Toucher le(s) fond(s)

<Mise à jour de je ne sais plus combien de jours plus tard> En lien direct avec ce billet je tombe sur cet article du magazine Esquire, "Go Viral or Die Trying", passionnant et totalement déprimant / révoltant. Qui commence par ces mots : 

"IT'S NOT ENOUGH TO BE SICK—ARE YOU ALSO INTERESTING?"

Que l'on pourrait traduire par : "Être malade ne sera plus suffisant. Il faudra aussi être intéressant". 

On me signale aussi le glaçant "Mercy Market", le "marché de la pitié". 

</Mise à jour de je ne sais plus combien de jours plus tard>

Le 30 Mars 2017, Facebook a annoncé sur son blog une nouvelle fonctionnalité permettant à chacun de "lever des fonds" pour n'importe quel type de "cause". "More Ways to support causes". Cet annonce est signée Naomi Gleit qui est "VP Social Good", dont littéralement Vice-présidente en charge du … "bien social", de ce qui est … "bénéfique à la société", du … "bien-être social" ? Bref, Naomi est en charge du Bien, et c'est bien. 

Donc concrètement la possibilité de lever des fonds vous permettra (individus et ONG "non-profit") de ramasser des sous sans passer par ces dangereuses externalités (pour Facebook) que sont les classiques sites de crowdfunding / fundraising. 

Et là me direz-vous, pourquoi un individu se mettrait-il à aller demander de l'argent sur Facebook ? Et bien pour les raisons suivantes : 

  • Éducation : pour acheter des cours, des livres ou des fournitures pour la classe 
  • Médecine : pour des prises en charge médicales suite à des traitements ou à des blessures 
  • Médecine animale : pour des frais de vétérinaire liés à des traitements ou à des blessures 
  • Aide en cas de catastrophe : en cas donc, de catastrophes ou de désastres naturels 
  • Urgence personnelle :  incendie de votre maison, cambriolage ou accident de voiture 
  • Deuil et funérailles : pour les frais d'enterrement ou les frais de prise en charge après avoir perdu un être cher.

Pour chacun de ces cas de figure (et bien d'autres) vous aurez donc désormais la possibilité, directement depuis votre compte, de faire la manche. Et bien sûr les gens pourront directement payer via Facebook. Sympa non ? 

Personal-fundraisers-hero2

Les scénarios illustrés de Facebook : un tonton qui veut aider les parents de son neveu, "bébé dylan", à se payer un hôtel à côté de l'hôpital pour qu'ils puissent veiller leur fils (5000 dollars) ; une jeune femme qui veut offrir une opération de chirurgie à la chienne Daisy qu'elle a trouvé abandonnée et blessée (500 dollars) ; une maman qui veut acheter des livres d'espagnol pour la classe d'espagnol de sa fille, la prof (d'espagnol) ayant perdu une source de financements publics (2500 dollars)

Comme la fie est bien faite (la fie c'est comme la vie mais avec un "F" comme sur Facebook), il n'y aura pas que les comptes personnels qui pourront bénéficier de cette avancée sociale mais les pages – uniquement celles "vérifiées" dans un premier temps – pourront elles aussi ajouter un petit bouton "Donate"

"This gives public figures, brands, businesses and organizations new ways to fundraise on Facebook for the nonprofits they support. People watching the live broadcast can donate as they watch, or give once the broadcast has ended and is posted on the Page."

Misère Crowdsourcée.

Mais revenons à la levée de fonds pour les comptes personnels. Comme c'est signalé par ici, on assiste depuis quelques temps à une nouvelle tendance des levées de fonds : il ne s'agit plus de soutenir ou de financer un projet artistique ou technique, un album, un film, un produit, mais de couvrir des besoins fondamentaux, des besoins souvent littéralement vitaux. Souvent dans un contexte d'urgence sanitaire ou de catastrophe naturelle, mais de plus en plus souvent, aussi, dans un contexte … normal. 

Aux Etats-Unis notamment, mais autour de nous aussi, de moins en moins de gens ont les moyens de se soigner, d'être couverts en cas d'accident ; de plus en plus de gens sont incapables de faire face à des frais imprévus comme des obsèques ; de plus en plus de structures publiques (écoles notamment) ont hélas pris l'habitude, faute de finances publiques à la hauteur des enjeux, de faire appel à des associations, à des bénévoles pour se substituer aux carences de l'état et / ou des collectivités. 

Sans passer l'océan atlantique regardez autour de vous : qui ne connaît pas quelqu'un qui recule cette prise en charge médicale faut d'argent ? Qui n'a jamais été sollicité par l'école de ses enfants pour trouver de l'argent permettant de financer tel équipement pourtant nécessaire ou de baisser le coût de telle sortie pédagogique ? Qui n'a pas connaissance de gens sans assurance ou s'étant passablement fait escroquer par leur assureur et s'étant retrouvés totalement démunis suite à une quelconque mais pour eux dramatique catastrophe ? 

Alors oui, ce "personal fundraising" peut prêter à sourire dans certains cas, on peut le trouver simplement utile et pratique dans d'autres (acheter des livres pour l'école machin), on peut avoir pris l'habitude de voir la solidarité collective se substituer au rôle de l'état (salut enfoiré), mais ce sourire s'efface quand on regarde attentivement les situations de vie concernées. En conclusion de son billet sur le sujet, Andy Orin écrit ceci

"Ce matin justement un ami sur Facebook a lancé un campagne de financement pour une chirurgie osseuse reconstructive. L'illustration brutale  d'un système médical totalement brisé et qui contraint les individus à faire la manche juste pour rester en vie."

Ah le système médical totalement brisé des Etats-Unis … pas comme chez nous hein qui pouvons continuer de nous enorgueillir d'avoir la sécurité sociale, l'assurance maladie et tout ça. Nous verrons.

En attendant, et comme souvent à l'échelle de ces plateformes démesurées, la moindre fonctionnalité prend une proportion qui dépasse les simples enjeux pragmatiques ou bêtement marchands dont elle était initialement porteuse et pour laquelle elle fut peut-être innocemment (ou pas) construite et imaginée. Ici par exemple, sur la question de la santé, le maillage entre le "personal fundraising", le credit scoring, les assureurs et la régie publicitaire nous fait immédiatement basculer dans une dystopie inquiétante et nauséabonde. 

Mais qu'importe. Ce qui compte pour Zuckerberg c'est d'avancer sur le programme qu'il a annoncé. Alors il avance. A pas de géants. 

Il est plus facile de lever un million pour sauver la Grèce que de trouver 1000 euros pour prendre en charge les frais médicaux d'un enfant.

Je vous explique.

Il y a quelques temps de cela, en Juin 2015, une opération de Crowdfunding assez inédite avait vu le jour avec pour objectif de rembourser … la dette Grecque. Il fallait trouver 1,6 milliards et en quelques jours l'opération avait tout de même permis de réunir un gros million. Une nouvelle qui m'avait inspiré la réaction suivante

"Et si ça avait marché ? Si le milliard et demi avait été réuni ? Imaginez-vous l'ampleur du cataclysme politique, économique, géo-politique ? T'imagines la tête du FMI ? La tronche des édiles bruxellois ?

La capacité de réunir de telles sommes aura nécessairement un jour prochain un impact à la mesure … des sommes réunies, c'est à dire gigantesque. Crowdfunder la faim dans le monde, l'accès à l'eau potable, crowdfunder l'impôt. Depuis le temps qu'on nous explique et qu'il est démontré que si quelques-uns des plus riches / puissants politiquement et économiquement faisaient le job, l'essentiel desdits problèmes pourraient être réglés ? Et depuis le temps qu'on sait qu'ils ne le feront jamais. Que ce temps-là ne viendra pas.

Redevenir maîtres de la redistribution des richesses et des ressources naturelles. (…) remettre les technologies au service de solutions dans un espace qui soit vraiment socialement appropriable et encadré. Cela peut naturellement paraître parfaitement utopiste mais imaginez un état "gouvernant" Blablacar et le déployant à l'échelle d'un pays, d'une région, d'une ville. Et si c'était cela le vrai processus de Bologne : The Bologna Regulation for The Care and Regeneration of Urban Commons ? Regardez les bénéfices  – pour la collectivité et les individus – de la municipalisation des régies d'accès à l'eau potable dans notre bel hexagone. (…)

La promesse émancipatrice du numérique était aussi celle-là. Elle porte naturellement en elle les germes d'un libéralisme totalement dérégulé et socialement et économiquement dangereux. Mais elle porte également ceux d'une anarchie calculatoire dans laquelle les désintermédiations sont autant de réappropriations possibles à condition qu'elles soient – c'est important – pensées dans le cadre – par exemple – d'une théorie des biens communs."

Mais ça n'a pas marché. Mais quand même plus d'un million d'euros ont été levés en moins de 48 heures par un jeune britannique de 29 ans. Voilà la puissance de l'effet réseau quand il se déploie à l'échelle d'un réseau ouvert.

A l'autre bout des possibles qu'inaugure le numérique on trouve cette fois une plateforme fermée et propriétaire, construite et bâtie sur un régime de plus en plus exclusif d'internalités, et qui propose donc à chacun de collecter des fonds principalement pour lui-même, dans un double mouvement qui permet à la fois de constater et d'acter les carences d'un état et de se substituer à lui, confortant le projet politique et l'idéologie libertarienne de son fondateur. Car bien sûr Facebook n'est – heureusement – pas (encore …) un état, et s'il le devenait le Facebookistan serait assez flippant

A fond l'émotion.

Comme on peut le voir dans les scénarios "choisis" par Facebook pour nous annoncer et nous vendre son nouveau gadget de Personal Fundraising, la dimension émotionnelle, le "pathos" sera central. D'abord parce que Facebook excelle dans l'instrumentalisation émotionnelle et ensuite parce que c'est elle qui est le plus rentable et peut permettre de relancer une croissance publicitaire qui a atteint un optimum. 

C'est parce qu'il est très difficile de résister à la pression émotionnelle, que la prescription émotionnelle constitue un levier d'interaction aussi puissant, et promet donc des lendemains heureux aux annonceurs capables de s'y intégrer.

Au final cette nouvelle fonctionnalité poursuit deux objectifs : d'abord concurrencer directement les services "externes" de levée de fonds en internalisant la fonction au sein de la grande plateforme bleue (Facebook donc), et ensuite pousser encore plus loin l'observation des interactions "émotionnelles". 

Payer ou regarder mourir.

Leslie a 40 ans, elle élève seule un garçon de 13 ans. Elle est atteinte depuis 2009 d'un cancer du sein métastatique. Le traitement qu'elle prend pour ne pas mourir lui coûte 32 000 euros par an. Elle a besoin d'une injection toutes les trois semaines. Une injection à plus de 1600 euros. Une injection d'un médicament à 1600 euros. Qui n'est plus remboursé par la CPAM. Parce qu'il faut bien faire des économies. Et parce que les laboratoires pharmaceutiques continuent de le vendre à 1600 euros l'injection. Est-il utile que je vous rappelle le montant du salaire minimum en France ? 1100 euros net. 

On passe tous les jours, dans la rue, à côté de gens qui ont besoin d'argent, de soins. Qui faute de cet argent et de ces soins vont certainement mourir. 

Leslie a donc lancé une campagne de Crowdfunding. En une semaine elle a déjà récolté 25 000 euros. On parle un peu d'elle dans les médias. Elle en est au moment où j'écris ces lignes à 32 000 euros. Super. Demain, grâce à Facebook elle pourra peut-être trouver l'argent nécessaire à son traitement directement sur Facebook et non plus sur un site "externe". Comme cela bien sûr ses "amis" seront sollicités au premier chef. Difficile de ne pas donner pour Leslie. Difficile. Surtout si on la connaît. Si c'est une de nos "amies" Facebook. Car bien sûr l'ingénierie émotionnelle va subtilement (ou pas) orchestrer l'apparition de cet appel au don de manière suffisamment régulière pour nous faire culpabiliser davantage, l'ingénierie émotionnelle va se charger de "pousser" l'annonce de Leslie à des moments où nous serons particulièrement réceptifs et sensibles à cet appel au don, des moments que Facebook est parfaitement capable de prédire puisqu'il les observe et les analyse en permanence. Alors peut-être que Leslie parviendra ainsi à financer son traitement. Et à continuer de pouvoir élever son fils de 13 ans. Et peut-être trouverons-nous cela formidable.

Crowdfunder ou mourir.

Crowdfunder ou mourir. Parce que des laboratoires pharmaceutiques osent vendre des traitements vitaux à des prix que seuls les plus riches peuvent se payer. Parce que "l'assurance maladie" doit faire des économies et décide donc de dé-rembourser des traitements vitaux. Pour faire des économies. Des putains d'économies sur nos vies. Parce qu'on parle de logiques "médico-économiques". Parce que m'sieur dames, comprenons-nous bien :

"en 2008, les autorités de santé en ont restreint l’usage suivant la même logique médico-économique (sic), le réservant à des situations spécifiques (cancer du sein métastasique triple négatif, en première ligne)."

Leslie n'a pas de bol. Elle a bien un cancer du sein métastatique. Mais pas (si j'ai bien compris) triple négatif. Et pas "en première ligne". Donc pour Leslie ce sera donc le Crowdfunding ou … 

Parce que tout cela nous est presque devenu normal. Après tout c'est vrai, il y a des plateformes de Crowdfunding. Et puis maintenant Facebook. 

"More ways to support causes". Encore plus de façons de soutenir des causes. La cause de Leslie. Mais Leslie n'est pas une cause. C'est une conséquence. La conséquence d'un double scandale. Celui du cynisme indécent de lobbys pharmaceutiques qui fixent le prix de la vie en fonction du marché, la loi de l'offre et la demande. Et comme il y aura toujours des gens qui demanderont à pouvoir vivre, la demande des miséreux permettra toujours à l'offre des ces ignobles enculés de pouvoir prospérer. L'autre scandale c'est celui de gouvernements successifs qui laissent faire tout cela, qui les laissent fixer le prix d'une vie. Parce qu'il faut faire des économies. Parce qu'il y aurait une logique "médico-économique". A gauche comme à droite. A gauche les mêmes qui défendent et mettent en place cette logique médico-économique sont capables d'évoquer avec des trémolos dans la voix les acquis de la sécurité sociale et du conseil national de la résistance. Des plumes. A droite un autre emplumé balance à des personnels soignants en bout de course "donc vous voulez que je creuse la dette". Du goudron. Le goudron de l'indignité et les plumes du cynisme. Et puis bien sûr il y a nous. Qui acceptons cela. Presque docilement. Il y a Facebook. "Encore plus de moyens pour soutenir des causes."

Au bout d'une vie de labeur ou au détour d'un coup du destin, au grand tirage au sort de l'hérédité ou à la fin de l'empoisonnement silencieux des perturbateurs endocriniens, il nous restera encore le choix. Juste un choix. Soit toucher des fonds. Soit toucher le fond. 

2 commentaires pour “Toucher le(s) fond(s)

  1. Est ce que facebook prend un % des sommes versées ?
    En jouant sur le pathos, ils devraient d abstenir, mais business is business et je suppose qu ils n oublient pas de prelever leur dime

  2. Mettons a part l avidite des labos (j ai lu que le prix des medicament n est pas basé sur le prix de revient mais sur le maximum qu on puisse fixer sans declencher des hurlements) ou la mauvaise genstion de la secu (rembourser les cures mais pas les soins a un cancereux, c est quand meme fort)
    Personne ne veut mourir ni meme souffrir (moi le premier). Donc la demande de soins est quasi infinie. La France est un pays vieillissant, donc de plus en plus de vieux vont consommer de plus en plus de soins medicaux. Ca veut donc dire qu il faut y affecter de plus en plus de ressources (financieres et humaines). Et ces ressources devront forcement etre prelevees ailleurs (meme si les labos se mettre a vendre a prix coutant, le probleme reste le meme: il faut plus de soignants, plus de medicaments et pour ca il faut bien y affecter du personnel et de l argent)
    Donc il faut bien etre clair, augmenter l offre de soins ca a un cout et quelqu un devra le payer au final (par ex en france, c est les jeunes generations qui paient pour les vieux)
    Et evidement, il y a un moment ou il faut malgre tout mettre une limite ou sinon toutes les ressources de la societe vont etre englouties dans les soins medicaux.
    Si les soins a une femme de 43 ans qui a un enfant a charge paraissent justifies, quid si celle ci a 85 ans ? ou doit on faire une greffe des poumons a un gros fumeur ?

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