Pour un (autre) projet politique de l’internet et du web.

Le Libération de ce week-end avait pour titre "Faut-il Fermer Facebook" et j'y ai été – avec d'autres – interviewé par Amaelle Guiton sur le sujet des libertés publiques cédées aux algorithmes. Sans vous le spoiler, l'essentiel de ma contribution tend à rappeler qu'en plus et sur le modèle des existantes "délégations de services publics" nous sommes en train de foncer dans le mur des délégations de responsabilités publiques.

Et dans la foulée de cette interview, j'ai rédigé le texte suivant, que je vous soumets 🙂

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L’une des principales associations de défense des libertés numériques (l’Electronic Frountier Fundation) vient de claquer la porte du W3C au nez de Tim Berners-Lee, l’inventeur du web. Motif ? La validation de l’arrivée de DRM, ces dispositifs de gestion des droits (et de limitation des usages) au cœur du code même du web.

Voilà déjà plus de 10 ans (notamment depuis le rachat de Youtube par Google en 2006) que les grandes plateformes et les industries culturelles, au-delà d’oppositions de façade, travaillent en parfaite intelligence financière pour bâtir et faire prospérer le projet économique de ce supermarché hyper-centralisé qu’est devenu le web.

Les logiques de surveillance, d’anticipation, de "prédiction" et de soupçon "par défaut" permises par certaines technologies algorithmiques infusent suffisamment dans la sphère politique pour que celle-ci juge bon de les inscrire dans la loi en complément de bases de données et de dispositifs de fichage déjà plus qu’inquiétants d’un point de vue démocratique.

Parce que ce n'est pas notre projeeeeeeeeeeeeeeeeet.

Depuis l’irénisme technologique utopique de la déclaration d’indépendance du cyberespace, il n’y a pas, il n’y a plus, de projet politique du web et de l’internet dans son ensemble. Et la nature économique ayant horreur du vide, la place est laissée entièrement libre à des personnalités comme Mark Zuckerberg pour présenter son projet politique ou à des idéologies transhumanistes ou libertariennes (Jeff Bezos étant l’un des principaux latifundiste de cette dernière) pour servir de seul horizon sociétal à la "Start-up nation". Sans parler bien sûr de ce qui reste d’un état qui se fantasme en "état-plateforme" en oubliant de financer comme elles devraient l’être les infrastructures les plus élémentaires à sa propre survivance.

Le réveil sera brutal. 

Un nouvel espoir ?

En parallèle, de nouveaux mouvements émergent et commencent à se structurer. Celui des "Communs" (de la connaissance mais pas uniquement), mais aussi, dans un versant plus technique, celui des CHATONS (Collectif d’Hébergeurs Alternatifs Transparents Ouverts Neutres et Solidaires). L’initiative "Dégooglisons internet" fête son troisième anniversaire. On parle également beaucoup de "digital labor" au travers, et "aux travers" de services comme Uber ou comme pour ces incessantes "notifications" qui font émerger une nouvelle forme de "cognitariat", de travail à la tâche.

Les grands axes de l’analyse Marxiste se trouvent reconvoqués dans le débat public, et l’on commence, encore récemment dans le Guardian, à voir de plus en plus de tribunes réclamant, a minima, de s’interroger sur une nationalisation des GAFA ou des algorithmes qui sont leur marque, à partir du moment où lesdits GAFA sont en situation de réguler des secteurs régaliens dans leur entier (santé, éducation, transports, etc.).

Ou pas :-( 

Ces initiatives et ces débats sont sains et nécessaires mais c’est un leurre de croire qu’ils seront suffisants. Sans vrai projet politique porté de manière cohérente et publique par des collectifs organisés, ils ne sont que les idiots-utiles et les contrefeux opportuns qui laissent le champ libre aux idéologies libertariennes, des idéologies dans lesquelles les ambitions de l’état-plateforme servent principalement les intérêts … de plateformes privées.

Pendant que Zuckerberg prépare sa prochaine et probable candidature à la Maison Blanche, pendant que Google achète des terrains pour construire sa ville du futur qu’il nous dit être un parangon de qualité de vie et de réduction de la pollution, pendant que Jeff Bezos est le premier financeur du parti libertarien aux USA, que faisons-nous ?

Pour autant qu'ils puissent se tenir un jour, des états généraux de l'internet indépendant ne seront plus suffisants même s'ils demeurent importants et urgents. Quel projet politique de l’internet et du web voulons-nous mettre en avant ? Au-delà des services publics déjà de fait délégués à nombre d'entités privées, qu'il s'agisse ou non de grands groupes numériques, quelles responsabilités publiques sommes-nous prêts à laisser définitivement dans les mains de quelques grands groupes ?

Dans quel monde voulons-nous vivre ?

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