[Article rédigé le 13 Octobre 2026 puis j’ai été un peu pris par diverses mobilisations qui ont donné lieu à d’autres articles]
C’est la dernière cyber-attaque dont tout le monde parle. L’attaque de la moussaka géante des frigos de grandes enseignes. Stock détruits et inconsommables, immense perte et gâchis. Les cyber-attaquants ne se sont pas contentés de couper le froid, ils ont fait en sorte de monter la température jusqu’à parfois 50 degrés. Je vous laisse imaginer la suite. Et la complète avec ce dessin de Coco dans Libération.

Les frigos occupent une place particulière dans l’histoire numérique (me semble-t-il en tout cas). D’abord parce que depuis les débuts du rêve puis du règne de la domotique, ils figurent parmi les premiers objets numérisables de la grande famille de l’électroménager : on les informatise (ils se mettent alors à afficher des trucs) puis on nous promet (et on en a certains exemples) des frigos qui parlent et puis tant qu’à y être ils vont aussi devenir « intelligents » (« smart fridges ») et moyennant moultes données collectées et analysées, nous proposer des menus à partir de l’analyse de leur stock ou nous dresser la prochaine liste des courses à faire au rayon frais et tant qu’on y est pourquoi pas les faire eux-mêmes en dialoguant avec d’autres dispositifs de commande et de livraison tout aussi « smart », et qu’on appellerait ça des « frigos pervasifs ».
L’imaginaire culturel va très vite s’emparer de tout cela pour donner, par exemple il y a déjà plus de 10 ans dans la série humoristique « Silicon Valley », ce genre de scènes où le piratage d’un seul « smart fridge » (frigo intelligent) en contamine 30 000 autres. Visionnaire.
Le truc c’est qu’en effet au milieu de tout cela on finit par perdre un peu de vue l’utilité principale de l’appareil en question : garder les bières au frais dans le bac à légumes.

Selon certaines sources il existerait réellement des gens qui mettent des légumes dans le bac à légumes.
(source : « Le réfrigérateur, un miroir social ?« )
Or donc, on attaque bien les frigos.
Ceux de nos domiciles connectés peuvent être une cible, ceux de la grande distribution en sont une autre. On notera qu’une grande enseigne pourtant spécialiste de produits frais et surgelés a échappé à l’attaque, non pas qu’elle n’ait pas été ciblée, non pas parce que ses défenses cyber étaient plus puissantes ou mieux dimensionnées que chez d’autres, mais simplement parce que la gestion automatique des températures était assurée par ce truc étrange que l’on appelle … un salarié. « Smart Human ».
Quand j’aborde dans mes écrits la question de la surveillance numérique, je le fais sous l’angle du concept d’une anecdotisation des régimes de surveillance. L’idée que cette surveillance est de plus en plus disséminée, au plus près de chacun de nos comportements sociaux comme de nos équipements matériels tous plus ou moins connectés : dans chaque rue mais aussi dans chaque voiture, carte de crédit, équipement domotique, etc.
On retrouve cette anecdotisation à l’échelle des attaques cyber. Il ne s’agit plus – uniquement en tout cas – de faire tomber des infrastructures majeures de défense (par exemple) mais de se tourner vers des infrastructures plus triviales, plus anecdotiques donc, mais quelque part tout aussi essentiellement vitales. Il peut aussi s’agir de « tests » pour de futures attaques ou chevaux de troie.
Là où les salariés ont conquis, depuis 2017, un droit à la déconnexion, peut-être nous faudrait-il réfléchir à instaurer un devoir de déconnexion à l’ensemble majoritaire de nos « objets connectés » si l’on ne veut pas voir à court terme des piratages massifs de nos trivialités journalières. De la même manière qu’une grande partie de nos données, au regard des piratages massifs quasi-quotidiens, ne devraient tout simplement plus être en ligne (mais là encore cela impliquerait de remettre un peu partout des « smart humans » …), l’internet des objets devraitpeut-être se cantonner aux nécessités à être connectés qui devraient elles-mêmes être ramenées et limitées à la fonction première de chaque objet envisagé, plutôt que de considérer par défaut que tout objet, de la voiture au grille-pain en passant par le sextoy, aurait nécessairement vocation à être connecté. Il a fallu de longues années et une accumulation de scandales avant que l’on ne prenne en considération la conception dite « privacy by design« , il semble temps de franchir une étape supplémentaire en installant une « disconnection by design« .
Comme l’écrivait Samuel Szoniecky début 2000 :
Les fabricants de réfrigérateurs connectés nous vantent l’utilité de dispositifs capables de reconnaître automatiquement la date de péremption des aliments, de commander automatiquement ceux qui manquent ou de retrouver leur composition pour évaluer s’ils sont bons ou mauvais pour notre santé. Mais l’utilité de ces fonctionnalités n’est pas évidente pour tous. Par exemple, commander automatiquement des aliments est variable suivant le crédit disponible sur le compte de l’usager ou suivant les analyses de sang des personnes composant le foyer qui recommandent de privilégier tel aliment plutôt qu’un autre. Pour être utile, le réfrigérateur devrait connaître la situation financière et sérologique des usagers et cela en continu afin de s’adapter en temps réel aux changements de situations.
La course à l’automatisation numérique constante, considérant chaque objet ou service comme un biotope devant être à la fois totalement autonome de toute décision humaine mais en permanence relié à un ensemble d’autres écosystèmes eux-mêmes tout à la fois autonomes et connectés, et plus largement tout ce qui nous a conduit à réfléchir sérieusement à la manière de décliner « l’écosystème d’une blockchain pour un réfrigérateur connecté » aurait dû, et depuis longtemps, nous rappeler la phrase de Balzac : « L’homme est un bouffon qui construit des blockchains de frigos intelligents danse sur des précipices. »
Il y avait pourtant tant d’autres choses à faire : même les frigos peuvent faire collectif.
Cette sorte de constante d’une « surenchère connectique » dessine aussi un horizon de conditionnement qui rappelle ce que Roland Barthes écrivait dans l’article « Jouets » de ses mythologies :
Que les jouets français préfigurent littéralement l’univers des fonctions adultes ne peut évidemment que préparer l’enfant à les accepter toutes, en lui constituant avant même qu’il réfléchisse l’alibi d’une nature qui a créé de tout temps des soldats, des postiers et des vespas. Le jouet livre ici le catalogue de tout ce dont l’adulte ne s’étonne pas : la guerre, la bureaucratie, la laideur, les Martiens, etc. Ce n’est pas tant, d’ailleurs, l’imitation qui est signe d’abdication, que sa littéralité : le jouet français est comme une tête réduite de Jivaro, où l’on retrouve à la taille d’une pomme les rides et les cheveux de l’adulte. Il existe par exemple des poupées qui urinent (…). On peut par là préparer la petite fille à la causalité ménagère, la « conditionner » à son futur rôle de mère. Seulement, devant cet univers d’objets fidèles et compliqués, l’enfant ne peut se constituer qu’en propriétaire, en usager, jamais en créateur ; il n’invente pas le monde, il l’utilise.
La fait que chaque objet soit aujourd’hui connecté (y compris bien sûr les jouets) nous conditionne semblablement à une causalité numérique hors laquelle le monde demeure impensable.
Il est un autre passage de Barthes dans ce même article qui m’intéresse autant :
L’embourgeoisement du jouet ne se reconnaît pas seulement à ses formes, toutes fonctionnelles, mais aussi à sa substance. Les jouets courants sont d’une matière ingrate, produits d’une chimie, non d’une nature. Beaucoup sont maintenant moulés dans des pâtes compliquées ; la matière plastique y a une apparence à la fois grossière et hygiénique, elle éteint le plaisir, la douceur, l’humanité du toucher. Un signe consternant, c’est la disparition progressive du bois. (…) Le jouet est désormais chimique, de substance et de couleur : son matériau même introduit à une cénesthésie de l’usage, non du plaisir. Ces jouets meurent d’ailleurs très vite, et une fois morts, ils n’ont pour l’enfant aucune vie posthume.
La fin de la naturalité du bois au profit de l’artificialité du plastique est semblable aujourd’hui à la systématicité de cette (fausse) nécessité connectique. Les frigos doivent être connectés tout comme Carthage doit être détruite. C’est cette fois la connectivité qui introduit de nouvelles « cénesthésies de l’usage », c’est à dire de nouvelles affordances qui ne se contentent plus de suggérer (des usages) mais d’en imposer d’autres, superbement superfétatoires. Et le résultat n’est pas, comme au passage des jouets en bois aux jouets en plastique, que nos objets connectés, comme ces derniers, meurent plus vite (quoi que …) mais qu’ils font de nos domesticités des espaces poreux à de nouvelles surveillances (cf l’anecdotisation évoquée plus haut) tout autant qu’à de nouvelles infractions.
Dans l’article « Anthropologie du froid domestique : le frigo et ses utilsateurs » (2006), Marie-Christine Zélem écrivait :
En France, les Trente Glorieuses (1945-1975 : années de l’abondance et de la prospérité) caractérisent une période de profondes mutations au cours de laquelle le progrès technique se diffuse largement. Cela se traduit notamment par une « technicisation » du confort. Cette période jette les bases d’une « démocratie du standing » qui rend ce confort accessible à une large population. Le confort entre dans les modes de vie. Il n’est plus uniquement un luxe. Il devient « confort d’usage », confort utile. Le changement profond qui s’opère alors dans les modes de vie s’accompagne de nouveaux comportements en matière de consommation. Les biens de consommation durables jusque là réservés à un univers de privilégiés vont se multiplier et devenir accessibles à la majorité de la société. On parlera plus tard du développement de la « consommation de masse ». Grâce à une hausse de leur pouvoir d’achat, et par la pratique toute nouvelle du crédit, la plupart des ménages peuvent alors s’équiper d’un certain nombre d’appareils dont les appareils électroménagers qui vont perdre peu à peu leur caractère de luxe. »
Le confort aujourd’hui ne consiste plus à disposer d’un froid domestique, mais à contrôler ce froid, cette fonction réfrigérante, et à la contrôler à distance, voire à confier ce contrôle à d’autres dispositifs ou tiers dits « de confiance » (mais qui ne le sont évidemment en rien, tout au contraire).
Des frigos à l’Ukraine.
Quelques jours avant ces attaques, sur un terrain de guerre, on apprenait que l’Ukraine avait détruit certains Data Centers russes, notamment ceux de Yandex (le Google local), et que cela aurait occasionné une baisse spectaculaire du trafic généré par les bots russes, notamment sur X, et donc aurait aussi diminué les opérations de désinformation. La réalité est en fait un peu plus complexe mais pour autant, les infrastructures numériques de communication demeurent une clé stratégique et opérationnelle essentielle. Ce qui, certes, était déjà le cas de toutes les guerres « modernes » mais qui redessine par contre totalement les rapports de puissance entre la décision politique des états et celle du peu de milliardaires qui possèdent et administrent à leur seul intérêt la quasi-totalité de ces infrastructures massives aujourd’hui.
Pour ne prendre qu’un seul exemple, en février 2022, au début de l’invasion russe contre l’Ukraine, Elon Musk se posait en chef de guerre et en sauveur en mettant à disposition du gouvernement de Kyiv son réseau de communication satellitaire Starlink. En Ootobre 2026, les communications Starlink sont coupées depuis quelques jours. Plus exactement (mais c’est Trump qui parle), c’est le réseau Starshield (déclinaison militaire de Starlink) qui a été délibérément coupé. Celui qui hier était le sauveur de l’Ukraine en est aujourd’hui l’un des principaux fossoyeurs. A l’époque (2022) j’écrivais :
Le déploiement d’accès à l’internet rapide par satellites en constellation à basse altitude est un nouveau théâtre d’opérations militaires absolument déterminant et vital. La Chine (avec le projet Guowang) et la Russie (projet Sfera) sont évidemment en course pour déployer leurs propres infrastructures. L’Europe également mais avec un retard qui sera difficile à rattraper et qui, dans le contexte géopolitique actuel, apparaît presque comme coupable. Reste que le projet pour l’instant le plus abouti et immédiatement opérationnel est entre les mains d’Elon Musk (et prochainement de Jeff Bezos). Ce qui pose a minima un problème de gouvernance et transforme ce qui pourrait et devrait être un gage de stabilité, une garantie d’influence et une arme à la fois diplomatique et opérationnelle, en un aléatoire soumis aux convictions, aux caprices ou à la définition du patriotisme d’un seul homme à la tête d’une seule entreprise.
Des cyber-attaques contre des frigos industriels jusqu’aux missiles ou drones envoyés contre des centres de données, c’est un même continuum qui se donne à lire. Celui du récit d’une dépendance numérique. Pensé comme une mythologie. Et l’arrivée de l’IA au coeur de cette mythologie lui donne une puissance d’évocation encore plus grande.
Nos domesticités sont fragiles et friables. Et nos domesticités connectées apparaissent désormais non plus en périphérie mais au centre d’une économie de guerre qui s’est souvenue de son étymologie (économie : « gestion intérieure d’une maison, d’une famille« ).
Dans le Voyage au bout de la nuit, Céline écrivait « l’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches et j’ai ma dignité moi. » Un collègue écrivait l’autre jour sur X : « L’IA c’est l’infini à la portée des grille-pains. » Reste à savoir si nous retrouverons notre dignité.
