Nous avons tellement appris à nous contenter de peu. De si peu. Et de faire de ce si peu le seul horizon d’espérance, de combat, de lutte, d’espoir, ou d’abandon. Vous allez travailler un peu plus longtemps. Vous allez payer un peu plus cher mais vous serez payés un peu moins qu’avant (l’inflation … tout ça …). Il y aura un peu plus de pollution dans chaque parcelle de vos vies. Un peu plus, un peu plus, un peu plus … de misère, de difficultés, de centimes aux prix à la pompe …
Et depuis quelques jours c’est une autre génération du peu, qui se lève et nous rappelle à l’essentiel de nos luttes oubliées, abandonnées ou résignées. Une génération du peu. Une génération pour qui il y a un peu plus d’élèves par classe. Un peu plus de professeurs non-remplacés. Un peu plus de lycées et de collèges délabrés. Un peu plus de problèmes de santé mentale et un peu plus d’attente avant d’avoir une place chez un psy ou chez l’infirmière ou la psy du lycée qui est affectée sur un peu plus d’établissements et à donc un peu plus d’élèves à voir. Et puis dès le collège un peu plus de choix à faire sur des lycées et des enseignements de spécialité qui compliqueront un peu plus un futur incertain et qui ajouteront un peu plus aux projections impossibles et donneront lieu à un peu plus d’inquiétude chez certains, à un peu plus d’angoisse chez d’autres.
Et puis après il y aura un peu plus de voeux à faire sur Parcoursup mais il y aura encore un peu plus d’universités incapables de les accueillir de manière digne parce qu’il y a chaque année un peu plus d’universités qui crèvent de sous-financements.
Ah et puis aussi il y a la chaleur. Il fait un peu plus chaud vous avez remarqué ? Alors ils et elles crèvent un peu plus de chaud (leurs profs aussi) dans leurs salles de classe un peu plus bondées, dans des lycées et collèges toujours un peu plus chauds. Heureusement on leur promet ils passeront leur brevet et leur bac un peu plus tôt le matin.
C’est comme pour les manifestations, voyez. A chaque fois un peu plus de violences policières et un peu plus tôt dès le début du mouvement. Un peu plus de mutilés. Un oeil crevé. Une mâchoire et une dentition explosée. Une main arrachée. On parle là de mineurs de moins de 17 ans. On parle de nos gosses. De trois gamins handicapés à vie. On parle de Maël, 16 ans,qui a perdu son oeil. Onparle d’Eden, 14 ans, qui a eu la mâchoire briséepar un tir de flashball. On parle de ce « lycéen de 15 ans », qui a eu la main arrachée. On parle de plus de 5000 personnes en garde à vue dont près de 90% de mineures et de mineurs, Et pour ceux-là, « 48h d’enfer« , des ITT, des syndromes de stress post-traumatique chez des gamins de 16 ans. Pour avoir manifesté. Pour s’être manifesté. Et le néant.
C’est compliqué de les entendre parce qu’il faut pour cela franchir des murs de vieux cons très loin ce ces soucis du peu, et qui ressassent avec d’autres mots les « passe ton bac d’abord » que l’on entendait encore hier. Comme hier ils leur disent : « allez bosser », « regardez les petits chinois », « vous êtes des privilégiés », « retournez en classe le monde ne va pas vous attendre », « les autres ils finissent pas à 17h ».
Compliqué donc de les entendre au milieu du fracas et des obsessions médiatiques de la poubelle brûlée ou du casseur masqué (ah ben non tiens, finalement c’était un policier déguisé infiltré libéré délivré). Mais c’est facile de les écouter. Les lycéennes et les lycéens. Et quand on écoute attentivement, quand on essaie en tout cas, ce qui me frappe le plus ce sont leurs revendications et leurs rêves. Ils et elles n’ont pas de rêve de grand soir, ce ne sont pas les héritiers d’échevelés gauchistes de tribune ou les petits-fils commodes de « soixante-huitards » frustrés. Ils ne demandent pas l’abolition du capitalisme, la fin des interdits, le SMIC à 3000 euros ou que le MEDEF soit classé comme organisation terroriste.
Ils et elles n’ont que peu de revendications. Des revendications du peu. Des rêves de peu. Mais ce peu est sensible. Ils voudraient juste un peu plus de profs. Ils voudraient juste un peu moins d’élèves par classe. Ils voudraient juste que les profs absents soient remplacés un peu plus vite et un peu plus systématiquement. Ils voudraient juste avoir un peu moins chaud dans leurs salles de cours. Un peu moins de plafonds qui leur tombent sur la gueule, un peu moins de locaux délabrés. Ils voudraient aussi, un peu moins de mépris.
Ah si j’allais oublier. Ils et elles veulent l’abrogation de Parcoursup et là tout le monde les traite, au mieux, de doux rêveurs ou de dangereux radicaux. Parce que c’était pas mieux avant (souvenez-vous les vieux, le tirage au sort d’APB, souvenez-vous les très vieux, les files d’attente premier arrivé premier inscrit) et qu’on ne pourrait soi disant pas faire mieux. Pas même un peu mieux. Sérieusement ? Mais vous avez-vu ce que Parcoursup est devenu ?.L’année dernière on nous expliquait qu’il était sérieusement envisagé que le SNU (Service national Universel) puisse rapporter des points bonus si on s’y engageait (on a pour l’instant heureusement évité cette merde). Cette année on nous a dit que les années de césure pour cause d’engagement militaire seraient acceptées quoi qu’il arrive et sans nous demander notre avis. Et là, il y a quelques semaines on faisait face à un rebranding violent dans lequel Parcousup devenait tout simplement Parcourpute (pardon aux camarades TDS). La passe est à trois mille euros, ce sont les proxénètes Edouard Geffray et Philippe Baptiste qui fixent les prix. Parce que figurez-vous que nous en sommes-là. Les rectorats et services du ministère font directement du phoning, ils appellent les universités pour leur dire, « alors si vous nous prenez un des recalés de Parcoursup qu’on n’arrive pas à caser – vu que nous sommes fin septembre quand même hein … et qu’il en reste plusieurs milliers – alors on vous file 3000 euros. Cash. 3000 euros le lycéen. 3000 euros la lycéenne. Parcourpute. Attention hein, vous le ou la prenez en 1ère année mais on ne vous file les 3000 euros qu’une seule fois. Faut pas déconner non plus. Et si vous nous en prenez 50, alors on vous file un poste d’ATER pendant un an. » Je vous jure que lorsque j’ai lu cette information dans Le Monde et dans Médiapart je n’y ai simplement pas cru. Et puis après, et depuis, je suis tellement en colère. Et surtout j’ai tellement honte. Tellement honte. Tellement.
Moi j’ai 54 piges, j’ai fait ma première grève et séché mes premiers cours contre le projet Devaquet. Depuis j’en ai fait d’autres. Plein. Vraiment. Puis j’ai vieilli, je me suis embourgeoisé, et si je me raconte du fond de mon canapé italien que j’appartiens toujours à la gauche radicale, j’ai au moins la décence ou la lucidité de reconnaître qu’a minima j’ai l’indignation confortabl, la colère replète et la radicalité molletonnée : je n’ai pas faim, je n’ai pas froid, la fin du monde m’inquiète mais pas la fin du mois. Et pourtant. Et pourtant. Pourtant même moi quand je vois ça j’ai juste envie de tout cramer à commencer par le fondement, non pas de la démocratie représentative, mais de quelques-unes et quelques-uns des furoncles politiques qui osent encore faire croire qu’ils représentent qui que ce soit d’autres qu’eux-mêmes ou les intérêts de leur propre classe, toujours dominante.
Demain, mardi 6 Octobre j’ignore ce qu’il se passera. J’ignore aussi après-demain. Ce que je sais c’est que ces gosses, ces ados, ces presqu’adultes, sont citoyens. Et que notre rôle, notre seul rôle, notre rôle de parents, d’éducateurs, d’enseignants, d’élus, notre seul rôle c’est de les accompagner sans cesse, de les écouter sans trêve, et désormais donc face à un pouvoir qui pète des mâchoires, explose des mains, et crève des yeux d’adolescentes et d’adolescents, de les protéger sans relâche. D’aller mettre nos mains, nos mâchoires, nos yeux et nos corps pour protéger les leurs.
Cette jeunesse là est grande, elle l’est immensément. Cette jeunesse là est fragile, elle l’est immensément. Elle est à la fois grande et fragile parce qu’elle est raisonnable. Elle est juste raisonnable. C’est peut-être cela qui met le pouvoir en ébullition et en panique. Pas l’insurrection qui vient. Mais qu’une insurrection puisse venir d’une jeunesse simplement raisonnable. Qui veut juste que ça aille un peu mieux. Cette jeunesse raisonnable a parfaitement compris ce que les vieux cons et vieilles connes qui les toisent n’ont toujours pas commencé à capter. Nos prochains combats seront ceux du peu. Mais si nous sommes incapables de les mener, alors à ce moment là et à ce moment là seulement, il ne sera plus un peu mais beaucoup trop tard pour éviter la bascule dans des radicalités et dans des effondrements irréversibles.
Et pas qu’un peu.

© Eric Broncard / Hans Lucas via AFP
