple) bâtir librement un monopole touchant aux industries culturelles.
 
Le projet de numérisation européenne (Europeana) pourra-t-il vraiment, à court ou plus long terme, rivaliser avec le projet géant de la bibliothèque/librairie Google ?

 
En aucun cas. Parce que les 2 projets ne sont pas du tout de même nature. Europeana est un « portail », un simple aiguillage vers les documents (trop peu) d’autres bibliothèques européennes (trop peu là encore). Google centralise les contenus sur ses serveurs, au sein de son écosystème informationnel (c’est tout le problème de l’exclusivité de l’indexation et de l’usage des copies numériques dans le cas des accords avec la bibliothèque de Lyon par exemple). Par ailleurs, Europeana est sous-financée, elle est « sous-calibrée » en termes d'accès simultanés, trop peu de bibliothèques européennes y sont impliquées réellement, le choix d’un portail plutôt que d’une offre réellement centralisée est une aberration, et Europeana est « invisible » aux yeux des internautes.
 
Ne craigniez vous pas que l'hégémonie de Google entraîne d'inquiétantes dérives : des critères sélectifs, un monopole encore augmenté par un moteur de recherche omnipotent… ?
 
Le risque est réel. Tant sur les questions de monopole économique – même s’il faudra attendre les résultats du procès en cours aux Etats-Unis – que sur les questions de « privauté » (privacy étant le terme anglais) : même si ce problème est très peu traité en France, l’un des aspects les plus inquiétants de Google Livres est sa capacité à savoir (et à mémoriser) « qui lit quoi ». Enfin, d’un point de vue culturel, la logique de Google Books est une logique – compréhensible pour un acteur commercial – de tête de gondole. Les mots-clés sur Google Books renvoient d’abord vers les ouvrages les plus consultés, les plus accédés. C’est une menace considérable sur la diversité culturelle dans le monde du livre.
 
Face aux résultats mitigés d'Hadopi, quel crédit accordez-vous à la mission confiée à Mme Albanel ?

Aucun. Si ce n’est celui d’acter les messages du lobbying des quelques grands acteurs des industries culturelles.
 
Au-delà, le débat autour de la numérisation ne témoigne-t-il pas d'une inquiétude quant à l'évolution de nos pratiques de lecture, suggérant que la littérature n'a plus besoin du livre ?
 
La littérature aura toujours besoin des contenus du livre. Et le livre est une construction matérielle et symbolique pour l’instant indépassable et dont la maturation et l’achèvement a pris plusieurs siècles. Ce qui suffit à me rassurer complètement sur l’avenir de la littérature dans les livres. En revanche, ce dont témoigne le débat autour de la numérisation c’est d’une triple inquiétude : d’abord l’inquiétude de quelques-uns à voir disparaître les effets de rente qu’ils ont mis des dizaines d’années à construire. Ensuite l’inquiétude de quelques autres, en France, de constater que pour ce qui est de l’action politique culturelle dans le domaine du livre, aucune stratégie d’innovation n’est mise en place, les quelques très rares expérimentateurs ne pouvant compter que sur leurs propres ressources (financières) ou sur les compte-rendus des innombrables et stériles colloques qui se tiennent chaque année sur le sujet, depuis déjà 10 ans … L’inquiétude, enfin, d’un secteur globalement malade de son attentisme et de son immobilisme.

Dans Notre Dame de Paris, l'un des personnages de Hugo prophétisait : "le livre va tuer l'édifice", iriez-vous aujourd'hui jusqu'à prédire que le numérique tuera le livre ?

Non. « Ceci ne tuera pas cela ». Pour autant qu’il ne repose pas un jour entièrement entre les mains de quelques enseignes géantes de l’accès et de la distribution, et pour autant que les pouvoirs politiques en garantissent le principe de neutralité (ce dernier point étant hélas fort mal engagé), le web reste un outil sans précédent en termes d’échange et de partage culturel. Il faut que les acteurs de la chaine du livre (éditeurs, libraires, bibliothèques et auteurs) l’investissent en en acceptant les nouveaux modes de fonctionnement (horizontaux et périphériques) qu’il propose. En acceptant les désintermédiations nécessaires pour inventer de nouvelles médiations possibles. Qu’ils l’investissent en actant les nouvelles pratiques qui s’y déploient et qu’ils proposent des services pour les accompagner, au lieu de les freiner ou de les pointer du doigt en les vivant comme autant de « menaces » possibles. Bref, en arrêtant de le regarder ou de l’analyser comme un conducteur de diligence regarderait les plans du futur TGV.

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A voir également sur Evene.fr, l'article "E-culture ou e-commerce : la librairie Google"

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