Livre 2020 : Google, Amazon, Apple et … Ikéa

C'est presque devenu une tradition. Juste avant le départ en stage des 2ème années "Métiers du livre" du DUT Infocom de La Roche sur Yon, je leur confie, à l'issue du cours sur la "bibliothéconomie et le livre numérique", un sujet de nature prospective, moins pour mesurer ce qu'ils ont retenu dudit cours – mais un peu quand même – que pour voir la manière dont ils/elles se projettent dans leurs futurs métiers. Et je n'ai jamais été déçu par leur inventivité 😉

LES SUJETS.

SUJET 1 : Le numérique va bouleverser nombre de points essentiels dans l'exercice des métiers de la librairie de l'édition et des bibliothèques. 
En vous appuyant sur le contenu du cours et en fonction de votre projet professionnel réel (ou imaginaire), vous vous mettrez dans la peau d'un  libraire, éditeur ou bibliothécaire (au choix) pour proposer un discours argumenté sur l'état de la librairie/édition/bibliothèque en 2020. Vous évoquerez notamment (mais pas exclusivement) la situation des 3 grands acteurs que sont Google, Amazon et Apple. Vous montrerez comment la situation du "livre numérique" à changé (ou pas) l'exercice de la profession choisie et ferez la liste des bouleversements ou des changements qui ont eu lieu depuis 2012 et la manière dont ladite profession a choisi d'y répondre ou de les ignorer.

SUJET 2 : Dans une interview au journal Libération (http://www.liberation.fr/culture/01012357658-petite-poucette-la-generation-mutante), Michel Serres a déclaré : "on a construit la Grande Bibliothèque au moment où l’on inventait Internet ! Ces grandes tours sur la Seine me font penser à l’observatoire qu’avaient fait construire les maharajahs à côté de Delhi, alors que Galilée, exactement à la même époque, mettait au point la lunette astronomique. Aujourd’hui, il n’y a que des singes dans l’observatoire indien."

 En reprenant les points vus en cours, et sans vous limiter obligatoirement au seul domaine des bibliothèques, vous développerez un point de vue argumenté pour indiquer ce que vous pensez de la déclaration de Michel Serres. 

LES REPONSES.

Avec d'abord quelques constantes qui forgent l'imaginaire professionnel d'un futur libraire / éditeur / bibliothécaire (ayant eu à me subir pendant 2 ans en cours, paramètre qui oriente évidemment ledit imaginaire 😉

  • Google, Apple et Amazon (et Facebook) sont toujours là en 2020. Et bien là 🙂
  • La part (de marché) du livre numérique en 2020 tournera autour de 40 à 50%
  • les frontières métier auront disparu (principalement entre bibliothécaire et éditeur) : on achètera par exemple des livres directement depuis les catalogues de bibliothèque.
  • Les DRM seront toujours là et auront "contraint" les potentialités offertes (un seul exemplaire à la fois, chronodégradabilité partout, territorialisation à rebours : tel exemplaire consultable dans tel pays mais pas dans d'autres)
  • la plupart sont confiants (je le suis beaucoup moins) dans l'importance de la médiation humaine face aux industries de la recommandation.
  • Les machines d'impression à la demande (type "espresso book machine") seront présentes dans la plupart des librairies (enfin, dans celles qui auront survécu).

Et un symptôme. Sur 30 étudiants, l'essentiel d'entre eux (me) dit se destiner plutôt aux métiers de l'édition ou de la librairie. La part des étudiants percevant leur avenir professionnel du côté des bibliothèques diminue de manière assez frappante depuis maintenant 7 ans que j'enseigne dans cette formation. Mais pourtant, sur l'ensemble des copies et bien qu'ils aient eu le choix entre une prospective de la librairie et de l'édition, c'est clairement du côté des bibliothèques que l'on retrouve le plus d'idées, de stratégies, de possibilités. Ce qui reflète bien sûr un peu la teneur du cours, mais qui est aussi, à mon avis, une manière pour cette génération de marquer son désamour pour des bibliothèques que l'on dit et perçoit souvent comme peu attirantes, tout en confirmant implicitement le rôle central de ces institutions dans l'écosystème du livre et de la connaissance, et d'en appeler à leur profonde et urgente mutation.

Le "best-of".

Voici une short-list des idées, projections, supputations argumentées qui m'ont paru les plus audacieuses, les plus pertinentes, les plus amusantes également.

La chaîne rapide du livre.

"les frontières métier ont presque définitivement disparues : les librairies sont devenus des PAPEL ("Public Access Points to Electronic Literature"), un peu sur le modèle des chaînes Mc Donald, les bibliothèques ont acquis un savoir faire éditorial sur des fonds spécifiques, les éditeurs diffusent directement en B2C l'ensemble de leur catalogue."

Ikéa.

"Contre tout attente, c'est la chaîne IKEA qui a bouleversé le marché des liseuses en reléguant les anciens dispositifs aux oubliettes et en proposant sont offre "Vlinkström hulbegaard", "une bibliothèque chez soi". Il s'agit d'un dispositif d'ameublement connecté (héritier de la bibliothèque Billy) qui permet à chaque foyer de disposer, chez soi, de l'accès à l'ensemble des fonds de ses commerces du livre de proximité (bibliothèques, médiathèques, mais aussi librairies). Les livres actuellement possédés ou empruntés sont matérialisés holographiquement et peuvent être lus sur chacun des fauteuils et coussins de la collection "Ke véje chwazïr". Le meuble est vendu avec la célèbre clé-usb de montage Ikéa qui s'adapte à l'ensemble des smartphones et tablettes et permet ainsi de consulter sa "Vlinkström hulbegaard" depuis n'importe où." (un scénario pas si fantaisiste que cela 😉

Prescription post-mortem.

"A la mort de chaque Homme sur la planète, le service PoFuCu (pompes funèbres culturelles) extrait de sa puce sous-cutanée la liste de l'ensemble des livres qu'il a lu, des films qu'il a téléchargé, etc. pour ensuite proposer à ses proches et ses amis d'acheter une ADR (After Death Recommandation), c'est à dire l'accès à un service de recommandation ultra-personnalisée reposant sur les goûts culturels du défunt."

Ma vie, mes livres.

Les librairies "physiques" existent encore mais proposent un fonds documentaire entièrement nouveau. En 2020, n'importe quel Homme sur la planète publie et diffuse en moyenne 15 "livres" différents (dont au moins un sur sa "vie de famille" – album "life book" – et un autre – baptisé "wook", contraction de "Web-Book" – qui reprend sur 15 ou 20 ans l'ensemble de ses status Facebook et/ou de son blog, automatiquement hiérarchisé et thématisé et consultable par thème, par années ou périodes de vie personnelle ou professionnelle). Les libraires sont donc devenus des spécialistes de la recherche d'information dont le métier est de repérer quels "life books" ou quels autres de ces 15 "livres" pourraient intéresser un public plus large que celui de la famille de l'auteur pour ensuite en confier la diffusion aux éditeurs. Ils ont développé un algorithme de lecture automatique qui leur permet d'accomplir ce travail titanesque de repérage et de sélection.

Dans le détail.

Côté bibliothèques, édition et librairie

  • "Importance de la place centrale que jouent les résolveurs de liens" dans la prescription
  • Vente et consultation "à la découpe" devient systématique (par chapitre, par "série")
  • "Le comité des acteurs du progrès du livre numérique (CAPLN) fondé en 2012 – et regroupant le SNE, le SLF, l'ABF, le CNL, l'ABES et La Joie par Les Livres – le CAPLN crée un centre de recherche des ayants-droits français : le CRAD, subventionné par le ministère de la culture et rémunéré par contrat avec les éditeurs qui le souhaitent."

Côté tablettes, liseuses et livre numérique

  • En 2015, Amazon sort le "Kindle Big", identique au "Kindle Fire" mais plus grand, de la taille d'un ipad. En 2017, une version couleur est disponible. En 2018, Apple lance l'iPhone et l'Ipad 5, qui ont tous deux un écran hybride grâce auquel on peut passer d'un affichage "normal" à du papier numérique.
  • "En 2014, une charte signée par l'ensemble des distributeurs indique les droits du lecteur numérique. A partir d'un moment ou l'utilisateur a payé pour obtenir un ebook, cet ebook : ne peut être repris, son contenu ne peut être modifié, celui-ci est remboursé si la version achetée disparaît du site hôte suite à un problème technique. Dernier point de cette charte, les vendeurs et diffuseurs ne peuvent utiliser qu'à finalité interne la liste des ebooks achetés par un lecteur et anonymiser cette procédure tous les ans."
  • Après le livre "homothétique" et le livre "enrichi", on est passé au livre "holographique" (qui produit des hologrammes)

Côté bibliothèques

  • "De plus en plus, les bibliotèques sont amenées à publier et éditer du contenu. (…) Les professions d'éditeur et de bibliothécaire se croisent parfois".
  • "Les contrats entre les bibliothèques et Google pour la numérisation d'ouvrages du domaine public sont désormais courants, et exempts des clauses jadis dangereuses d'exclusivité."
  • "aujourd'hui, en 2020, avec le recul, on estime que Gallica est le projet qui a le mieux réussi. (…) Si Google Books est un grand réservoir de données, Gallica propose une véritable bibliothèque qui repose sur une organisation du savoir, une diversité des fonds numérisés et une éditorialisation des contenus."
  • "intégrer dans les catalogues les outils qui permettent de répondre aux questions que l'on ne pose pas aux bibliothécaires : qu'est-ce qui sort beaucoup en ce moment, que lisent ceux qui ont emprunté ce roman, etc.)"
  • systématisation de la téléphonie mobile dans les relations avec les usagers ("alertes SMS pour être averti d'une disponibilité, d'une réservation, d'un retard")
  • "donner le choix à l'usager du moyen de communication qu'il juge le plus adapté à sa pratique : lui proposer la prolongation de prêt sur Twitter, Facebook et autres réseaux sociaux"
  • "l'application Gallica sur Itunes est la plus téléchargée en 2020".
  •  La fête du livre et de la lecture a été remplacée depuis 2012 et la nomination par François Hollande d'Hervé Gaymard au ministère de la culture par le "copy party day"
  • "l'application Ubib sur Itunes remporte un franc succès"
  •  "Aujourd'hui, un bibliothécaire n'évolue plus seulement dans une structure, il interagit avec un réseau"
  • "2012 : Le ministère de l'éducation fait voter une loi obligeant les CDI et bibliothèques municipales et universitaires à ce que les livres numériques représentent au moins 20% des achats de livres de l'année"
  • "2016 : le ministère de la culture et de l'éducation et les écoles – dont l'ENSSIB – revoient les épruves proposées au concours de bibliothécaire en y ajoutant celle de catalogage des nouvelles entités (tweets, blogs, commentaires, statuts, etc …), ainsi qu'une épreuve facultative de "médiation des ressources documentaires holographiques"."

Côté libraires

  • "La réaction des libraires encore en activité face à l'explosion du livre numérique peut aussi consister à faire fabriquer par des spécialistes une liseuse au nom de la librairie pour compléter l'offre des supports traditionnels" ==> c'est vrai que ce serait plus sympa qu'un marque-page ou qu'un porte-clé 😉
  • "Google est devenu le libraire officiel et quasi-exclusif de la zone grise à l'échelle de la planète, Amazon et ses librairies en ligne franchisées se partagent le secteur des nouveautés et de la BD, les bibliothèques sont en partenariat avec l'Apple Store pour les ouvrages et manuels scolaires ainsi que la vente d'abonnements à des fonds anciens."
  • "En 2015, une "charte de non-concurrence" a été établie par l'UNESCO interdisant de proposer des livres numériques à un tarif différent de celui fixé (une échelle de prix ayant été définie pour chaque type d'ouvrage)"
  • "l'équipe de la librairie comprend 6 vendeurs-conseillers, 1 comptable, 2 community managers, et 4 serveurs" (pour mes étudiants, en 2020, l'essentiel des librairies seront aussi des lieux de détente avec une activité de bar-restauration)

Côté auteurs et édition

  • "la rémunération au téléchargement devient un standard des contrats d'édition, avec un supplément forfaitaire quand l'ouvrage est imprimé par la suite."

Cadeaux bonus.

  1. Elle s'appelle Morgane Bellier, et est déjà l'auteur(e) d'un remarquable et remarqué mémoire sur la coopérative d'édition Publie.net. Sa "copie" se lit comme une vraie petite nouvelle de science-fiction qui réussit à remarquablement jouer sur les enjeux universitaires attendus dans ce genre d'exercice tout en y ajoutant une louche d'anticipation remarquablement bien dosée. Je vous en conseille donc la lecture intégrale et vous l'offre (avec l'accord de l'auteur) en cadeau : Téléchargement Devoir Morgane Bellier.pdf
  2. Le même genre d'exercice de prospective, en image 😉 (repéré par Ebouquin)

2 commentaires pour “Livre 2020 : Google, Amazon, Apple et … Ikéa

  1. Superbe, cette copie de Mlle Bélier, en effet. Merci à elle de nous la faire partager! Mais elle fiche quand même un petit coup au moral (même si c’est salutaire, je suppose 😉 ).

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