Le prof de la génération mutante.

A l'université, le "prof numérique" est un prof comme les autres. Mais pas tout à fait. J'ai déjà souvent évoqué ici ou là le rôle que jouent les outils numériques dans ma pratique d'enseignant à l'université :

D'aussi loin que je me souvienne (je suis maître de conférences depuis 6 ans mais j'enseigne à l'université depuis 10 ans), j'ai toujours tenu un "blog des cours" en parallèle du "présentiel". Celui-ci n'est plus maintenu et migre progressivement vers celui-là.

J'ai par ailleurs la chance d'être dans une université (celle de Nantes) qui fait de l'équipement et des web-services une priorité, et qui utilise également intelligemment les outils de présence sur les réseaux sociaux (Facebook et Twitter donc). Mais qui, comme toutes les universités, a fait le choix de la plateforme plutôt que celui des usages, et est donc particulièrement à la ramasse sur la question de l'évangélisation et de l'acculturation aux nouvelles médiations numériques (mettez un prof enthousisate et numérico-compatible devant un truc qui s'appelle Moodle, et vous obtiendrez, au mieux, un prof qui sera éternellement reconnaissant à l'inventeur des polycopiés).

Je veux dans ce billet vous raconter un sentiment : celui d'un enseignant qui mesure chaque jour à quel point se modifie son propre rapport à la connaissance, au savoir transmis, ainsi que celui de ses étudiants. A quel point l'enseignant (à l'université mais probablement un peu aussi avant) est aujourd'hui celui qui propose le récit de la cohérence d'une discipline, d'un champ de savoir.

J'enseigne l'indexation et la catalogage, la veille documentaire, la création de sites internet, la théorie de l'information et l'histoire des outils d'accès à l'information, la culture numérique, l'écriture hypermédia et le référencement, et quelques autres broutilles. Je n'enseigne que des matières à la fois mortes et vivantes. Mortes parce qu'elle ont déjà fixé leur carcan théorique, vivantes parce que l'essentiel dudit carcan se renouvelle chaque année, à chaque nouvel usage, à chaque nouvel outil. Comme enseignant il faut donc transmettre l'essentiel : les bases, les concepts, ce que j'appelle le 1/4 d'heure "trivial pursuit". Transmettre également l'inessentiel, c'est à dire la part mouvante de toute connaissance, pour chacun d'entre nous, pour chacun d'entre eux. Il n'est à mon avis aucune matière, même des plus "classiques" qui échappe à cette règle. Ceux qui vous diront le contraire n'ont plus le temps, plus l'envie, plus les moyens, plus la formation (cochez la case qui vous convient) permettant de mettre à chaque fois les connaissances qu'ils transmettent à l'épreuve du réel, à l'échelle du bouleversement qui affecte ceux qui les reçoivent. 

Je ne vais pas vous faire le coup du choc émotionnel, du texte-qui-bouleversa-ma-vie-et-tout-ça, mais j'avoue connaître presque par coeur à force de le relire, le discours de Michel Serres à l'Institut de France (.pdf), discours dont les thèmes sont repris dans son entretien à Libération : "Petite poucette, la génération mutante" :

"A la génération précédente, un professeur de sciences à la Sorbonne transmettait presque 70% de ce qu’il avait appris sur les mêmes bancs vingt ou trente ans plus tôt. Elèves et enseignants vivaient dans le même monde. Aujourd’hui, 80% de ce qu’a appris ce professeur est obsolète. Et même pour les 20% qui restent, le professeur n’est plus indispensable, car on peut tout savoir sans sortir de chez soi ! Pour ma part, je trouve cela miraculeux. Quand j’ai un vers latin dans la tête, je tape quelques mots et tout arrive : le poème, l’Enéide, le livre IV… Imaginez le temps qu’il faudrait pour retrouver tout cela dans les livres ! Je ne mets plus les pieds en bibliothèque. L’université vit une crise terrible, car le savoir, accessible partout et immédiatement, n’a plus le même statut. Et donc les relations entre élèves et enseignants ont changé. Mais personnellement, cela ne m’inquiète pas. Car j’ai compris avec le temps, en quarante ans d’enseignement, qu’on ne transmet pas quelque chose, mais soi."

Michel Serres encore, dans le même entretien :

"on a construit la Grande Bibliothèque au moment où l’on inventait Internet ! Ces grandes tours sur la Seine me font penser à l’observatoire qu’avaient fait construire les maharajahs à côté de Delhi, alors que Galilée, exactement à la même époque, mettait au point la lunette astronomique. Aujourd’hui, il n’y a que des singes dans l’observatoire indien. Un jour, il n’y aura plus que des singes à la Grande Bibliothèque."

Et comme le disait un autre, "If you pay peanuts, you get monkeys" 🙂

Tout ceci étant posé, vient le temps des réponses possibles à apporter à ces bouleversements. Et les opportunités offertes par le numérique sont ici déterminantes.

Trois grands principes.

Primo. Un bon cours est un cours qui n'a pas de fin. Une séquence d'enseignement dure de 2 à 4 heures. En France, selon les estimations de Libération, en 2010, 30 000 heures de cours étaient disponibles en podcast. Dans le monde c'est plusieurs millions d'heures, dans toutes les langues, sur tous les sujets.

Deuxio. Un bon cours est un cours dont on reparlera un jour au bistrot. Leur bistrot aujourd'hui s'appelle Facebook.

Tertio. Un bon cours est un cours que vous n'avez pas fait. Corrélat nécessaire (puisqu'on est quand même payés pour faire des cours) : Un bon cours est un cours que vous avez piqué à d'autres meilleurs que vous sur le sujet. Si on doit enseigner l'histoire des supports de lecture et du livre en particulier, comment ne pas laisser la parole à Roger Chartier ? Avant (le numérique), c'était compliqué d'inviter Roger Chartier à chaque fois. Aujourd'hui, ça tombe bien, c'est désormais possible. On n'a aujourd'hui plus aucun besoin d'enseignants en histoire du livre. On a les vidéos et les cours de Roger Chartier librement accessibles.

Oh je vous vois bondir et hurler derrière votre écran et m'accuser de faire le lit de l'université low-cost rongée par un libéralisme décomplexé qui, au motif que les cours de Roger Chartier sur l'histoire du livre sont effectivement disponibles gratuitement sur Internet, on peut en profiter pour supprimer tous les postes d'enseignants en histoire du livre. Nous nous sommes évidemment mal compris 🙂

Nous avons et nous aurons toujours besoin d'enseignants en histoire du livre, mais leur rôle ne sera plus de faire un cours magistral sur l'histoire du livre. Leur rôle consistera à effectuer la médiation de l'enseignement de Roger Chartier pour un public particulier ; à faire passer des cours énoncés "pour le public du collège de France" au crible des attentes et du niveau de compréhension – et  d'attention – "du public du DUT information et communication de La Roche sur Yon". Leur rôle consistera à trouver les vidéos et/ou articles et/ou ouvrages numériques des Roger Chartier de chaque discipline, de chaque savoir ; leur rôle consistera à en assurer le montage et la captation (au sens cinématographique du terme) ; leur rôle consistera à maintenir ces savoirs vivants ; leur rôle consistera à s'assurer dans une fenêtre de temps de plus en plus élastique, que chacun des étudiants présents en aura – non pas compris l'essentiel – mais davantage retenu l'importance ; leur rôle consistera à s'assurer qu'ils ont bien compris qu'ils pourront y revenir plus tard. Quand ils en auront réellement besoin. Parce que l'on n'a presque jamais réellement besoin des savoirs qui nous sont transmis, au moment où on nous les transmets. C'est l'une des plus belle opportunités du numérique que de rendre possible une appropriation consentie, une appropriation (un apprentissage si vous préférez, mais moi je ne préfère pas), une appropriation, disais-je, centrée sur un désir et non plus sur un programme. C'est aussi l'une des tâches les plus difficiles pour un enseignant à l'heure du numérique, que d'assurer la médiation, la mise en scène de cette rencontre entre un désir d'apprendre et un moment de connaissance. Leur rôle consistera enfin, à supposer toujours possible l'existence d'un type encore plus brillant que Roger Chartier sur l'histoire du livre, et à se lancer à sa recherche, avec acharnement et constance.

Ce que l'on peut faire de ces grands principes (enfin en tout cas ce que j'en fais de mon côté)

Sur le blog de mes cours, chaque cours est disponible dans au moins 3 espaces-temps différents. 

D'abord il y a le syllabus. Les "pages" du polycopié du cours blog. Exemple. Seules les notions importantes y sont rappelées. Un bon magicien ne donne jamais ses trucs. Un bon cuisiner jamais ses recettes. Pourquoi voudriez-vous qu'un bon prof donne son support de cours en intégralité 😉 ? C'est là le degré zéro de l'accompagnement pédagogique. Que les absents ou les distraits puissent s'y référer. Que chacun dipose d'un référent commun.

"un bon cours est un cours qui n'a pas de fin"

Alors il y a le running. Un cours qui s'enrichit au fur et à mesure de l'année à partir de ce matériau vivant qu'est internet. Ce sont les catégories du blog du cours. A chaque syllabus, à chaque cours, à chaque page, sa catégorie correspondante. Exemple. On y signale des ressources, des anecdotes en lien avec le cours, des notions complémentaires, des infographies, des illustrations, des exemples, mais aussi tout ce que l'on n'a pas eu le temps de dire en cours, parce qu'un cours ne se passe jamais exactement comme on l'avait prévu.

                                                                 "un bon cours est un cours que vous n'avez pas fait mais que vous avez piqué à d'autres meilleurs que vous"

Alors il y a la rubrique "Mêmes cours, autres profs". C'est là-dedans que je range tous mes Roger Chartier 🙂 Exemple. Une rubrique qui n'est mise en ligne qu'une fois que le temps présentiel du cours est terminé, pour s'assurer d'un minimum de crédibilité avant de dévoiler toutes mes sources 😉

"Un bon cours est un cours dont on reparlera un jour au bistrot."

Alors il y a le "live-teaching". Exemples dans les diapos 12 et 13. Signaler sur Facebook, puisque j'ai la chance d'être ami avec mes étudiants, certaines des ressources signalées dans le running cours, dans ce cours "au long cours".

Et recommencer. Chaque année 🙂

Dans cette négociation permanente de la présentation des savoirs à laquelle nous contraint la génération mutante, il y a un autre invariant d'importance. C'est cette fois Umberto Eco, dans un entretien au Monde d'octobre 2010, qui fait écho aux remarques de Michel Serres :

"A l’avenir, l’éducation aura pour but d’apprendre l’art du filtrage. Ce n’est plus nécessaire d’enseigner où est Katmandou, ou qui a été le premier roi de France après Charlemagne, parce qu’on le trouve partout. En revanche, on devrait demander aux étudiants d’examiner quinze sites afin qu’ils déterminent lequel, selon eux, est le plus fiable. Il faudrait leur apprendre la technique de la comparaison."

On serait également bien inspiré de demander aux enseignants de s'assurer que dans 10 ans personne ne mettra Katmandou en Californie ou Henri IV comme successeur de Charlemagne. Il suffit pour cela de fréquenter les sites qu'ils (les étudiants, les lycéens) fréquentent. On serait donc également bien inspiré de demander aux enseignants de contribuer à Wikipédia. Nombre d'entre eux le font heureusement déjà.

Fin du cours. Vous pouvez commencer à apprendre.

Dans cette bousculade du numérique, aussi féconde qu'elle peut-être parfois déstabilisante, un enseignant à l'université (je le répète non pour m'en glorifier mais parce que j'ai bien conscience que les enjeux ne sont pas exactement les mêmes au lycée ou au collège), un enseignant arrête de transmettre des connaissances au moment où il franchit la porte d'entrée de son amphi ou de sa salle de classe. Il recommence à le faire dès que le cours est fini. Dans l'intervalle entre ces deux claquements de porte, il n'est qu'un acteur qui est là pour convaincre 30, 60 ou 250 individus que des choses magnifiques et vivantes existent en dehors des 4 murs de cet amphi. Qu'on les appelle des connaissances. Et qu'elles sont pour l'essentiel librement accessibles. Et que dès qu'il aura fini de faire son show, il sera disponible pour vous en signaler quelques-unes. Sur son blog par exemple. Et qu'on pourra alors peut-être en reparler pendant le cours de demain.

A demain ?

 

3 commentaires pour “Le prof de la génération mutante.

  1. Salut Olivier,
    Même si je suis d’accord avec beaucoup de tes propos, je mettrai néanmoins un bémol sérieux.
    Le fait que nombre de savoirs sont accessibles tend à les transformer en « données » que l’on prend sans recul, l’étudiant comme le prof. Ton exemple de R. Chartier est une bonne illustration. Figure de l’histoire du livre, il est une référence indiscutable. Indiscutable, sans doute pour l’histoire du livre traditionnelle, son érudition, son analyse, mais plus discutable lorsqu’il va sur le document numérique et carrément absent pour la montée de l’audiovisuel (contrairement à HJ Martin).
    Ainsi, l’enseignement ne se réduit pas à répondre à des questions Trivial Poursuit, puis acquérir des compétences. Il est indispensable de donner les bases de raisonnement de la discipline dans une perspective critique. Et là la relation directe (même à distance) avec le professeur est indispensable à la transmission.
    Un des gros pbs du web est de fournir des réponses avant que l’on se pose des questions. Cela s’appelle une idéologie.

  2. Salut Jean-Michel,
    bien sûr bien sûr. Roger Chartier n’est bon et ne constitue une “ressource” que sur l’histoire du livre traditionnelle. Il s’agissait juste d’attirer l’attention sur le fait qu’Internet est une base de connaissances formidablement opportune pour nombre d’enseignements. Mais tu as raison aussi sur tes 2 derniers paragraphes, et je m’efforce de faire un peu plus que du trivial poursuit dans mes cours 😉 Le boulot du prof comporte toujours cet invariant fondamental qui consiste à transformer des données disponibles en connaissances et en curiosités. Mais Internet accentue le boulot en amont. Pour autant, et même s’il y a plus de cas particuliers que de généralités en la matière, il me semble qu’il est de plus en plus difficile de faire son boulot si l’on est incapable d’être avant tout un gestionnaire de ressources numériques restant à articuler dans une perspective critique. En bref, les bon profs sont aussi souvent de bons bibliothécaires. Et réciproquement. Mais ça c’est pas vraiment nouveau 🙂

  3. Décidément, depuis qu’il y a des blogs de profs, je me découvre des affinités virtuelles (tout récemment avec Virginie Spies, ici: http://semiologie-television.com/?p=3484)!
    Je considère aussi que je deviens de plus en plus un “aggrégateur” de connaissances dans un domaine, une sorte de site portail avec map du site et mode d’emploi…
    Et l’interview de Michel Serres m’a également sauté aux yeux (ce que dit Michel Serres sur les nouvelles technologies me paraît d’ailleurs toujours intéressant, mais je le croyais prêcheur du désert jusqu’à ce billet)…
    Une autre de vos réflexions (dans un autre billet) me fait dire que j’ai fait fausse route en essayant de me conforter à Moodle au lieu de faire comme auparavant: gérer mon site et mon blog avec mes outils, ceux qui s’adaptent à ma manière de faire.
    Mais voilà: que faire quand ce sont tous les profs de sont département que l’on essaie d’acculturer à “l’accompagnement pédagogique sur le web”? À moins d’avoir les moyens intellectuels de gérer soi-même une plateforme (ou le temps de la courbe d’apprentissage, ce qui est une autre façon de ne pas avoir les moyens), on passe par celles qui sont disponibles à l’université… et hop, Moodle, argh.

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