Ils étaient dix. En traînant des millions. Les super-utilisateurs et la démocratie.

Ils étaient 12. Joseph Mercola, Robert F. Kennedy Jr., Ty et Charlene Bollinger, Erin Elizabeth, Rashid Buttar, Rizza Islam, Sherri Tenpenny, Sayer Ji, Kelly Brogan, Christiane Northrup, Ben Taper et Kevin Jenkins. Facebook compte plus de 2,8 milliards d'utilisateurs actifs mensuels mais ces 12 comptes sont à l'origine de presque 75% de la désinformation sur les vaccins dans la plateforme (rapport et analyse du Center for Countering Digital Hate disponible). Ils étaient douze. Seulement douze. Douze salopards. 

Ils étaient 7. Priscillia Ludosky, Eric Drouet, Maxime Nicolle, Jérôme Rodrigues, Jacline Mouraud, Ingrid Levavasseur, Ghislain Coutard. Sept comptes à l'origine de la surface médiatique qui entraîna le mouvement des Gilets Jaunes. Sept comptes qui par leurs pétitions, leurs vidéos, les pages et groupes qu'ils lancèrent et animèrent sur Facebook (principalement) ont engagé des millions des françaises et de français dans un mouvement social aussi inédit dans sa forme que dans sa radicalité ou sa durée.  Sept cavaliers de ce qui fut pour le pouvoir une quasi apocalypse

Ils étaient 3.  Rémi Monde, "Maria" (Cloarec) et "Marisa" (Marie-Elisabeth de son vrai prénom). Trois qui ont lancé en France le mouvement copycat du convoi de la liberté canadien. Au moment où j'écris ces lignes, nul ne sait encore quel sera l'avenir et la portée de ce mouvement. Mais chacun mesure, ne serait-ce que par les colères, les solidarités et les réseaux dormants qu'il réactive, qu'il ne sera certainement pas insignifiant.

Elles étaient 3. Rose McGowan, Sandra Muller, Alyssa Milano. Elles s'inscrivaient dans une histoire militante plus longue et bien plus invisible, celle de Tarana Burke, mais à elles trois elles allaient (re)lancer le mouvement #Metoo et #BalanceTonPorc à l'échelle du monde occidental, libérer la parole de milliers de femmes victimes, et permettre aussi à des millions d'hommes et de femmes de porter un autre regard, effaré, effrayé et lucide, sur ces oppressions et ces violences avant elles si souvent tues.

Ils étaient (presque) seuls. La capacité de lancer un mouvement d'ampleur à l'échelle d'un pays, d'un continent ou du monde entier, par l'entremise des réseaux sociaux, peut ne dépendre que de la volonté d'un seul individu qui, à l'image de Ghislain Coutard (inventeur du signe distinctif et revendicatif du gilet jaune) peut lancer une simple idée sans forme de préméditation militante ; elle peut aussi dépendre d'activistes et de personnalités politiques dans une campagne stratégiquement réfléchie comme ce fut le cas de Raphaël Glücksman et la mise en visibilité de l'oppression des Ouïghours. Peut-être que si Ghislain Coutard n'avait pas eu cette idée quelqu'un d'autre l'aurait eu. Peut-être que si Raphaël Glücksman n'avait pas été déterminé à rendre public l'oppression des Ouïghours quelqu'un d'autre l'aurait fait. Ce qui m'intéresse ici c'est de comprendre ce qu'il s'est passé, en ligne et hors-ligne, à partir du moment où ils l'ont d'abord fait. Seuls ou presque.

Ils et elles sont toujours seul.e.s. On les appelle des lanceurs d'alerte. Le dernier d'entre eux, le journaliste Victor Castanet, vient de faire paraître un ouvrage mettant en lumière le scandale des Ehpad. Mais on se souvient dans de tout autres registres d'Edward Snowden, et puis aussi de Julian Assange. Deux hommes seuls qui firent trembler des pays entiers à commencer par la première puissance mondiale. 

"Et par le pouvoir d'un mot seul …" Quand il s'agit de combats d'émancipation, de lutte contre les violences, de mise en visibilité de minorités, on ne peut que se féliciter du pouvoir d'un.e seul.e. Quand il s'agit de répandre de la désinformation ou des discours de haine, on ne peut que le déplorer. 

Et l'on pourrait multiplier les exemples. Quel que soit l'enjeu, quel que soit la nature de la mobilisation, à chaque fois il suffit de six ou sept personnes, parfois d'une seule, pour initier des mouvements à l'écho médiatique, social et politique (presque) planétaire. On m'objectera que ces personnalités isolées ont toujours existé dans l'histoire des luttes et des mobilisations. Certes.

Certes il y a toujours eu des mouvements qui ont démarré à l'initiative d'un ou d'une seule. En 1963 le moine bouddhiste Thich Quang Duc s'immole et change l'histoire du Vietnam. En 2010 c'est Mohamed Bouazizi qui commettra le même geste en Tunisie et déclenchera le mouvement du printemps arabe. Et tant d'autres dans l'histoire dans tant de pays. Sans aller jusqu'à des gestes aussi extrêmes mais tant d'autres quand même. 

Les grandes causes (et les mauvaises aussi) dépassent bien sûr toujours celles et ceux qui les portent. Mais si la singularité des combats est une chose, les combats singuliers en sont une autre

Ce qui change aujourd'hui c'est la fréquence et le "quasi-systématisme" par lequel de plus en plus de combats sociétaux et politiques issus d'initiatives singulières parviennent à façonner et à déterminer nos postures, nos horizons et nos destins collectifs. Et la manière dont ces combats singuliers s'additionnent dans l'espace public des luttes et des revendications, jusqu'à parfois le saturer et jusqu'à d'autres fois les invisibiliser sans leur laisser le temps de devenir d'authentiques forces de transformations. 

Et ce qui m'intéresse également dans ces trajectoires météoritiques singulières c'est la dynamique et la rapidité par laquelle de "seuls" ils et elles deviennent … des centaines de milliers et souvent des millions. Et de ce que font ces millions. Et de ce que l'on peut leur faire faire une fois que ces masses sont en mouvement.

Que devient "le" corps social quand il n'est que le clone en mouvement de la volonté d'un, de deux, de cinq ou de dix corps (et esprits) individuels ? 

Alors qui sont-ils ? Alors qui sont-elles ? Ces personnes peuvent être de parfaits anonymes, des célébrités disposant de plusieurs millions de followers, des personnalités politiques de premier ou de dernier plan. La préexistence d'une audience, d'une notoriété et d'une communauté constituent bien sûr de précieux adjuvants. Mais la rapidité et la dynamique exponentielle par laquelle des anonymes parviennent à égaler et à dépasser en notoriété n'importe quelle personnalité publique, la versatilité, la volatilité et l'imprévisibilité de ces phénomènes météoritiques posent des questions vertigineuses et termes de capacité d'influence sur l'ensemble des dimensions sociales et politiques de nos vies publiques. De la vie publique. 

Nombre de combats militants actuels, ainsi que l'essentiel des processus d'information ou de désinformation s'y rapportant, passent désormais presqu'uniquement par trois vecteurs. D'abord le catalyseur des filtres et déterminismes algorithmiques des grandes plateformes sociales ; ensuite et quasi-simultanément par la capacité d'individus isolés à en maîtriser la logique ou à bénéficier d'une visibilité presqu'accidentelle dont ils feront un véritable effet d'aubaine ; enfin par la longue traîne de leurs reprises dans des médias d'opinion aux audiences autrement denses et disponibles que celles des réseaux sociaux ; et à la fin par la dynamique de réciprocité où les audiences de plateformes sociales nourrissent les agendas des chaînes d'information et d'opinion … qui le leur rendent bien**. Les deux premières étapes sont tout à fait inédites et correspondent à l'émergence des médias numériques à fonction d'agrégation sociale (ni seulement "réseaux", ni pleinement "médias").

[** S'il faut citer un exemple récent, dans l'actualité autour du convoi de la liberté, le groupe Facebook culminait à la hauteur (déjà impressionnante) de 50 000 personnes avant de passer, suite aux tout premiers sujets qu'y consacra BFMTV et CNews, à presque 250 000 personnes puis, avec l'imminence de la manifestation et du départ des convois, de culminer autour du 8 février à plus de 300 000 membres.] 

Super-utilisateurs.

"Facebook a un problème de suprématie des super-utilisateurs" écrivent et analysent Matthew Hindman, Nathaniel Lubin et Trevor Davis dans The Atlantic.

[Par parenthèse] Il me semble que ce problème s'étend bien au-delà du seul périmètre de Facebook. Il y a 5 ans, un homme "seul", en tout cas sans "parti" se lançait dans une campagne présidentielle inédite et accédait à la présidence de la république en quelques mois. Aujourd'hui, un autre homme "seul", en tout cas sans "parti" et sur la seule base de son aura de polémiste néo-fasciste, se lance à l'assaut de la présidence de la république. Même si elles ne relèvent pas, bien sûr, d'une "solitude" tant les réseaux politiques, financiers, médiatiques de Macron à l'époque comme ceux de Zemmour aujourd'hui sont denses et anciens, ces singularités, tout à fait singulières en politique, sont le signe d'un plus petit dénominateur commun entre des mouvements sociaux qui démarrent à l'initiative d'un.e seul.e et des carrières politiques qui se font à l'initiative d'un même malentendu. La figure politique de "l'homme seul" (contre tous et toutes), ou en tout cas sortant de nulle part ou d'un endroit tout à fait improbable, est aussi celle qui a – en partie – fondé le storytelling de l'accession au pouvoir d'un Trump aux Etats-Unis ou d'un Bolsonaro au Brésil.

Et sans trop forcer le trait on peut noter que Zemmour n'est d'ailleurs rien d'autre qu'un "super-utilisateur" médiatique ; et Macron, certes dans un autre genre, n'était lui-même pas grand-chose d'autre à l'époque où les premiers cercles médiatiques et économiques, toujours concentriques, le firent roi.

Plus il y a d'individus, et moins il y a de collectifs.

Mais revenons aux mobilisations en ligne, et aux "super-utilisateurs" qui à quelques-uns font basculer le destin ou les horizons de presque toutes et tous comme autant de "super-contaminateurs" dans un contexte d'infodémie permanente. 

Les trois chercheurs se sont intéressés à un corpus de données regroupant les 500 pages Facebook (US) récoltant le plus d'engagement. Il s'attendaient à trouver du sale, et ils ont trouvé pire ("Based on prior reporting, we expected it would be ugly. What we found was much worse"). Leurs conclusions n'étonneront pas les lecteurs et lectrices de ce blog mais elles sont en gros les suivantes :

  • les utilisateurs les plus "abusifs" sont aussi ceux qui façonnent le plus ce que l'on voit dans Facebook ;
  • il s'agit presqu'uniquement de vieux (plus de 30 ans) mâles blancs …
  • la loi de puissance qui s'applique est absolument phénoménale : il y a en réalité beaucoup moins d'interactions dans la plateforme que Facebook ne le prétend, et ces interactions sont massivement concentrées sur un très petit nombre de pages et de profils publics ;
  • les groupes obéissent à la même loi de puissance mais à une échelle un peu moindre ;

Les auteurs expliquent notamment que :

"Au total, nous avons observé 52 millions d'utilisateurs actifs sur ces pages et groupes publics américains, soit moins d'un quart de la base d'utilisateurs déclarée par Facebook dans le pays. Parmi cette minorité d'utilisateurs publiquement actifs, les 1 % de comptes les plus importants étaient responsables de 35 % de toutes les interactions observées ; les 3 % les plus importants étaient responsables de 52 %. Il semble que de nombreux utilisateurs interagissent rarement, voire jamais, avec des groupes ou des pages publiques."

Et plus loin

"Aussi faussés que soient ces chiffres, ils sous-estiment toujours la domination des super-utilisateurs. Les utilisateurs de Facebook suivent une échelle d'engagement cohérente. Les utilisateurs ayant une faible activité publique ne font qu'une seule chose : ils aiment une ou deux publications sur l'une des pages les plus populaires. Au fur et à mesure que l'activité augmente, les utilisateurs effectuent davantage de types d'engagement public (partages, réactions, puis commentaires) et s'étendent au-delà des pages et des groupes les plus populaires. Lorsque nous examinons des pages et des groupes de plus en plus petits, nous constatons que leur engagement provient de plus en plus des utilisateurs les plus assidus. Une couverture complète des plus petites pages et des plus petits groupes qui nous échappent permettrait donc de dresser un tableau encore plus sombre de la suprématie des superutilisateurs."

Et de (presque) conclure : 

"La domination des super-utilisateurs a des implications énormes qui vont au-delà de notre préoccupation initiale concernant les utilisateurs abusifs. Les révélations les plus importantes qui sont ressorties du trésor de documents internes de l'ancienne ingénieure en données de Facebook, Frances Haugen, concernaient peut-être le fonctionnement interne de l'algorithme clé de Facebook, appelé "Meaningful Social Interaction", ou MSI. Facebook a introduit MSI en 2018, alors qu'il était confronté à une baisse de l'engagement sur l'ensemble de sa plateforme, et Zuckerberg a salué ce changement comme un moyen d'aider à "se connecter avec les personnes qui nous intéressent." (…) Les principes de base du MSI sont simples : il classe les publications en attribuant des points pour différentes interactions publiques. Les publications qui ont beaucoup de MSI ont tendance à se retrouver en tête du fil d'actualité des utilisateurs, tandis que celles qui en ont peu ne sont généralement pas vues du tout. Selon le Wall Street Journal, lorsque l'indice MSI a été déployé pour la première fois sur la plateforme, un "like" valait un point ; les réactions et les re-partages valaient cinq points ; les commentaires "non significatifs" valaient 15 points ; et les commentaires ou messages "significatifs" valaient 30 points.

Une mesure comme le MSI, qui donne plus de poids à des comportements moins fréquents comme les commentaires, confère une influence à un ensemble encore plus restreint d'utilisateurs. En utilisant les valeurs référencées par le Wall Street Journal et en nous appuyant sur les documents de Haugen, nous estimons que les 1 % d'utilisateurs les plus visibles auraient produit environ 45 % des MSI sur les pages et les groupes que nous avons observés, plus ou moins quelques pour cent selon ce qui est considéré comme un commentaire "significatif". Selon des messages internes décrivant son raisonnement, Mark Zuckerberg a initialement refusé les modifications du fil d'actualité proposées par l'équipe chargée de l'intégrité de Facebook parce qu'il craignait une baisse de l'indice MSI. Cependant, l'activité étant très concentrée, les utilisateurs hyperactifs ont pu opposer leur veto aux politiques qui auraient permis de limiter leurs propres abus."

Suite au tollé des révélations et des enquêtes, Facebook a indiqué revoir la pondération de certains indicateurs de son MSI à la baisse. Mais la conclusion des 3 chercheurs souligne l'inefficacité de ces mesures

"Aucun de ces ajustements ne change la situation dans son ensemble. Les utilisateurs qui produisent le plus de réactions publiques produisent également le plus de " likes ", de partages et de commentaires, de sorte que la nouvelle pondération ne fait que remanier légèrement les utilisateurs les plus actifs qui comptent le plus. Maintenant que nous pouvons voir que les comportements nuisibles proviennent principalement des super-utilisateurs, c'est très clair : tant que l'addition des différents types d'engagement reste un ingrédient clé du système de recommandation de Facebook, il amplifie les choix de la même tranche ultra-étroite et largement haineuse d'utilisateurs."

La suite de l'article fourmille d'exemples tous plus inquiétants les uns que les autres et les auteurs rappellent enfin que :

"si la situation est aussi mauvaise aux États-Unis, où les efforts de modération de Facebook sont les plus actifs, elle est probablement bien pire partout ailleurs."

On ne saurait leur donner tort.

Classe vectorialiste.

Mon analyse est que ces super-utilisateurs sont les derniers avatars ou en tout cas la mutation limite, presque chimérique, d'une "classe vectorialiste" que McKenzie Wark avait définie dès 2004 dans son "Manifeste Hacker" : 

"En 2004, Wark a publié son œuvre la plus connue, A Hacker Manifesto. Wark y affirme que l'essor de la propriété intellectuelle crée une nouvelle division de classe, entre ceux qui la produisent, qu'elle appelle la classe des hackers, et ceux qui en deviennent propriétaires, la classe vectorialiste. Selon Wark, les vectorialistes ont imposé le concept de propriété à tous les domaines physiques (et donc de rareté), mais maintenant les nouveaux vectorialistes revendiquent la propriété intellectuelle, un domaine qui n'est pas lié à la rareté. Par le concept de propriété intellectuelle, ces vectoralistes tentent d'instituer une rareté imposée dans un domaine immatériel. Wark affirme que la classe vectorialiste ne peut pas contrôler le monde de la propriété intellectuelle en soi, mais seulement sa forme marchandisée, et non son application ou son utilisation globale." (Traduction via DeepL de la page Wikipedia de McKenzie Wark)

Dans un texte paru en 2013 dans la si nécessaire revue Multitudes et intitulé "Nouvelles stratégies de la classe vectorialiste", voici ce que Mc Kenzie Wark écrivait. Lisez ce texte attentivement car il me semble être, aujourd'hui, ce qui décrit le plus finement et avec le plus d'acuité les bouleversements sociétaux et politiques que nous sommes en train de vivre, ainsi que la nature exacte des mobilisations qui naissent et s'organisent en ligne et leur principale revendication politique. 

"Ici, dans le monde surdéveloppé, la bourgeoisie est morte. Elle a cessé de régir et de gouverner. Le pouvoir est aux mains de ce que j’ai appelé la classe vectorialiste. Alors que la vieille classe dominante contrôlait les moyens de production, la nouvelle classe dominante éprouve un intérêt limité pour les conditions matérielles de la production, pour les mines, hauts fourneaux et chaînes de montage. Son pouvoir ne repose pas sur la propriété de ces choses, mais sur le contrôle de la logistique, sur la manière dont elles sont gérées.

Le pouvoir vectoriel présente deux aspects, intensif et extensif. Le vecteur intensif est le pouvoir de calcul. C’est le pouvoir de modéliser et simuler. C’est le pouvoir de surveiller et calculer. Et c’est aussi le pouvoir de jouer avec l’information, de la transformer en récit et poésie. Le vecteur extensif est le pouvoir de déplacer l’information d’un endroit à un autre. C’est le pouvoir de déplacer et combiner chaque chose avec toute autre chose en tant que ressource. Encore une fois, ce pouvoir n’a pas uniquement un aspect rationnel, mais aussi poétique.

Le pouvoir vectoriel peut donc se passer d’une grande partie de la machinerie de la vieille classe dominante capitaliste. Peu importe de savoir qui est réellement propriétaire de tel fourneau ou telle chaîne de montage. La classe vectorielle sous-traite ces fonctions. L’essor d’une industrie manufacturière en Chine et d’une industrie des services en Inde ne signifie pas que ces États sous-développés rejoignent le monde développé capitaliste. Ils s’affrontent au contraire à un monde surdéveloppé, dominé par la classe vectorielle.

La classe vectorielle n’est unie que dans son désir d’un monde délivré des compromis que son prédécesseur capitaliste avait été obligé de passer. Malgré toutes ses tragédies, le 20ème siècle a été celui du socialisme – mais ses victoires sont restées pour la plupart cantonnées à l’Occident. En Occident, travail et capital ont fait match nul. Le capital a été obligé de concéder une socialisation substantielle de la plus-value. Nous avons obtenu la gratuité de l’enseignement, les services de santé, le droit de vote, l’émancipation (partielle) des femmes. Les principes du Manifeste du Parti communiste se sont de fait réalisés – en Occident. C’est précisément ce compromis qui est aujourd’hui en train de se défaire.

La classe vectorielle trouve de moins en moins d’intérêt à la survie des espaces nationaux de production et de consommation. Le fordisme est mort. Ce que désire la classe vectorielle, c’est d’entretenir avec le monde une relation où ce dernier rende son corps entièrement disponible, sans engagement d’aucune sorte." 

Wark McKenzie, Degoutin Christophe, « Nouvelles stratégies de la classe vectorialiste », Multitudes, 2013/3 (n° 54), p. 191-198.
DOI : 10.3917/mult.054.0191. URL : https://www.cairn.info/revue-multitudes-2013-3-page-191.htm

J'ai de nombreuses affinités avec l'analyse structuraliste (mes études de lettres) ainsi qu'avec l'analyse marxiste (mes études de lettres aussi ;-)). Souvenez-vous de mon plaidoyer pour une théorie marxiste du document (épisode 1 et épisode 2), théorie permettant d'analyser et de combattre les formes d'un néo-fascisme documentaire au sein des plateformes

Je crois qu'au sein même de la classe vectorialiste (ou vectorielle) décrite par McKenzie Wark, il existe des dominants et des dominés, des capitalistes et des prolétaires, des bourgeois et des classes populaires.

J'observe qu'il y a d'un côté les revendications pharaoniques et ostentatoires d'un Bezos ou d'un Musk s'envoyant en l'air dans l'espace, et de l'autre celles de ces foules mobilisées ce week-end encore et scandant "liberté ! liberté !". Et je crois que ces revendications ne se valent pas mais qu'au travers des deux se joue le même désir politique fondamental "d'une relation au monde où ce dernier rende leurs corps entièrement disponible, sans engagement d'aucune sorte." Que l'enjeu principal n'est plus celui de la maîtrise de l'outil de production mais la déprise de toute forme de coercition. A ceci près que là où certains (les vectorialistes dominants) ont les moyens de cette déprise, d'autres (les vectorialistes dominés) ne peuvent qu'en entretenir l'illusion.

Et c'est là, dans la braise de cette colère, que se nichent les "super-utilisateurs" opérant à partir de l'infrastructure logistique immatérielle des "algorithmes" qu'ils mobilisent autant qu'elle les mobilise. Ces super-utilisateurs sont les idiots bourgeois algorithmiques utiles à l'expression d'une suprématie de la classe vectorialiste dominante. A eux seuls ils peuvent mettre en mouvement des foules. Quand une foule se rend sur le Capitole pour l'envahir, elle n'obéit pas au président des Etats-Unis mais aux injonctions constantes du super-utilisateur Donald Trump depuis ses comptes sur les médias sociaux (largement relayées par Fox News). Ces super-utilisateurs (autres que Donald Trump qui est quand même un cas un peu … à part) sont à la fois suffisamment puissants pour se gonfler de leur pouvoir et agir comme une distraction pour les masses qui les suivent et les écoutent, et à la fois suffisamment sous contrôle pour continuer de servir les intérêts de la classe vectorialiste dominante qui orchestre seule les conditions de leur visibilité et donc de leur pouvoir.

Et je crois que tout cela signe la fin du politique. En tout cas d'un certain nombre d'analyses du fait politique. Et certainement aussi de la manière de faire de la politique (cf ce que je racontais plus haut à propos du météoritisme de l'accession au pouvoir de Macron ou de la candidature actuelle de Zemmour).

De super-utilisateurs impliquent de super-pouvoirs.

"Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités." Que la formule soit de l'oncle Ben de Peter Parker ou bien de Winston Churchill, elle semble se retourner ou plus exactement se déployer différemment autour de la figure de ces super-utilisateurs dont la grande centralité dans le réseau implique un grand pouvoir, sans que celui-ci n'apparaisse chez elles et eux corrélé à une quelconque forme de responsabilité

Pour comprendre à la fois comment émergent et comment agissent et rayonnent ces super-utilisateurs il faut un peut s'arrêter sur leurs super-pouvoirs ou plus exactement sur ceux que leurs confèrent les plateformes au sein desquelles ils éclosent.

Leur 1er super-pouvoir est celui de la tyrannie des agissants. Dans des organisations collectives où les échelles d'implication et de participation obéissent toujours à des lois de puissance, ceux qui agissent c'est à dire qui publient, commentent, créent des contenus, bénéficient d'une prime de visibilité considérable.

Leur 2ème super-pouvoir c'est celui de l'illusion de la majorité. L'illusion de la majorité, comme je vous l'expliquais notamment par ici, c'est le phénomène "dans lequel un individu peut observer un comportement ou un attribut chez la plupart de ses amis, même s'il est rare dans l'ensemble du réseau." Or les super-utilisateurs sont en quelque sorte de super-illusionnistes, capables en amont comme en aval d'installer des représentations liées à des comportements ou à des discours avec l'effet induit pour celles et ceux à portée de graphe, de considérer ces discours et ces comportements comme majoritaires ou à tout le moins prégnants et déterminants dans le champ social. Ajoutez à cela la dynamique algorithmique que l'on sait bien plus forte pour les informations jouant sur les sentiments de colère ou d'indignation et vous obtenez un cocktail socio-discursif hautement inflammable.

Leur 3ème super-pouvoir c'est celui de l'attachement préférentiel. En théorie des graphes (comme en sociologie et en sciences de gestion), l'attachement préférentiel signifie que plus le degré d'un nœud est grand, plus ce nœud est susceptible de recevoir de nouveaux liens. Dit autrement, dans un graphe social relationnel, on cherche toujours à se connecter au nœud le plus central ou le plus important. Dit encore autrement "on ne prête qu'aux riches".

Les super-utilisateurs ont avec ces super-pouvoirs le même rapport que la plupart des super-héros ont avec leurs super-pouvoirs : ils et elles ne les ont pas choisis. Ils et elles se trouvent ainsi "installés" dans une position de centralité d'influence qu'ils et elles vont dès lors tenter de négocier et de conforter. 

C'est dans cette situation à la fois paradoxalement subie (parce que non-choisie) et désirée (parce que constamment négociée) que vont alors se mettre en place les circulations discursives d'idées et d'opinions qui vont façonner une partie essentielle du débat public, ne serait-ce que par les effets de reprise suscités. 

Mais dans cette circulation, la configuration des plateformes va s'appuyer sur une autre constante de notre rapport à l'information qui est le biais de disponibilité, c'est à dire, "un mode de raisonnement qui se base uniquement ou principalement sur les informations immédiatement disponibles, sans chercher à en acquérir de nouvelle concernant la situation." (Wikipédia) Quels qu'ils soient, les arguments ou arguties des super-utilisateurs seront toujours les plus visibles et donc les plus disponibles, les plus mobilisables et donc les plus mobilisés, les plus monétisables et donc les plus monétisés. Par temps calme comme a fortiori en temps de crise, dans le défilement constant des arguments et des arguties, notre premier réflexe cognitif conditionné est de s'approprier, de reprendre et de partager ce qui est avant tout le plus immédiatement disponible. Qu'il s'agisse d'ailleurs de l'approuver ou de le désapprouver.

Là encore à titre d'exemple, je me suis "plongé" pendant une semaine dans les différents groupes et canaux (Facebook, Telegram, Zello …) du "convoi de la liberté" et la démonstration de ce biais de disponibilité est tout à fait saisissante comme principe d'organisation dans la dynamique chaotique et contradictoire de celle d'un mouvement social en train de s'organiser. Ce biais de disponibilité, lorsque les messages, ordres et contre-ordres tombent à la vitesse de plusieurs centaines par minute, est la seule manière de s'extraire du chaos, de métaboliser une forme de rationalité nécessaire à la mise en mouvement. Or les messages choisis comme étant les plus disponibles le sont toujours en fonction de la centralité de celui ou celle qui les formule, et de la "formule" mathématique et statistique de leur mise en visibilité, qui est elle-même fortement pondérée par la centralité de l'émetteur. Ad libitum

[Naturellement bien d'autres biais cognitifs de jugement ou de raisonnement sont mobilisés et exacerbés par la place même de ces super-utilisateurs. J'avais il y a 5 ans tenté d'en dresser une liste exhaustive et illustrée dans mon article "la vie en biais" auquel je vous invite à vous reporter si vous souhaitez approfondir ces questions]

Tout cela achève de fonder de bien étranges agencements collectifs d'énonciation dans lesquels l'enjeu n'est pas de faire émerger mais de faire converger.

Pour illustrer tout cela par une métaphore visuelle, les super-utilisateurs constituent la pierre de voûte de l'ensemble d'un "réseau" qui est à la fois un édifice social de circulation médiatique et un espace médiatique de circulations sociales. Leur position de centralité dans le réseau renforce et auto-légitime en permanence le bénéfice de l'attachement préférentiel qui nous attire vers elles et eux. 

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Super-utilisateurs pour super-mobilisations ?

La question des mobilisations est étudiée depuis longtemps en sciences sociales. Je veux ici mentionner les travaux de David A. Snow, l'un des pionniers de ce que l'on appelle l'analyse des cadres ("Frame Analysis") et du constructivisme (ou constructionnisme) social, et dont on peut, comme le fait Jean-Gabriel Contamin, résumer ainsi l'approche et l'apport : 

"En matière de mobilisation collective, cette perspective repose d’abord sur l’idée qu’il ne suffit pas qu’une situation soit injuste pour qu’elle soit perçue comme telle et qu’elle donne lieu à mobilisation. Pour qu’il y ait mobilisation, il faut donc au préalable qu’une masse critique de gens aient socialement construit une représentation commune de la situation comme injuste et immorale et non comme malheureuse mais tolérable. Autrement dit, il ne saurait y avoir mobilisation sans alignement des cadres d’interprétation des individus autour d’un cadre commun. Selon Snow et son équipe, ce cadre commun est constitué de trois dimensions : les acteurs potentiellement mobilisés doivent s’accorder sur un diagnostic de la situation ("diagnosis framing") qui identifie le problème et attribue des responsabilités, sur un moyen d’y remédier ou tout au moins de s’y attaquer ("prognostic framing") et, finalement, sur la nécessité et la possibilité d’agir ("motivational framing")."

Au travers des derniers mouvements sociaux dans lesquels les grandes plateformes numériques ont joué un rôle déterminant, en France comme à l'étranger, des Printemps Arabes au mouvement des Gilets Jaunes ou aux derniers Convois de la liberté, on se doit de questionner non seulement la place des super-utilisateurs mais aussi ce que deviennent ces trois dimensions, ces trois cadres, à l'aune de leurs configurations algorithmiques collectivement investies ou subies.

Pour le dire plus simplement, quelle est la part de ces super-influenceurs et de Facebook dans la manière d'atteindre un diagnostic partagé sur une situation ? Quelle est la part de ces super-influenceurs et de Facebook dans la désignation des moyens d'y remédier ou de s'y attaquer ? Et surtout, quelle est la part de ces super-influenceurs et de Facebook dans la conscientisation et la métabolisation de la nécessité et de la possibilité d'agir ?

Je n'ai – bien sûr – pas de réponses chiffrées ou statistiques à fournir ici. Et quand bien même il serait possible d'en disposer, elles ne nous apprendraient finalement pas grand chose sinon que cette part est "très élevée" et/mais qu'elle est aussi très sensible aux conditions initiales et "dépendante" des positionnements (sociologiques, idéologiques, politiques, économiques) de chacun dans le jeu social hors-ligne comme dans sa présence en ligne. Car l'enjeu n'est pas de "quantifier" cette part mais bien de la "qualifier". 

Ce qui compte c'est de savoir comment "qualifier" le rôle des plateformes et des super-utilisateurs dans la capacité de poser un diagnostic sur un problème social ou politique, de lui rattacher des responsabilités et des causes, de déterminer les moyens de s'y attaquer et de mobiliser les gens déterminés à le faire en leur présentant cette possibilité d'agir comme déterminante ou nécessaire. Ce sont ces éléments de qualification, ou tout au moins les cadres permettant de les exprimer, que j'ai essayé de poser en creux … tout au long de cet article que vous achevez bientôt de lire 😉

Institutions de l'interaction.

Tragédie déjà ancienne de l'effondrement – en partie programmatique – des corps intermédiaires (syndicats, partis, associations), ces "institutions de l'interaction" comme les décrit Pierre Rosanvallon, et qui sont aujourd'hui remplacés par d'autres institutions de l'interaction, à commencer par les médias sociaux. Mais dans ces nouveaux corps intermédiaires, dans ces nouvelles institutions de l'interaction, chacun est précisément réduit à son corps, à son "profil" tout au moins, et tout est centré sur l'appétence et la pulsion particulière avant de parfois se connecter à l'horizon d'un désir collectif. C'est à dire l'inverse du principe sur lesquels reposaient les anciens corps intermédiaires. Pierre Rosanvallon encore dans son cours de 2002 au Collège de France

"la suppression des corps intermédiaires avait conduit à un redéploiement des affects sociaux. Le « lien de corps » qui donnait sa consistance pratique à l’être ensemble et qui organisait en tout cas les représentations que chacun avait de son rapport aux autres, ne pouvait en effet être simplement remplacé par l’affirmation de l’appartenance à un grand tout, même lorsque celle-ci était magnifiée et sublimée dans le moment de la fête et prenait à cette occasion une forme lisible.

Il poursuit : 

"Le nouveau contrat social se double d’une sorte de « contrat sentimental », la chaleur des affections privées étant invitée à contrebalancer l’abstraction du lien de citoyenneté. C’est dans le cadre d’une économie générale du lien social qu’il est ainsi également nécessaire d’appréhender les conséquences de l’abolition des corps intermédiaires."

"Redéploiement des affects sociaux", "affirmation de l'appartenance à un grand tout", "contrat sentimental", "chaleur des affections privées" … Pierre Rosanvallon parle ici de ce qui se produisit à la révolution française en 1789. Mais toute ressemblance avec la situation actuelle ne serait pas entièrement fortuite et capillotractée. 

Pour autant que la classe politique soit encore en capacité d'écouter et d'entendre les revendications du peuple, pour autant que le politique se construise au moins en partie à partir de l'expression de ces revendications, alors leur expression de plus en plus radicale, de plus en plus singulière, et par la voix de figures publiques de plus en plus météoritiques, ne fabriquera à son image que l'émergence d'hommes et de femmes politiques aux trajets de plus en plus météoritiques, aux intérêts de plus en plus singuliers, et aux discours de plus en plus radicaux.  

Un gouvernement de consultants, un peuple d'influenceurs, une démocratie d'intérêts singuliers.

3 commentaires pour “Ils étaient dix. En traînant des millions. Les super-utilisateurs et la démocratie.

  1. « Les révélations les plus importantes qui sont ressorties du troquet de documents internes de l’ancienne ingénieure en données de Facebook, Frances Haugen […] »
    Y’a maldonne dans le troquet, là. Le terme anglais “trove” désigne un trésor, une collection d’une grande richesse, pas un bar, un zinc, un troquet ou un estaminet.

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