Buffalo (Supremacist) Soldier.

1866. Buffalo Soldiers. Les "soldats bisons", des soldats afro-américains que l'on enrôlait dans les régiments de cavalerie pour combattre  les Indiens. 

1983. Buffalo Soldier. Le titre hommage de Bob Marley aux "soldats bisons" sur l'album (posthume) Confrontation.

15 Mai 2022. Buffalo Supremacist. Un jeune homme de 18 ans, suprémaciste blanc, nourri au délire complotiste du grand remplacement, se filme en train de massacrer à l'arme automatique des afro-américains dans un supermarché. Dix morts. 

Une nouvelle fois, comme pour Christchurch en Mars 2019, la tuerie est diffusée en Live. Cela ne se passe plus sur Facebook mais sur Twitch. Vidéo signalée et coupée au bout de 2 minutes. Depuis elle continue de circuler, par percolation, par coupage et reprises, en intégralité ou sous forme d'extraits, dans d'autres espaces, sur Twitter, dans des groupes Facebook, dans d'innombrables boucles Telegram. Traces mortifères résiduelles vues des millions de fois. Ceci ne cessera jamais. Tant qu'il y aura des tueurs et des smartphones, il y aura des tueries en live. 

Il ne faut pas pour autant s'habituer à l'idée que nous aurons encore à voir l'innommable sans rien pouvoir y faire.

Faire : être en capacité d'arrêter le live aussi rapidement que possible est l'un des axes à améliorer. La tuerie de Christchurch avait été diffusée en direct pendant 17 minutes. Celle de Buffalo pendant 2 minutes. Ceci n'est en rien un progrès. Même 10 secondes d'un massacre en live sont 10 secondes de trop. 

Faire encore : être en capacité d'empêcher la rediffusion et le partage, en tout cas fournir par défaut les outils permettant de ralentir, d'entraver, de remettre un peu de friction, de casser les chaînes de contamination virale, voilà l'enjeu singulier. Mais là encore et même si chacun sait, à commencer par les plateformes elles-mêmes, comment faire pour rendre la portée de ces partages aussi infinitésimale que possible, rien de sérieux ne sera fait contre la viralité qui est aux écosystèmes numériques fermés ce que la NRA est au prix Nobel de la paix. 

Trois ans après la tuerie de Christchurch, la tuerie de Buffalo. Nul besoin d'attendre un prochain appel de Buffalo aussi vain que le fut "l'appel de Christchurch" : same player shoot again.

Et puis il y a les gens. Et leur regard. Et leur responsabilité. La notre. Pourquoi regarde-t-on la vidéo d'un homme qui en massacre d'autre ? Nous n'y sommes contraints que si nous y sommes exposés en direct. Mais la quasi-totalité des "vues" se fait en différé. Parce que nous recherchons la vidéo, parce que nous cherchons à la voir ; parce que les médias traitent de ce massacre et qu'alors nous voulons voir s'ils ne montrent pas, parce que nous savons et qu'ils nous disent que nous pouvons voir, que la vidéo "circule". Circuler. C'est bien à la fois d'un cercle et d'un cirque qu'il s'agit : cercle vicieux de ces rediffusions morbides, cirque cynique de nos attractions morbides. Circulez, y'a rien tout à voir.

J'ai vu cette vidéo. Ces deux minutes dont presque 50 secondes de massacre. J'ai vu cette vidéo parce que je l'ai cherchée. J'ai vu cette vidéo parce qu'en la cherchant elle était et est toujours ce matin, 4 jours après la tuerie, très facilement trouvable. Le plus étonnant, ce qui m'a en tout cas le plus étonné, c'est que j'ai eu besoin d'intellectualiser l'horreur que j'étais en train de voir. Je me suis habitué je crois. A voir des images d'enfants morts. Et des tueries en léger différé. A renifler des odeurs mortelles derrière mon écran. Certaines images me hantent et me hanteront encore longtemps. Toutes les générations ont leurs imaginaires traumatiques. Collectifs et singuliers. Il y eut les images de la Shoah, il y eut celles du Vietnam, celles de toutes les autres guerres, celle des tours du 11 septembre, celles des attentats de Charlie, du Bataclan et des terrasses. Et encore tant d'autres. La télévision n'a pas attendu les réseaux sociaux pour filmer les agonies en direct. C'était en 1985, j'avais 13 ans, et je n'oublierai jamais les yeux noirs d'Omayra Sanchez

Il faut cesser de scruter les conséquences. Le problème n'est pas qu'une vidéo de tuerie de masse circule trop facilement sur les médias sociaux. Le problème n'est même pas le fait que les plateformes ne fassent pas tout ce qu'elles pourraient (et savent) faire pour empêcher cette vidéo de circuler. Le problème c'est la cause de cette vidéo et de ce massacre. Et la cause de cette vidéo et de ce massacre c'est le délire du grand remplacement toujours abusivement présenté comme une "théorie". Il n'y a pas plus d'éléments théoriques dans le grand remplacement qu'il n'y a de bénéfices nutritionnels dans une pizza Buitoni.

Le long "manifeste" laissé par l'assassin de Buffalo serait pour l'essentiel un copier-coller de celui laissé par l'assassin de Christchurch. Même délire, mêmes obsessions, même pulsion de mort, même psychose, même idéologie. Et la liberté de posséder une arme automatique à 18 ans. Voilà le problème des Etats-Unis qui est celui de l'accès aux armes. Mais aucune tuerie de masse dans le pays qui en compte le plus, n'aura jamais réussi à faire fléchir le lobby cynique des assassins par procuration de la NRA. 

Le principal problème est donc le délire du grand remplacement. Qui circule aujourd'hui en France avec la banalité d'un bulletin météo, et qui avait lors de la dernière présidentielle, libre antenne sur tous, sur absolument tous les plateaux télés et radios et dans tous les journaux. Rarement, exceptionnellement même, on rappelait qu'il s'agissait d'un délire complotiste, raciste, immonde, fruit du cerveau d'un intellectuel bourgeois totalement névrosé y rejouant opportunément son histoire de déclassement et de déshérité (au sens propre) ainsi que la plupart de ses obsessions personnelles. Mais chacun l'employait prétextant ne faire que répondre à un autre qui l'avait employé avant lui. Zemmour et Le Pen l'employaient car il fallait l'extraire des cercles nationalistes identitaires. Ciotti l'employait car il fallait répondre à Zemmour et Le Pen. Pécresse l'employait car il fallait répondre à Ciotti. Et ainsi de suite. Des identitaires néo-nazis à la droite "républicaine". Fenêtre d'Overton. Ton sur ton. Et le travail quotidien de sape de l'immondice Valeurs Actuelles qui depuis tant d'années est un clone exact de ce que fut Minute, l'antisémitisme (à peine) en moins,  et dont les "journalistes" sont présents là encore dans tous les plateaux télés et dans toutes les radios car voyez-vous, "il faut un peu de pluralité.

A chaque nouvelle tuerie de masse diffusée en direct sur les médias sociaux, on se pose, après, la question de l'avant. Qu'auraient-ils du faire, avant, pour empêcher cela ? Comment auraient-ils pu, avant, bloquer le live bien plus tôt qu'ils ne l'ont fait ? Où peut-on ajouter encore un peu avant d'intelligence artificielle pour n'avoir pas à se poser la question de la modération impossible ? Comment articuler, avant, dans une même logique préventive autant de politiques de modération différentes qu'il y a de plateformes sociales existantes ? Je le redis : tant qu'il y aura des tueurs et des smartphones, il y aura des tueries en live. Bien sûr ces questions là sont tout sauf vaines et inessentielles mais elles masquent un autre essentiel. 

A chaque nouvelle tuerie de masse diffusée en direct sur les médias sociaux, il faudrait se poser, avant, la question de l'après.  Cet "avant", nous y sommes. Car il y aura d'autres tueries de masse. D'autres sauvageries. D'autres directs traumatiques. Alors puisqu'il est acquis sans aucun doute possible que le délire du grand remplacement est à l'origine d'au moins désormais deux de ces tueries de masse filmées et diffusées en direct, comment faut-il, après ces tueries, traiter la présence dans l'espace public et médiatique de ce délire complotiste et xénophobe ? Je lisais récemment dans un article dont j'ai oublié la source, que le problème du débat politique dans les espaces médiatiques qui ont la charge de le porter (sur les réseaux sociaux mais pas uniquement) revenait à laisser deux personnes s'engueuler autour d'une table sur un enjeu que chacune considère comme vital, en laissant un pistolet chargé sur la table, tout en faisant le pari qu'aucune des deux n'aurait l'idée de s'en saisir et de tirer. Le délire xénophobe du grand remplacement est ce pistolet chargé. La NRA se charge des formalités administratives. Les chroniqueurs de Valeurs Actuelles, de Sud Radio, de CNews et du mercredi matin sur France Inter s'occupent du SAV.

Comme le signalait le copain et meilleur collègue Marc Jahjah sur Twitter à propos du tweet d'un imbécile militant du parti de Zemmour ironisant sur le fait qu'il était "le seul européen dans un wagon mais que comme le grand remplacement était une théorie d'extrême-droite, ce ne devait pas être un problème" (tweet signalé et donc pour l'instant invisible) : 

"Nous devons commencer à documenter ce type d’énoncés flous, qui participent à des résonances constitutives, qui tuent, dont la justice ne sait pas encore se saisir, que les médias naturalisent, sur lesquels ils débattent – alors qu’ils devraient être juste interdits et punis."

Le "problème" de la tuerie de Buffalo, ce n'est pas son écho sur les médias sociaux, c'est la mise en nourrice médiatique constante du délire qui l'a déclenchée ce samedi dans un supermarché, et qui demain, en déclenchera d'autres encore. 

Dix victimes : Aaron Salter, Ruth Whitfield, Katherine "Kat" Massey, Pearly Young, Heyward Patterson, Celestine Chaney, Roberta Drury, Margus D. Morrison, Andre Mackneil, et Geraldine Talley. "Buffalo Soldiers, in the heart of America."

Capture d’écran 2022-05-17 à 11.41.32

3 commentaires pour “Buffalo (Supremacist) Soldier.

  1. “Le “problème” de la tuerie de Buffalo, ce n’est pas son écho sur les médias sociaux, c’est la mise en nourrice médiatique constante du délire qui l’a déclenchée ce samedi dans un supermarché, et qui demain, en déclenchera d’autres encore.”
    Il serait bon de rappeler au moins que le supprémacisme est le nom de l’idéologie raciste qui a présidé à la construction des USA, ni plus ni moins, comme l’a fait ce matin (17/05/22) sur France-Culture l’historienne Sylvie Laurent, spécialiste des USA et auteure de “Pauvre petit blanc”, Editions des Sciences de l’Homme.
    Cette idéologie qui accouche métronomiquement de telles tueries, nourrie au complotisme, prospère au sein et aux marges de l’obédience trumpiste, parmi les blancs déclassés/décomplexés, et touche une majorité d’ électeurs Républicains. Celà éclaire l’assertion -que je partage- de Sylvie Laurent selon laquelle “les Etat-Unis sont structurellement racistes”.

  2. Le Washington Post explique pourquoi Twitch a réussi là où Facebook a échoué : washingtonpost.com/video-games/2022/05/20/twitch-buffalo-shooter-facebook-nypd-interview/ – la modération humaine et organisée ;).

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