Les lunettes et l’entrave

Google Glass.

En 2013 Google lançait ses Google Glass et nous promettait une vision "augmentée". Les Google Glass furent arrêtées moins d'un an après leur sortie. Trop chères, trop peu d'applications, et une opinion publique encore trop sourcilleuse sur les problèmes posés en termes de vie privée. Elles furent relancées en 2017 mais de manière "confidentielle" et uniquement pour certains usages professionnels, principalement dans le domaine médical. Par-delà cet échec c'est aussi la première pierre du devenir interface de l'être humain, tel qu'envisagé par les grandes plateformes.  

Googleglass

Ray-Ban [Facebook] Stories

En 2021 c'est au tour de Facebook de se lancer dans l'aventure lunetière. Ce seront les "Ray-Ban Stories". Là encore une promesse de vision "augmentée". Cela reste cher mais l'effet de marque annonceur (Ray-Ban) est là pour tenter de contrebalancer le truc, Facebook met en retrait sa propre marque derrière celle de Ray-Ban ; cela reste – pour l'instant – assez pauvre en applications et en fonctionnalités mais la promesse du "métavers" constitue un horizon … pour les convaincu.e.s ; et surtout, les usages presque 10 ans après les Google Glass ont radicalement muté, notamment sur les questions de vie privée et de médiations techniques. Non pas que les gens soient devenus moins sensibles à la question (c'est même l'inverse) mais ces risques sont devenus comme intégrés au corpus d'acceptabilité sociale des technologies, comme s'il était désormais acquis que n'importe quelle nouvelle avancée technologique ne pouvait pas être autre chose, in fine, qu'un problème pour la protection de la vie privée. Un habitus nouveau.

Rayban-stories

Apple et les lunettes de confidentialité.

On sait qu'Apple travaille sur un projet de lunettes, qui pourrait être commercialisé au second semestre 2022. Et comme beaucoup de projets de la firme, celui-ci entretient beaucoup de supputations, en partie liées au nombre de brevets déposés et validés. Ainsi ces lunettes seraient équipées d'une technologie de "projection rétinienne" pour limiter les effets de "motion sickness" (sentiment de vertige ou maux de tête) de casques de réalité virtuelle ou augmentée auprès de certains utilisateurs. On apprend aussi que la firme vient de déposer et de voir accepté un brevet pour une fonctionnalité de "lunettes de confidentialité" (privacy eyewear) permettant de montrer le contenu d'un iPhone (ou d'un autre dispositif ou terminal Apple) uniquement à la personne ayant les lunettes idoines. Des lunettes qui empêchent (les autres) de voir ce qui s'affiche sur votre terminal, qu'il s'agisse de votre téléphone, de votre tablette ou de votre ordinateur. 

"Une nouvelle dimension clé abordée dans cette demande de brevet couvre les « Lunettes de confidentialité ». Dans certains modes de réalisation, un utilisateur peut interagir avec le graphique d’étalonnage pour brouiller intentionnellement la sortie graphique présentée sur l’écran du dispositif (iPhone). Si un utilisateur souhaite la confidentialité ou ne veut pas qu’une personne à proximité visualise ce qui est présenté sur l’écran, l’utilisateur peut interagir avec le graphique d’étalonnage pour rendre la sortie graphique illisible." (via Patently Apple)

Apple envisage également – toujours dans le cadre de son brevet – que tout en empêchant les autres de voir ce qui se passe à l'écran de votre terminal, l'affichage puisse également s'ajuster, après reconnaissance biométrique, à diverses déficiences visuelles des porteurs de lunettes classiques (myopie, hypermétropie, astygmatie, presbytie), ce qui serait un point remarquable tant les porteurs de lunettes correctrices (dont je suis) sont nombreux et de facto privés d'une expérience optimale de l'ensemble de ces appareillages (des lunettes 3D en carton au cinéma jusqu'aux casques de réalité virtuelle, en passant par les diverses – feu – Google Glass et autres Ray-Ban Stories).

"Le procédé peut également comprendre la sélection d'un profil d'affichage qui est associé au scénario de lunettes correctrices et à l'utilisateur enregistré et la génération d'une sortie graphique conformément au profil d'affichage sélectionné. Le scénario de lunettes correctrices peut correspondre au port de lunettes correctrices par l'utilisateur enregistré. La sortie graphique peut compenser une déficience visuelle associée au scénario de lunettes correctrices et à l'utilisateur enregistré." (via Patently Apple)


Appleprivacyeyewearimage extraite du dépôt de brevet USPTO

Dans son brevet, Apple imagine les lunettes de confidentialité comme utilisables dans des situations de restaurant ou de bus bondé. Il signale aussi qu'il sera possible de déployer par exemple des QR Codes qui déclencheront automatiquement un affichage en mode "privacy eyewear", ou que l'usager pourra déterminer des scénarios, sites et applications qu'il souhaite automatiquement ouvrir et consulter en mode "privacy eyewear". 

Il faut ici s'arrêter deux minutes pour préciser deux choses.

Primo, le dépôt de brevet n'indique pas nécessairement que la technologie sera déployée ni même qu'elle est déjà efficiente, et il peut simplement s'agir de couvrir et de protéger des travaux de recherche et développement dans l'optique d'une possible mise sur le marché. Mais tout un tas de signaux faibles indiquent que ce brevet recouvre des enjeux technologiques et commerciaux importants pour la firme (y compris en termes concurrentiels), que le coeur de technologies sur lequel il s'appuie est déjà opérationnel (notamment FaceID) et qu'il est donc raisonnablement probable que ces technologies soient effectivement déployées. Ce qui nous amène au second point. 

Second point consistant à imaginer un monde dans lequel nous pourrions circuler, équipés de nos lunettes Apple et de la fonctionnalité "privacy eyewear" et où toute forme d'affichage y compris public, y compris dans l'espace public, serait alors inféodé à une vision singulière, exclusive, "privée" ; un monde où nous serions seuls à regarder et à voir ce que d'autres à côté de nous également appareillés ne verraient pas, ou différemment, ou de manière tout aussi "privée" derrière leur filtre lunetier. Tous voyants, mais chaque regard supposant un point aveugle dans le regard de l'autre. 

Privacy and Blindness

A la différence de Google ou de Facebook qui ont rejoint les rangs des "défenseurs" de la vie privée par pure opportunité tactique et réputationnelle après en avoir fracassé les contours, Apple est une firme qui a toujours construit son image de marque, son argumentaire marketing et son imaginaire technologique autour du récit de la "privacy", d'une forme radicale de protection de la "privauté" et de la vie privée. Quelque chose d'insondable, d'imperscrutable. L'idée de ces lunettes qui ont pour objet d'entraver la vision que pourraient avoir les autres de ce que je regarde, de l'entraver pour les autres pour me permettre non pas de voir mieux mais de voir seul, cette idée est donc parfaitement cohérente d'un point de vue marketing mais elle illustre – de mon point de vue – l'un des plus grands abîmes de nos sociétés à venir. 

En tout cas, elle dit quelque chose de profond sur un ensemble de technologies qui postulent qu'il faut commencer par s'isoler pour pouvoir être ensemble ; qu'il faut commencer par se dissimuler aux autres pour pouvoir communiquer avec d'autres ; qu'il faut  commencer par accepter de diminuer et d'entraver nos sens pour pouvoir les voir ensuite "augmentés" ;

Ce danger qui me semble éminent, c'est d'être incapable de voir ensemble, de voir la même chose, ou, ce qui revient au même, d'être contraint de s'isoler et de s'entraver pour participer à des manifestations de partage scopique, qu'il s'agisse d'événements (concerts, spectacles, films) ou de consommations courantes et routinières.

Et puis il y a cette autre image de celui seul qui nous voit entravés. Tantôt Deus ex machina CEO ex machino, tantôt figure christique aveugle mais …  souriante.

Zuck-aloneil marche seul …

Facebook-strategie-vr-zuckerbergVirtualisation d'une crucifixion joyeuse.

Seuls ensemble dans les bulles ?

Dans un très vieux billet j'évoquais la question des "autarcithécaires" (en 2006), néologisme construit par opposition aux bibliothécaires et à leur mission d'augmenter et d'organiser, par accumulation, la somme des savoirs disponibles pour l'humanité toute entière. Derrière les "autarcithécaires" il y avait cette idée d'un stade ultime de la personnalisation / personnification de l'accès à l'information, à la culture, aux loisirs, aux autres, où chacun, dans une forme d'autarcie linguistique, culturelle, informationnelle, nourrie par les puissances prescriptrices des moteurs de recherche puis des médias sociaux, ne serait plus en capacité que de voir seul, que de s'informer seul toujours auprès des mêmes sources en circuit fermé. J'en avais certes l'intuition mais je ne mesurais pas à l'époque à quel point cette notion allait devenir absolument centrale, notamment dans la déclinaison de la "bulle de filtre" qu'Eli Pariser forgera en 2011, ou plus tard en 2015 (et plus radicalement aussi) dans le "Seuls ensemble" de Sherry Turkle.

Précisons qu'il ne s'agit pas ici de se désoler par principe de technologies qui continuent d'offrir, naturellement, d'authentiques capacités "d'empuissantement" (néologisme que j'emprunte à Alain Damasio), mais de pointer à chacune des étapes déterminantes de nos vies, de l'enfance à l'âge adulte, la part de plus en plus congrue de moments où nous pouvons regarder ensemble, qu'il s'agisse de nos cercles familiaux, amicaux ou professionnels. Et d'en interroger la part structurelle.

Entre la vision d'un tout algorithmique rigoriste qui nous enfermerait nécessairement (les bulles de filtre) et qui parviendrait à faire fi de toute forme de libre arbitre, et celle d'une sociabilité systématiquement empêchée ("seuls ensemble") qui ne prendrait pas en compte les sociabilités nouvelles, déplacées, réelles, et tout aussi "authentiques" (cf les travaux de danah boyd notamment) je crois qu'il existe une "troisième voie" : celle d'un déterminisme technologique qui sans les contraindre entièrement, convoque et orchestre à la fois nos sociabilités et nos libres choix. Il s'agit d'une dynamique mais d'une dynamique que nous accompagnons et que nous instancions, et que d'une certaine manière nous "comodalisons". 

Structuralisme scopique.

Longtemps les écrans se sont multipliés (télés, ordinateurs, tablettes, smartphones, montres …) mais aujourd'hui ils se concentrent. Nous évoluons toujours dans un monde rempli d'écrans mais la plupart sont soit des écrans "fantômes" (la télé est toujours là mais elle n'est souvent que le support de la console), soit des écrans "diminués" (dans beaucoup de foyers, si chacun a son ordinateur il ne s'en sert que pour sa fonction travail / étude).

En revanche il est un écran (celui du smartphone) qui irrigue l'ensemble de nos pratiques en les centralisant et en les assignant à soi comme aucun autre écran avant lui. Cet écran n'est que le nôtre et s'il est ainsi investi c'est parce qu'il peut autant "être écran" que "faire écran". S'il "fait écran" c'est parce qu'il n'est déjà que très peu "partageable" : tant par ce qu'il renferme de nature intime, que par sa dimension et par la posture corporelle qui isole notre corps tout entier dans une proximité contrainte avec lui. Derrière la fonction du "privacy eyewear" d'Apple, il y a un cran supplémentaire de franchi dans ce processus structurel d'enfermement et de cerclage rétinien. 

Ce n'est plus le regard, ce n'est plus la vision qui compte, mais seulement la trivialité de ce que l'on pourrait appeler un "point d'accès scopique", entièrement mesurable, paramétrable, personnalisable … privatisable. 

ConcertL'expérience du spectacle, du concert, est aujourd'hui souvent moins celle du regard
que celle de la fabrique de son propre point d'accès scopique réactivable.
On s'y rend au moins autant pour vivre une expérience que pour conserver
la trace scopique partageable de cette expérience.

Et il y a ce qui se fracture et se fragmente tout aussi objectivement. L'essentiel de notre rapport au monde, tant qu'il est médié par les écrans, n'est qu'un rapport au fragment. Et les "autarcithécaires" que l'on nous somme de devenir, promettent et promeuvent une forme problématique d'autodidaxie : dans la société des "tutos", chacun peut en effet apprendre (massivement) seul, chacun en a la possibilité, mais avec toujours moins de tuteurs

Que chacun puisse voir des choses différentes sur son écran est une chose. Que chacun puisse avoir envie de choisir de dissimuler quelque chose au regard des autres demeure tout à fait légitime, naturel, sain, et parfois nécessaire. Ce qui pose problème c'est que l'activité de dissimulation puisse n'être que délibérée et non plus délibérative, c'est à dire que l'on ne puisse plus ne serait-ce que "discuter ensemble" la question de ce choix de (se) dissimuler ; que l'on ne l'observe et ne le constate plus comme une exception légitime mais comme un nouveau paramétrage par défaut, et que cela finisse par installer un nouvel habitus : qu'une nouvelle fois la modalité première de nos temps sociaux, amicaux et familiaux soit non plus celle du salon mais celle de la cabine

Réfléchissons aux deux exemples qu'Apple donne pour justifier l'application de son "privacy eyewear" : le transport bondé et le restaurant bondé. J'ai déjà en effet, porté mon regard sur ce voisin de train ou ce couple de restaurant, sur le portable de mes enfants aussi, j'ai déjà en effet tenté de voir ce qu'elle regardait sur son téléphone, ce qu'il lisait dans son livre ou son magazine, ce qu'elle était en train de taper dans ce fichier excel improbable dans ce train qui nous amenait vers Paris. J'ai regardé vers l'autre, j'ai tenté de voir ce que l'autre faisait, lisait, tapait, écrivait, consultait. Et l'autre en a probablement fait de même. Parfois nos regards se sont croisés et un échange est né de cette autorisation tacite à regarder ; le plus souvent chacun est revenu à son assignation scopique, chacun est retourné à sa tâche visuelle, chacun a rendu à l'autre l'espace d'un intime partagé.

C'est aussi cette possibilité que viennent oblitérer des technologies comme le "privacy eyewear". Il n'est plus nécessaire d'être en capacité de "co-habiter" un espace public pour s'y livrer à des activités privées, puisque toutes mes activités privées peuvent par défaut être masquées à tous les autres. Ce que j'y gagne singulièrement en "privacy" je le perds collectivement en capacité d'être ensemble. J'efface de mon nuancier de sociabilités l'apprentissage de l'attention à l'autre non pas pour être seulement en capacité de le scruter mais pour lui permettre d'être dans un espace public où lui et moi pouvons regarder ensemble ; dans un espace qui n'existe publiquement que par la capacité d'y ajouter l'ensemble de tous ces regards privés. Beaucoup de nos apprentissages, beaucoup de nos sociabilités passent par des formes de braconnage qui s'inscrivent dans une proxémie que les appareillages technologiques bousculent et redéfinissent non plus uniquement dans ses modalités numériques "en ligne" mais également dans la physicalité de nos co-présences. 

"La vie privée", expliquait Antonio Casilli, "est une affaire de négociation collective." Ce qui se joue ici, c'est cette capacité de négociation, notre capacité de négocier avec le regard de l'autre dans un espace partagé, pour continuer de pouvoir partager un espace. 

Enfin quand le partage … est encore possible 😉

Capture d’écran 2021-11-15 à 10.12.41Je crois que ça va pas être possible, non pas être, possible.

Et puis cesser de regarder ce que fait l'autre, cesser d'en avoir simplement la possibilité, c'est aussi finalement cesser de regarder l'autre faisant ; c'est donc cesser de regarder l'autre, tout simplement. 

Par extension et par l'absurde (mais pas tant que ça), gardez en tête l'exemple du transport et du restaurant bondé et imaginez maintenant une fonction de "privacy speechwear", non plus des "lunettes" de confidentialité mais des "prothèses vocales" de confidentialité : par exemple un micro que nous porterions et qui permettrait de bruiter ou d'assourdir tout ce que nous disons pour l'ensemble des gens présents à l'exception de celui ou celle à qui nous serions en train de parler, dans ce bus, dans ce restaurant bondé ou simplement dans notre téléphone. L'idée [me] semble absurde mais elle ne l'est pourtant pas davantage que celle du "privacy eyewear". 

Du nerf à la fibre optique. Et retour.

Dans mon imaginaire, il existe deux images très fortes de lunettes ou plus exactement de "dispositifs oculaires". Celles de Montand dans le film L'aveu de Costa-Gavras, et celles de Malcolm Mc Dowell dans Orange Mécanique de Kubrick.

Montand

Orange-mecanique-3

D'un côté l'impossibilité de voir, la privation scopique ; et de l'autre l'obligation de regarder, l'assignation scopique.

C'est très exactement entre l'aveu de cet empêchement et la contrainte mécanique de voir ce que d'autres auront choisi de nous montrer, que se situe l'enjeu de l'appareillage du regard promu hier par Google (Glass), aujourd'hui par Facebook (Ray-Ban Stories / Oculus) et demain par Apple.

Le numérique est traversé par une pulsion scopique fondamentale. Il l'a toujours été. Un désir de voir et d'être vu tout s'offrant la possibilité de voir sans être vu ; une schizophrénie autant qu'une schizo-scopie. La fibre elle-même est "optique". Le combat économique de demain pour tous les GAFA et autres BATX, celui du prochain marché, est clairement identifié comme celui de la réalité augmentée puis virtuelle. Or il ne peut y avoir de réalité augmentée ou virtuelle sans appareillage du regard, sans enjeu "pan-optique". C'est par le regard que passeront les prochaines applications de ces nouvelles (ir)réalités. Texte et reconnaissance optique de caractères ont bâti le 1er âge du web alors que dans le même temps les supports physiques de documents migraient de supports magnétiques vers des supports optiques. Images et vidéos dopées à la fibre optique ont construit le 2ème âge du web et de nos pratiques connectées. Le prochain âge, la prochaine ère, se dessine autour du regard, de la capacité de voir, et de l'ensemble des appareillages du regard. Une nouvelle fois, c'est notre seule capacité de discernement qui restera la clé. Du nerf optique à la fibre optique. Et retour. 

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