Le récit d’un petit fait curieux. De McFly et Carlito à Zemmour et Papacito.

"À l’aide de trois anecdotes, on peut faire le portrait d’un homme."
(Nietzsche)

A écouter l'agitation médiatique et politique de ces derniers jours, c'est un peu comme si le monde politique se divisait en deux catégories : celles et ceux qui ont le choix de ces trois anecdotes là, et celles et ceux qui n'ont d'autre choix que de commenter leur propre manque de choix. 

Le récit d'un petit fait curieux.

"Le récit d'un petit fait curieux". C'est la définition d'une anecdote. 

Le récit d'un président qui rentre dans une pièce où circulent des "substances". C'est une anecdote. Dans un concours d'anecdote d'ailleurs

Le récit d'un élu du rassemblement national qui a fait, et c'est un petit fait curieux, des vidéos déshabillées. Cela devient une "petite aventure vécue qu'on raconte en en soulignant le pittoresque ou le piquant". Une anecdote encore. 

Le récit du leader de la France Insoumise qui à la fin d'une interview convoque – de manière cohérente dans son argumentaire mais tout à trac dans le récit médiatique procustéen – des événements tragiques en indiquant, mais si mal, le lien qui existe entre des faits terroristes et un agenda politique dont ces mêmes terroristes se servent. Ce faisant il va vite, et présente comme causalité ce qui n'est que corrélation, les médias n'en retiendront qu'une chose : il mélange tout, il est complotiste. Le fait de présenter comme causalité ce qui n'est que corrélation est, en effet, c'est indéniable, un marqueur du discours complotiste. Ou sophiste. Il se "contente du détail des circonstances [Merah, papi Voise, etc.], sans dégager la portée de ce qui est relaté", ce qui est aussi la définition … d'une anecdote. 

Le récit de 2 Youtubeurs néo-fascistes qui, à l'occasion d'une vidéo montrant l'exécution à balles réelles d'un mannequin représentant un "fils de pute de gauchiste", signalent incidemment à leurs spectateurs comment se procurer légalement des armes. Sur le ton badin de l'anecdote. Qui est là aussi encore, une autre manière de se gorger du "détail des circonstances [c'est pour s'amuser à tirer à balles réelles sur des pantins dans son jardin], sans dégager la portée de ce qui est relaté [appeler la population à s'armer massivement et à tuer des ennemis politiques]."

Nadine Morano qui ne peut pas être raciste parce qu'elle a "une amie plus noire qu'une arabe". Anecdote.

Luc Ferry qui ne peut pas être contre les musulmans puisqu'il à une nounou "très très musulmane mais c'est un ange". Anecdote.

Marine Le Pen ne peut pas être méchante parce qu'elle aime les chats. Et non, c'était un piège : cela c'est bien du storytelling. Par contre le chien de Jean-Marie Le Pen le père, qui tue la chatte de Marine Le Pen sa fille : anecdote

On pourrait ainsi multiplier les exemples à l'infini. La ligne politique de CNews toute entière est un gigantesque concours d'anecdotes et de commentaires d'anecdotes à côté de qui McFly et Carlito sont des perdreaux de l'année. Plus on avance dans les couloirs de l'extrême droite et plus les récits d'anecdotes sont le suc du moindre fait politique et le paradigme de chaque récit le mettant en scène.  

L'anecdote c'est l'arrière-plan qui s'installe en premier plan. Du vase de Soissons aux problèmes gastriques de Napoléon, et bien avant d'ailleurs, l'anecdote aujourd'hui n'a plus uniquement pour fonction de construire une image des personnalités politiques

L'anecdote sature aujourd'hui l'espace politique de 2 manières : soit par le récit des anecdotes elles-mêmes, soit par l'anecdotisation des faits politiques au service d'un agenda (au mieux) ou de l'occupation d'un vide (au pire). Anecdotiser un fait ou une déclaration politique c'est y déceler ou y plaquer "un petit fait curieux" et s'agiter pour que du fait ou de la déclaration on ne conserve plus que cette curiosité là.

Mais l'anecdote est également un mode de récit qui joue sur une connivence souvent invérifiable. Et qui permet aussi, de manière paradoxale, d'euphémiser les discours les plus violents, ou tout au contraire de muscler les récits les plus lénifiants. Telle est la force de l'anecdote. Entre le brouhaha et l'hallali. McFly et Carlito. Zemmour et Papacito.

Comme l'écrivait Roland Barthes à propos du fait divers, l'anecdote est aussi "une structure fermée". Elle se veut étanche à toute forme de critique analytique extérieure puisque "ce n'est qu'une anecdote", mais elle fait preuve en même temps d'une très forte valeur de résilience puisqu'elle a vocation à être ce qui demeure dans l'inconscient collectif ou dans les traces du récit médiatique qui en rend compte. L'anecdote politique et le fait divers sociétal forment d'ailleurs un couple extrêmement ancien et solide en terme de rhétorique populiste.

Stylistiquement l'anecdote est très proche de la synecdoque, cette figure de rhétorique "qui consiste à prendre le plus pour le moins, la partie pour le tout (ex. une voile pour un navire), le singulier pour le pluriel (ex. l'ennemi pour les ennemis)… ou inversement." C'est un micro-monde le plus souvent auto-référentiel et implicite mais qui ose quand même sans fard prétendre à la généralisation cartésienne et rationnelle. 

Il est assez frappant, quand on réfléchit aux formes de récit qui ont fait la force des premiers Youtubeurs à succès (#OkBoomer je parle ici de personnalités comme Squeezie, Norman, Cyprien et quelques autres) de constater à quel point c'est l'anecdote qui sert d'embrayeur et de cadre à la majorité de leurs vidéos quelles qu'en soient le sujet (Gaming, sketchs, etc). Il est tout aussi frappant de voir que les légions d'influenceurs et d'influenceuses qui ont ensuite émergé sur différents réseaux se sont construits et ne sont essentiellement capables de produire que des récits anecdotiques de leurs vies mises en scène. L'anecdote est à ce titre le dénominateur commun de l'expression de l'industrie de l'influence comme celle de la télé-réalité qui la recycle et la décline indéfiniment.  

De McFly et Carlito à Zemmour et Papacito.

Je ne sais pas si "la république est bonne fille", mais le fascisme est souvent bon enfant. La vidéo de 30 minutes (que j'ai vue …) appelant à tuer des "fils de pute de gauchistes", ne se départit jamais de son ton "badin". Elle floute l'ensemble des codes visuels de l'appel au meurtre en se revendiquant implicitement de la lignée de tous ces youtubeurs scientifiques expérimentaux qui passent leur temps à se filmer en train de faire exploser des trucs (Experiment Boy et tant d'autres). Elle "plaisante" sur la coolitude de Saddam Hussein et convoque et reconvoque sans cesse explicitement, pour se dédouaner de la violence réelle affichée, le registre de la connivence, de l'humour prétexte, et de l'anecdotisation de la violence : on est "dans le jardin" de l'un d'entre eux, on raconte comment on peut "facilement se procurer ce type d'arme comme des milliers de chasseurs", on plaisante sur le prix comparé des tenues militaires et para-militaires que l'on arbore, etc.

Si l'on se projette en arrière dans l'histoire, à la naissance des formes modernes du fascisme, dans l'Italie de Mussolini par exemple, le dictateur avait un rapport particulier à la presse qu'il épluchait compulsivement à la recherche du moindre fait divers et de la moindre anecdote

"Les nombreux biographes de Benito Mussolini rappellent très souvent le parcours journalistique du Duce et sa passion pour la presse qu’il continue de lire, d’annoter et de surveiller ; d’après Pierre Milza il aurait lu jusqu’aux bulletins paroissiaux. Une anecdote est révélatrice de cet intérêt pour les journaux. Un article très bref du Messaggero intitulé « Célibataires obligés de se rendre à la pretura, Ancône » daté du 27 février 1930 retient son attention. Cet article relate que depuis quelques jours défilent devant le pretore – équivalent approximatif d’un juge de paix – une longue file de personnes handicapées, d’alcooliques et d’indigents. Ils sont convoqués devant la justice parce qu’ils n’ont pas payé un impôt réservé aux hommes célibataires. Ils estiment ne pas avoir les moyens de le payer ou bien qu’ils sont célibataires contre leur volonté pour cause d’alcoolisme, de difformités physiques ou d’handicap. Tous réclament des recours ou des grâces. Le journaliste semble profiter ainsi de cette cour des miracles improvisée pour dénoncer les aberrations de certaines lois fascistes. Une certaine ironie à l’encontre du régime et une sympathie latente pour les contrevenants sont perceptibles dans l’article. La réaction du Duce est immédiate. Il envoie le télégramme suivant au préfet d’Ancône :

« Je lis sur le Messaggero l’information concernant les procès contre des dizaines de célibataires difformes, alcooliques, attardés ou célibataires involontaires que la loi exclut stop. Ces procédures de masses, qui suscitent la clameur, sont dommageables et infondées stop. Faites comprendre à qui de raison que je le déplore stop. Cette mise en scène de la misère physique et morale rentre dans le plus authentique, même si inconscient, antifascisme stop.""

Si le fascisme est un faisceau, il l'est aussi d'anecdotes et de faits divers tissés ensemble qui servent une politique de désignation sur laquelle il échafaude, construit, ajuste et documente ensuite sa propagande. 

Anecdocratie.

Il y eut une période du second Empire où la législation interdisait à la presse de traiter de politique. On apprend dans Wikipédia que c'est à cette époque que celle-ci (la presse) "s'y déguisa alors sous le nom de « Nouvelles à la main », de « Bruits du jour », de « Chronique », d’« Échos ».  Le journalisme anecdotique a le plus de succès dans les contrées où les citoyens peuvent le moins participer à la chose publique."

Il est assez effarant de constater aujourd'hui, corrélativement à l'augmentation massive de l'abstention lors de différents scrutins, que le fait politique est essentiellement traité au prisme de l'anecdote par la majorité des chroniqueurs et éditorialistes. Plus qu'une éditocratie aux errances audimateuses et à la langue eczémateuse, c'est peut-être à une nouvelle "anecdocratie" que nous faisons face actuellement. La version "face" d'une monnaie dont le côté "pile" serait celui de la technocratie déjà tant condamnée. L'anecdocratie pour nous sauver de la technocratie. La vieille histoire du remède pire que le mal. 

Moralité.

Le stade ultime de la politique, ou son degré zéro, n'est plus le storytelling. Les récits sont épuisants et nous sommes épuisés. 

Le stade ultime de la politique, ou son degré zéro, n'est même plus le clash. Toutes les outrances ont déjà été énoncées et dénoncées. 

Le stade ultime de la politique, ou son degré zéro, c'est donc l'anecdote. La politique n'apparaît plus aujourd'hui que comme "le court récit de petits faits curieux" qui n'existent que dans leurs commentaires. "Subordonnant les personnages aux circonstances." Julien Odoul est un playboy qui a tourné des vidéos de charme. Jean-Luc Mélenchon est un complotiste. Emmanuel Macron est cool sait reconnaître l'odeur de "substances".

L'anecdote, le mot vient du grec [anekdotos] désignant "ce qui n'est pas publié, inédit". Or la démocratie est un espace de rendu public. L'anecdote quand elle devient le moteur de tout le cycle politique et de son commentaire, c'est l'inverse de la démocratie. De manière anecdotique, on appellera ça une époque pré-fasciste.  

 

Quelques références derrière cet article (en plus de celles sous les liens).

  • Abiven Karine, L'anecdote ou la fabrique du petit fait vrai. De Tallemant des Réaux à Voltaire (1650-1750), Paris, Classiques Garnier, series: « Lire le XVIIe siècle », 2015.
  • Bouzinac Geneviève (dir.) ; et al. L'anecdote entre littérature et histoire : À l'époque moderne. Nouvelle édition [en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2015 (généré le 08 juin 2021). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/pur/53874>. ISBN : 9782753557000. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.53874.
  • Beaulieu Yannick, “La presse italienne, le pouvoir politique et l’autorité judiciaire durant le fascisme”Amnis [Online], 4 | 2004, Online since 01 September 2004, connection on 07 June 2021URL: http://journals.openedition.org/amnis/673; DOI: https://doi.org/10.4000/amnis.673
  • Renard Jean-Bruno, « La construction de l’image des hommes politiques par le folklore narratif. Anecdotes, rumeurs, légendes, histoires drôles », Mots. Les langages du politique [Online], 92 | 2010, Online since 04 May 2012. URL : http://journals.openedition.org/mots/19418 ; DOI : https://doi.org/10.4000/mots.19418
  • Renard Jean-Bruno, « De l'intérêt des anecdotes », Sociétés, 2011/4 (n°114), p. 33-40. DOI : 10.3917/soc.114.0033. URL : https://www.cairn.info/revue-societes-2011-4-page-33.htm
  • Weerdt-Pilorge , Marie-Paule de. Caractérisation et usage de l’anecdote dans l’encyclopédie In : L'anecdote entre littérature et histoire : À l'époque moderne [en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2015 (généré le 08 juin 2021). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/pur/53901>. ISBN : 9782753557000. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.53901.

Un commentaire pour “Le récit d’un petit fait curieux. De McFly et Carlito à Zemmour et Papacito.

  1. Bonjour
    Alors… Oui, la vidéo est choquante car violente et de mauvais goût. Surtout si on n’a jamais vu de vidéos de Papacito, qui est parfois dans plus dans la nuance, parfois dans la démesure totale. Il joue un rôle très baroque et l’assume.
    Monsieur Mélenchon, habituel pompier pyromane, a beau jeu de venir tout ému à la tribune. Il n’en est pas à sa première.
    Enfin je pense à Guy Debord. Mac Fly et son acolyte à l’Elysée, voilà à quoi en est rendu le service de comm’ du président pour intéresser un public jeune. Société du divertissement et du spectacle. La machine coder ne reconnait plus que 3 grands crimes : l’antimodernité, le racisme et l’homophobie, Debord l’avait écrit avant de mourir. Vive les libéraux.

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