Une société est-elle possible sans copie ?

Comme convenu, voici donc les réponses au devoir posé l'autre jour à mes étudiant(e)s en 2ème année (du célèbre DUT infocom de La Roche sur Yon). Ils et elles ont entre 19 et 21 ans, et seront demain aux avants postes des problématiques liées à la diffusion de la culture. Leur avis mérite donc d'être entendu. Pour vous éviter un clic, je vous remets ici le sujet à traiter en 2 heures :

"Une société est-elle possible sans "copie" ? En quoi le numérique bouleverse-t-il les enjeux liés à la copie ? Quel peut-être (ou quel devrait-être) le rôle des bibliothèques et de la bibliothéconomie par rapport à ces nouveaux enjeux ?
En vous appuyant sur le cours et sur le documentaire visionné (Steal this film II), vous développerez une réflexion argumentée en conclusion de laquelle vous tenterez d’esquisser quelles pourraient être les mesures (techniques, politiques, ou bibliothéconomiques) qui permettraient de protéger la création en maintenant possible un droit de copie le plus large possible."

Et voici leurs solutions en vrac (j'ai parfois légèrement reformulé et explicité sur la forme, mais je me suis efforcé de rester fidèle sur le fond)

Les plus repressives :

  • Supprimer les sites de "partage illégal" (à noter que l'expression "partage illégal" revient plus fréquemment dans les copies que celle, pourtant bien plus pregnante, de téléchargement illégal, faudra que j'en touche deux mots à mon psy … ou au gars qui a surveillé le devoir 😉
  • Favoriser et systématiser la chronodégradabilité y compris pour les oeuvres du domaine public (sic)

Les plus techniques :

  • Créer un DRM spécifique pour les bibliothécaires (à l'aide par exemple d'un identifiant unique) pour qu'ils soient – en tant que bibliothécaires – en capacité de réaliser les copies nécessaires de tout fichier numérisé.
  • Coupler les DRM aux métadonnées Dublin Core précisant les droits associés à une oeuvre pour parvenir à un marquage intelligent (sur le mode du watermarking)
  • Imposer un format unique pour le livre numérique, compatible avec tous les dispositifs de lecture.

Les plus centrées sur les usages (et la formation / prévention) :

  • Habiliter les bibliothèques pour qu'elles fassent de la formation tout au long de la vie pour leurs usagers sur les questions liées au droit d'auteur et à l'usage des DRM.
  • Systématiser le streaming pour les livres sous droits (comme pour les films)

Les plus légalistes :

  • Inscrire le caractère inaliénable du droit de copie dans la loi pour les oeuvres du domaine public en abaissant et en harmonisant la durée du passage dans le domaine public

Les plus économiques :

  • Rémunération des auteurs grâce à la publicité en contrepartie d'un accès gratuit à l'oeuvre (sur le modèle du site Beezic, que j'ai découvert en corrigeant mes copies)
  • Laisser l'auteur décider du nombre et du type de copie autorisé(es) pour ses oeuvres, et non plus l'éditeur.
  • Mettre en place un micro-paiement de type Paypal, contrôlé par DRM, pour qu'à chaque achat ou copie d'une oeuvre, un pourcentage de la transaction soit directement versé sur le compte de l'auteur.
  • Que l'achat d'un ouvrage numérique payant donne droit au téléchargement d'un ouvrage numérique de la zone grise ou d'un ouvrage tombant bientôt dans le domaine public (un an avant par exemple).

Les plus "bibliothéconomiques" :

  • Rationaliser et harmoniser les copies numériques entre bibliothèques : quand on trouve une numérisation de meilleur qualité, on supprime la sienne et on la remplace par l'autre (avec l'accord de la bibliothèque en question)
  • Que les bibliothèques constituent, mettent en avant et gèrent des collections libres de droits (livres mais aussi films, musique, etc, un peu sur le modèle de l'Internet Archive)
  • Créer un vrai portail d'une offre légale d'ouvrages libres de droits, gérée par les bibliothèques, pour éviter aux gens d'aller s'aventurer dans des sites de téléchargement illégal

La plus originale.

  • Inventer des "verrous libres", c'est à dire des DRM qui ne soient pas répressifs mais au contraire incitatifs et pédagogiques et puissent permettre de développer un usage "équitable" des copies numériques.

Et celle qui a le moins de chances d'aboutir 😉

  • Que l'état propose un cadre législatif intelligent (sic 🙂

Voilà. Et ne soyez pas étonné de retrouver bientôt une de ces propositions dans un prochain rapport sur l'économie numérique et le téléchargement illégal. Mes étudiant(e)s avaient déjà soufflé quelques-unes des propositions du rapport Tessier sur la numérisation 😉

 

7 commentaires pour “Une société est-elle possible sans copie ?

  1. la solution originale des “verrous libres” c’est les RNS proposés in illo tempore par Loïc Dachary, au lieu des DRM : Right Notification System au lieu de Digital Restrictions Management. … le cadre législatif et les industries du divertissement ont évidemment préféré les DRM, jusqu’à des DRM rootkit (la fameuse affaire du rootkit XCP de Sony)…

  2. La volonté d’interdiction du partage provient du problème “économique” pour les auteurs.
    Mais d’où vient ce problème ? Pourquoi y a-t-il un problème ?
    –> À cause du conflit entre l’abondance et l’économie. Un accès à tous (une offre illimitée) et un coût marginal nul impliquent un prix nul.
    La question fondamentale est donc : faut-il lutter contre l’abondance pour restaurer une rareté artificielle propice à une demande solvable ?
    Beaucoup des solutions proposées souhaitent instaurer une restriction d’accès afin de pouvoir faire payer.
    Est-ce une réponse correcte ? D’après moi, à l’évidence, non.
    Demandons-nous : quel est le but de l’économie ? C’est de résoudre les problèmes de rareté auxquels la société doit faire face. Avec l’abondance (dans certains domaines), par définition les problèmes de rareté sont résolus.
    Mais alors, faudrait-il restaurer une certaine rareté pour résoudre un problème économique, alors même que l’économie a pour but de résoudre les problèmes de rareté ? Ce serait lutter contre l’objectif afin de conserver ce contre quoi on lutte.
    Alors que faire ?
    Le revenu de base (dividende universel) me semble la meilleure solution.
    http://blog.rom1v.com/2011/02/dividende-universel-un-enjeu-majeur-de-societe/
    http://blog.rom1v.com/2011/06/labondance-contre-leconomie/
    Le libre partage de la culture, de la connaissance, et plus généralement de tous les biens non-rivaux devrait être légalisé et même encouragé. En particulier, l’utilisation non-commerciale d’une œuvre devrait être un droit du public non contestable par l’auteur.

  3. Il est quand même dommage que le sujet soit pas terrible.
    Certes la question “une société est-elle possible sans copie” est bonne, mais je vois pas les réponses ?… et “protéger la création en maintenant un droit de copie” ?… comme si création et copie étaient opposés.
    J’ai l’impression que les auteurs de ce sujet n’envisagent la copie que dans le cadre de la consommation ; or elle est un élément essentiel de l’éducation, et même de la création. La copie est un élément essentiel de la constitution de son identité.
    Si, dans le cadre de la consommation, il est clair qu’il faut empêcher la copie dans le cadre de nos sociétés du moins, la réponse est moins claire dans les autres cas. Si on fait payer, ne risque-t-on pas de limiter éducation et création à Molière ?
    Or si on ne résout pas ces cas là, nos sociétés ne peuvent pas “vivre”. Molière est grand, mais on ne peut pas vivre dans son souvenir. Or ces cas ne semblent pas traités, ou je me trompe ?

  4. Supprimer les sites de partage illégal ou de téléchargement illégal ?
    Mais de quels produis parle-t-on ? Si cette question est posée par un bibliothécaire, on comprend qu’il s’agit de livres, de revues et tout ce qu’on peut trouver dans une bibliothèque…
    Mais que contiennent ces livres et ces revues ? Un savoir qui participe à la formation des jeunes pour les aider à trouver un job dans leur avenir.
    Dans le secteur médical auquel j’appartiens ces livres sont essentiels pour l’acquisition d’un savoir complémentaire aux cours qu’on reçoit à la faculté et qui peuvent être qualifiés du strict minimum !
    Ces étudiants lisent des livres pour apprendre comment sauver des vies dans le futur. Ceux qui téléchargent des livres de médecine de manière illégal sont surtout des africains (d’après les statistiques sur mon blog http://recherche-documentaire.blogspot.com ).
    On veut aider les pays pauvres, on leur envoie de la nourriture, on leur donne des médicaments, des médecins et des infirmiers se portent volontaires pour aller guérir les enfants dans ces pays… tout çà est beau ; mais que fait-on pour le savoir qui permet de former des médecins, des infirmiers, des professeurs… ? On leur vend des connaissances qui leur permettent de devenir indépendants et de satisfaire leurs besoins en matière de personnel médical et paramédical !!!
    Si on veut réellement les aider, doit-on continuer à leur donner des poissons ou doit-on leur apprendre comment les pêcher ?
    De peur que mon commentaire soit trop long, je vais essayer de développer ma réponse sur mon blog !
    Merci pour m’avoir donné l’occasion de m’exprimer sur ce sujet et de répondre à tous ceux qui m’ont critiqué pour avoir mis des liens vers des sites de téléchargement “illégal” de livres médicaux sur mon blog.

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