Faut-il se désabonner des morts ?

[Pour Philippe Aigrain]

Nos vies numériques sont aussi tissées de fils soudainement coupés. D'amis, de connaissances, et de ceux-là de nos hérauts que nous suivions sans les connaître vraiment, et qui soudainement ont la mauvaise idée d'aller jacter avec la camarde. 

Axel Kahn fit récemment le récit digne de sa mort à venir, de son inéluctable. Il disait "L’humus de mon corps, quand il sera putréfié, permettra de participer, peut-être, dans la terre, à l’éclosion d’une marguerite. Et l’idée qu’il y ait un peu de molécules d’Axel Kahn dans une pâquerette, cela me réjouit."

Faut-il se désabonner des morts ?

Cette fois c'est Philippe Aigrain qui nous quitte, d'un accident de montagne. Je le connaissais peu. Et l'admirais beaucoup. Si sa disparition me touche autant c’est qu’à chaque rencontre, à chaque échange, il n’était que gentillesse, discrétion, et convictions remarquables et remarquablement défendues.

Je l'avais croisé pour la dernière fois dans la cave de chez C&F Editions. Il y a des gens, et ils sont rares, avec qui tu sais que tu ne pourras qu'être d'accord, précisément parce qu'ils ont une certaine vibration, une musique, un accord, et que cet accord se dégage de l'ensemble de ce qu'ils sont et de ce qu'ils font. Du peu que j'en ai vu, il me semble que Philippe Aigrain était de ceux-là. Il avait cet accord, celui qui engage nécessairement le vôtre.

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Faut-il se désabonner des morts ?

Il y a longtemps c'est un autre modèle devenu copain des réseaux, Jean Véronis, qui filait à l'anglaise. Et puis la copine collègue Louise Merzeau aussi. Deux espiègles chacun à leur façon. Et maintenant Philippe Aigrain. Les traces qu'ils laissent.

Faut-il se désabonner des morts ?

Il y a aussi ces étudiantes et ces étudiants, en presque 20 ans on en croise des vies, on en voit aussi hélas qui se terminent bien trop tôt. 

Faut-il se désabonner des morts ?

Ceux qu'on déteste aussi, et ceux que l'on combat. Il ne faut pas souhaiter la mort des gens. Même de ceux-là.

Faut-il se désabonner des morts ?

Chaque réseau social sa mémoire, son rappel, ses rites, ses mémoires. Les anniversaires Facebook de ceux qui ne sont plus, ce rappel incongru qui tape au coeur qui tachycarde à l'inattendu. Faut-il se désabonner des morts ? Les mentions Twitter de comptes qui se sont tus, qui rappellent qu'ils existaient et que nous les suivons toujours. Faut-il se désabonner des morts ? Les blogs aussi dont certains avaient choisi d'y tenir le récit de leur vie maladie. Le récit mal à dire. L'impudeur de ces récits de fin de vie, ou de ces thérapies à ciel ouvert et lourd et tant d'issues incertaines, cette impudeur transpire la pudeur refusée et déniée à ces corps auscultés, perforés, amputés dans la tranchée de la maladie qui nous fait parfois si mal à lire et peut-être à elles et eux, certainement même, qui est leur mal en dit.

Faut-il se désabonner des morts ?

Philippe Aigrain, en son accord, était aussi un poète. J'aime beaucoup sa série "Fissures", dont le 20ème poème commence ainsi :  

"la terre assoiffée rétractant sa croûte révèle un pavage secret d'hexagones cabossés"

 

 

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