Il y avait une odeur mortelle.

Une nouvelle fois sans fard, une nouvelle fois sans masque. La mort en direct. De Syrie. Des populations civiles victimes d'une attaque au gaz sarin. Des images, des photos, des vidéos. Voir des enfants s'étouffer, la bave aux lèvres, qui sort du nez, agoniser. Voir des photos d'enfants morts, inertes, gazés, là au beau milieu d'un fil Twitter, entre une blague sur les saillies de Philippe Poutou et un Tweet sponsorisé pour une marque alimentaire. Voir des photos d'enfants agonisants, mourants, là, sur notre fil Facebook, entre la photo d'un ami en vacances et les réflexions d'un autre sur sa journée. 

Sans fard, sans masque, sans avertissement, sans contexte, sans débat, sans alerte. Juste voir des enfants, et leurs parents, agoniser. Sous nos yeux.

Agonie

Appuyer sur "Play". Parce que la vie est là qui s'en va. Parce que ne pas cliquer sur Play même en sachant ce que l'on pourrait voir, parce que ne pas cliquer sur Play se serait aussi accepter de ne pas voir, se sentir coupable de ne pas vouloir voir, se sentir coupable de préférer continuer de baguenauder dans la ouate émotionnelle de la grande bleue, de la grande plateforme bleue. Alors appuyer sur Play. Et immédiatement sentir. Sentir d'abord le voile dans le regard, des larmes qui montent, sentir ensuite la colère que l'on déteste, la colère que l'on hait parce qu'elle ne sert qu'à mesurer notre impuissance. Appuyer sur pause. Attendre que le regard ne soit plus troublé. Sentir physiquement, au creux du ventre, au fond de la gorge, l'impuissance du spectateur obscène d'une scène monstrueuse.

Se souvenir. De ce que l'on avait ressenti face à l'image de ces enfants morts, noyés cette fois, échoués sur une plage. Sur une de nos plages. A quelques mètres de nous.

Attendre est espérer. Quoi ? Que l'on mette des mots sur ces images. Les attentes politiques, interventionnistes, géostratégiques viendront plus part. Là on attend juste de pouvoir nommer cette réalité innommable dans laquelle des enfants et des vieillards crèvent sous nos yeux en slip, la bave aux lèvres, en s'étouffant. En s'étouffant. En s'étouffant. Le son. Les cris. Le souffle. Leur souffle. Ce son. Terrible. Ceux qui s'agitent autour, ceux qui pleurent, qui tentent de les ranimer. Ce père qui hurle à genoux. Cette image. Son enfant. Gazé. Cela viendra. Les mots viendront. Et puis peut-être on oubliera. Jusqu'aux prochains enfants morts qui feront irruption entre "la meilleure vidéo de Twerk" et "10 recettes étonnantes que vous allez adorer". Jusqu'aux prochains enfants morts. Enfants morts sans image. Sans texte. Sans accompagnement. Sans récit. Sans personne. Sans personne. 

Et l'algorithme qui n'a pas encore eu le temps de faire le ménage. Le mur qui avait effacé les cadavres des enfants migrants n'a pas encore eu le temps d'effacer ceux des enfants gazés. Les photos, si on les cherche, sont bien là. Rendant la documentation possible. La rendant visible aussi. Mais demain au gré des hoquets binaires de ce tamis qu'est l'algorithme ces photos auront probablement à leur tour disparues, elles auront été remplacées, euphémisées. 

C'est la seconde fois, à 45 ans, en 25 ans de navigation sur le ouèbe, la seconde fois en moins d'un an, que surgissent devant moi des images d'enfants morts. Noyés hier. Gazés aujourd'hui. La première fois simplement le K.O. La seconde fois, et pour la première fois, une angoisse assimilable à une forme de peur. Peur de recroiser ces images. Ce bouton "Play". Le regard de ces enfants. Mon doigt sur le clavier. Play. Leur agonie. Sous mes yeux. Sous mes doigts. Leur yeux d'agonie. Au détour d'un tweet. A rebours d'un profil. Peur de ce surgissement toujours possible.

Un surgissement incompréhensible parce qu'il n'est, pour l'algorithme, qu'un surgissement calculable. Et que je ne comprends pas ce calcul. Parce que l'image d'enfants gazés agonisants n'est pas et ne peut pas être de l'ordre du calculable. Et que tout dans ces images, dans ces vidéos, est calculable. Le direct de leur diffusion est calculable. Leur obfuscation aussi peut être calculée. Leur disparition peut être programmée. Leur réapparition pourra être recalculée. 

Ce surgissement de l'innommable n'est qu'un putain de calcul algorithmique. 

Il y a un mois presque jour pour jour Mark Zuckerberg nous écrivait une lettre dans laquelle il se demandait si nous étions en train de construire le monde auquel nous aspirons tous. Et il nous disait ceci : 

"L'idée c'est que chacun dispose d'options lui permettant de régler ses propres paramètres concernant la politique des contenus. Où se situe votre limite concernant la nudité ? La violence ? Les contenus graphiques explicites ? Les jurons ? Vos critères deviendront vos paramètres personnels. (…) Pour ceux qui n'indiqueront pas de choix particulier, le réglage par défaut sera celui de la majorité des utilisateurs de votre zone géographique, comme pour un référendum. (…)"

Je ne sais pas Mark. Je ne sais pas où est ma limite concernant la nudité si c'est celle d'un nourrisson ou d'un vieillard gazé. Je ne sais où est ma limite concernant la violence. J'ai regardé cette vidéo. J'ai vu ces photos. Je n'ai ni l'envie de me les voir imposer ni l'envie que l'on choisisse à ma place de me les éviter. Je ne sais vraiment pas.

Mais je n'ai pas envie que ces images, les images de ces enfants gazés soient enfermées, écrasées, bousculées entre 2 tweets, entre deux posts. C'est une indignité de plus qui leur est faite. 

C'est un métier de choisir. De nommer. 

Les enfants d'Assad. A la une. 

AssadDemain. Demain matin seulement. Mais la Une déjà sur Twitter ce soir. Demain seulement entrer dans un kiosque. Acheter ce journal. Pour cette photo. Payer pour voir, payer pour lire. Ne pas être surpris, l'avoir choisi. 

Le monde à chaque fois plus abîmé. A chaque fois plus irrémédiablement. Et nous-mêmes. Toujours les mêmes. 

Attendre demain pour lire. Pour voir. Vraiment.

Mardi 4 avril, en Syrie, dans la petite ville de Khan Cheikhoun. Il y avait une odeur mortelle.

<Mise à jour> A lire aussi, l'article de Jean-Noel Lafargue et celui d'André Gunthert. </mise à jour>

2 commentaires pour “Il y avait une odeur mortelle.

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