Du Digital Labor au Copytalisme

Tout a déjà été brillamment écrit par Frédéric Kaplan sur la question du capitalisme linguistique. J'avais de mon côté plus confusément proposé une théorie marxiste du document.

Beaucoup de choses sont en train de s'écrire et de se réfléchir sur les (nouvelles) questions du (nouveau) capitalisme numérique et autres Digital Labor ou portrait de l'internaute en travailleur exploité, ou pour le dire autrement sur les nouvelles formes d'un capitalisme cognitif.

Je consigne donc très brièvement la réflexion que je me suis faite en apprenant que désormais le droit d'auteur allait s'appliquer aux … tracteurs. Et je vous explique.

Du droit d'auteur aux tracteurs.

La nouvelle fait l'objet d'un billet de Rick Falckvinge (fondateur du Parti Pirate) sur Torrent Freak, elle est également chroniquée dans Wired et sur Rue89.

La situation est la suivante : les véhicules, tous les véhicules (voitures, tracteurs, camions, etc …) sont de plus en plus "connectés", c'est à dire, sans même parler de voitures sans chauffeur ou de tableaux de bord numériques, qu'ils embarquent – et dépendent – de plus en plus de code informatique, y compris pour leur maintenance strictement mécanique.

Le fabriquant John Deere (et d'autres) sont donc en train de faire pression dans le cadre du DMCA (Digital Millenium Copyright Act) pour ajouter une série "d'exceptions" interdisant aux utilisateurs desdits véhicules (et nonobstant légalement propriétaires …) d'aller bidouiller dans ce code informatique pour – par exemple – effectuer des réparations, identifier une panne permettant ensuite de changer une pièce mécanique défectueuse, etc.

10 ans d'industries culturelles en 10 lignes. Version : axe du mal.

C'est vrai que voler un livre ou un CD ou un DVD c'est mal. Mais l'industrie du copyright et les nayantsdroits trouvant probablement que le monde n'était pas peuplé de suffisamment de voleurs, ils décidèrent alors que télécharger un livre ou un CD ou un film c'était mal aussi. Ainsi naquit l'Hadopi. Mais là encore, trop peu de voleurs. Ils décidèrent donc derechef que acheter un livre, un CD ou un DVD et le prêter à ses amis ou l'écouter sur la platine de son salon, dans le lecteur CD de sa voiture et sur un troisième dispositif de lecture deviendrait interdit. Ainsi naquit le DRM. Invitant ensuite à leur table leurs amis constructeurs et éditeurs, tous trouvèrent logique – juste pour nous éviter de sombrer malgré nous dans la délinquance – que le plus simple serait alors de cesser de proposer à la vente des ordinateurs proposant d'y insérer n'importe quel type de CD contenant n'importe quel type de livre, de musique ou de film. Le tout pour favoriser leur nouveau chouchou, la consommation "sur abonnement" et "en streaming". Ayant fait le tour de la question alors même qu'ils n'étaient qu'à l'apéritif de leurs libations, l'un d'entre eux se leva et pour déconner lança à la cantonnade : "Et bé y'a qu'à coller des DRM sur les tracteurs, et puis les voitures !" Il éructa ensuite violemment et tout le monde trouva que c'était une bonne idée. Ils passèrent alors au plat de résistance.

La charrue de la dépossession avant les boeufs de la jouissance matérielle.

Bref, des DRMs qui ne seraient plus l'apanage des livres ou de la musique mais s'étendraient désormais aux machines agricoles et aux véhicules personnels. Lesdits bidouillages étant donc "réservés", grâce à une exception au … droit d'auteur (enfin au copyright), aux revendeurs agréés des différentes marques. Nous vivons décidément une époque formidable dans laquelle on n'hésite plus à (tenter de) mettre la charrue de la dépossession avant les boeufs de la jouissance matérielle d'un bien légalement acquis et dûment acquitté.

Ceci étant me direz-vous – et vous aurez raison – pas grand chose de nouveau sous le soleil sinon une cynique confirmation de plus que nous sommes bien entrés dans le mur le règne du modèle de l'acopie. Rappel :

"L'acopie ce serait alors l'antonyme de la copie. Un terme désignant la mystification visant à abolir, au travers d'un transfert des opérations de stockage et d'hébergement liées à la dématérialisation d'un bien, la possibilité de la jouissance dudit bien et ce dans son caractère transmissible, en en abolissant toute possibilité d'utilisation ou de réutilisation réellement privative."

Sauf que là on parle de tracteurs. Et qu'il n'y pas donc pas de "dématérialisation" d'un bien, juste l'abolition de toute possibilité d'utilisation ou de réutilisation (ou de réparation …) réellement privative. D'un tracteur. Au nom du droit d'auteur. Ou plus exactement du droit de copie. Une époque formidable vous dis-je.

Propriété partout, jouissance nulle part. 

Historiquement, le mouvement "open source" dans le domaine du logiciel, naît "en réaction" et "en opposition" à une logique de "propriétarisation" perçue, vécue ou analysée comme abusive. Sauf que là, on ne parle pas encore de voitures open-source ou de véhicules libres (au sens de logiciels libres) que nos amis les cinglés nous balancent déjà des DRM sur de la mécanique. Que dire d'autre sinon un tonitruant #WTF.

FLT. Front de libération des tracteurs.

Heureusement que nous sommes sur les internets. Et ce qui est bien sur le grand bordel des internets, c'est qu'une fourmi de 18 mètres avec un chapeau sur la tête … ça existe. Et qu'avant même que le tractotaulogique John Deere et ses potes adorateurs du copyright ne tentent une énième fois de nous ôter un de nos pourtant légitimes droits d'usage, d'autres petits malins mènent de passionnantes et fécondes initiatives de libération des tracteurs en particulier et des machines agricoles en général. Ah bé oui. C'est comme ça que ça marche sur les internets. John Deere nous fait le coup du tracteur sous copyright ? BAM. Le LifeTrac est un tracteur open-source. Nananananère.

Tractor

Générique. Mais pas de fin.

A chaque nouvelle tentative d'acopie, de propriétarisation abusive, à chaque nouveau coup de boutoir porté contre des usages légitimes par les industries du copyright ou des nayantsdroits, le monde du libre réplique. Ce fut le cas dans le domaine du logiciel, puis dans celui de la musique, puis dans le domaine des semences (bisous #monsanto), et désormais donc, dans le domaine des machines agricoles ainsi que dans celui des voitures (avec les projets Tabby et Wikispeed entre autres).

Alors bien sûr, répliquer ne veut pas dire l'emporter. Et les enjeux financiers sont tellement colossaux que l'essentiel du combat pour les tenants du libre est très – très très – loin d'être gagné, y compris hélas sur ce premier terrain d'affrontement que fut celui du logiciel. Mais l'idée, pour reprendre un terme issu d'un autre contexte dans lequel les questions de propriété intellectuelle sont déterminants (ainsi que les abus afférents), l'idée c'est de développer, grâce à l'open-source, l'équivalent de ce caillou que sont les médicaments génériques dans la chaussure des Big Pharma.

Un monde de génériques. Pas juste des "médicaments" génériques mais des tracteurs génériques, des voitures génériques, des maisons génériques, des coques de téléphone génériques, des vêtements génériques. De la matérialité générique. Et l'idée est d'autant moins saugrenue que les moyens de production de ces "génériques" sont et seront, grâce aux imprimantes 3D, de plus en plus à la portée sinon d'individus mais en tout cas de collectifs organisés autour d'une cause ou d'un but commun. Pendant tellement longtemps on nous a FrédéricLefèbrisé les esprits en nous bassinant avec ce dangereux internet sur lequel on pouvait trouver les plans pour fabriquer une bombe atomique. Bon certes fallait encore se procurer un peu d'uranium – en vente dans tous les hypermarchés de France au rayon frais – mais on n'allait pas non plus s'arrêter à ce genre de détails. Des plans sur la comète de la criminalisation ah ça on nous en aura fait. Mais aujourd'hui ce sont d'autres plans qui sont disponibles sur les internets : des plans pour construire sa maison, sa voiture, son tracteur, sa machine agricole, sa prothèse de main. Le tout en open-source.

Ce qui m'amène à l'idée dont je voulais vous parler au début de ce billet 🙂 C'est à dire comment, en complément du capitalisme linguistique et cognitif, et en parallèle du Digital Labor, se met en place un nouvel avatar du modèle capitaliste appliqué à l'économie numérique : le copytalisme (à ne pas confondre avec le Kopimisme)

Copytalisme industriel.

Avec les nouveaux portes-flingues de la désintermédiation industrielle des services que sont AirB'nB et Uber, et avec donc désormais les initiatives groupées de l'industrie automobile et des copains de John Deere, nous voilà mis en face des 2 mamelles du capitalisme numérique : il s'agit (mamelle 1) de trouver de nouvelles stratégies pour installer et garantir de nouveaux effets de rente sur la base d'une littérale expropriation de notre droit de jouissance matérielle d'un bien légalement acquis et payé (acopie donc), tout en (mamelle 2) se débrouillant pour faire assumer l'essentiel des coûts de la chaîne de production par l'usager / ouvrier.

Et si, du côté du Cloud Computing et de la dématérialisation des biens "culturels", l'essentiel des coûts d'équipement et d'infrastructures (de stockage) restent à la charge des GAFAM, en revanche du côté de la matérialité des véhicules, des appartements, là par contre il est commode de reporter la charge d'investissement sur l'utilisateur / travailleur (qui utilise donc sa voiture, qui loue son appartement, etc.).

Pour entretenir (et faire perdurer) le modèle, ne reste alors plus qu'à lui vendre toujours davantage de publicité en permettant à tous d'acheter aux enchères toujours davantage de mots-clés et hop, tralala, bingo, c'est le #combo : capitalisme linguistique + copytalisme industriel (acopie) + coûts d'équipement et d'infrastructure à la charge de l'utilisateur.

Je précise un peu cette 2ème mamelle : pour vendre un service assimilable à celui d'une compagnie de taxis, il faut posséder lesdits taxis. Ou se débrouiller pour utiliser les véhicules que l'usager possède déjà. Uber. Pour vendre un service de location d'hébergement, il faut posséder les appartements / maisons permettant ledit hébergement. Ou se débrouiller pour utiliser l'appartement que l'usager possède déjà. AirB'nB.

Le reste n'est affaire que de vaseline ergonomique et de poignée de gravier de défraiement.

Tout le monde trouvait déjà ça normal d'installer du Adsense sur son blog pour entretenir le modèle publicitaire de Google en acceptant de n'avoir comme revenus à la fin de l'année que de quoi se payer un café sans sucre, tout le monde à l'air de trouver normal et s'estime en tout cas satisfait du maigre pourboire qu'Uber ou AirB'nB vous octroient une à deux fois dans l'année, vous verrez qu'à terme tout le monde trouvera normal de bosser gratuitement pour engraisser les actionnaires des GAFAM. C'est un vrai mystère mais c'est ainsi. Parce que c'est pratique. Parce que ça correspond à un besoin. Parce que y'a davantage de chances de gagner qu'au Loto. Parce que y'a un marché. Parce que les services (nous) sont vendus "clés en main". On ramasse nos pièces jaunes avec le sourire (les temps sont durs pour tout le monde) et on passe à autre chose.

Extension du domaine de la lutte du copytalisme.

Le phénomène consistant à breveter ou à "copyrighter" la moindre portion de réel disposant du moindre bout de code (informatique) va nécessairement s'étendre. Elle va s'étendre parce qu'à l'horizon 2020 ce n'est rien moins que 50 milliards de capteurs passifs qui nous attendent (ceux de l'internet des objets) et que chacun de ces capteurs pourra à la fois être simultanément ou alternativement la rente et le gendarme de la rente du copytalisme. Elle va également s'étendre parce que les GAFAM s'intéressent déjà au contrôle et à la régulation de ce que Sean O' Sullivan sur appelle le "web physique" : l'outerweb et l'infranet ne sont pas des scénarios de science-fiction. Un tracteur John Deere avec de l'informatique embarquée, c'est du web physique = #CQFD = #DTC l'usager.

Et si, oui mais … justement le 6 mai.

Et sinon, le 6 mai 2015, vous faites quoi ? Parce que si vous ne faites rien, faudra pas non plus venir vous plaindre après hein … 🙂 Allez je vous laisse, je vais écouter un morceau de musique libre sur un tracteur open source en épandant mes semailles issues du réseau des grainothèques dans les sillons en Creative Commons de mon inaliénable (mais néanmoins de toute part assiégée) parcelle de domaine public. Mais si vous savez, cette parcelle qui est à moi précisément parce qu'elle appartient à tout le monde. Qui est donc aussi la mienne. Le domaine public. Et puis j'irai relire un peu de Rousseau. Pas le douanier, l'autre. "La propriété c'est le vol". A moins que ne préfigurant l'a-copie il n'ait été écrit que "l'a-propriété c'est le vol". Même plus besoin de nous exproprier. John Deere et ses copains ont trouvé mieux : une "simple" privation de la possibilité d'une quelconque propriété, mais tout en continuant de nous vendre des tracteurs. Espérant qu'ici comme ailleurs, le "sentiment" de propriété nous suffira.

1582173164Lame Open-source et métaphore dans le domaine public du #LOL

Nous sommes en 2015. Un fabriquant de tracteurs vient de demander à pouvoir y déposer un copyright. Un droit de copie. Sur un tracteur. Mais où va le monde. Vous connaissez la fable du tracteur et de la fourmi ? A la fin c'est la fourmi qui gagne. Celle de 18 mètres.

 

 

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