Réseautage à sec ?

Depuis quelques temps, et particulièrement depuis l'introduction en bourse de Facebook, les articles et analyses se multiplient qui prédisent la fin prochaine de Facebook. Voir notamment , , ou encore ici. Je me contenterai d'attirer votre attention vers deux données factuelles qui me paraissent mettre le doigt au coeur du (double) problème :

  • 80% des utilisateurs se disent imperméables aux campagnes publicitaires et marketing effectuées sur le réseau social. (source)
  • le traffic renvoyé vers Facebook par Bing et Google semble en chute libre (source)

J'ai déjà sur ce blog largement mis en avant une analyse d'internet (web + net) comme un écosystème composé de biotopes en interaction permanente. Rappel des interactions types entre les différetns biotopes : 

  1. la réciprocité : échange de liens, backlinks, trackbacks, etc … La réciprocité est au coeur des biotopes originels du web. Rien n'est possible sans elle.
  2. le parasitage : il s'agit ici d'une réciprocité subie, tel biotope étant "obligé" d'intégrer un composant de tel autre biotope pour assurer sa propre survie ou sa propre domination. Un exemple dans ce billet qui illustre la manière dont les sites sociaux (Facebook, Twitter) influent sur l'organisation de la hiérarchie de liens des moteurs (Google & Bing).
  3. le phagocytage (ou phagocytose) : procède et opère essentiellement sur le mode documentaire (exemple détaillé ici)
  4. la prédation : essentiellement le rachat (au sens économique : telle boîte rachète telle autre) ou l'épuisement (la domination de telle boîte rend caduque des boîtes plus faiblement dimensionnées ou trop spécialisées sur un secteur ou un service)

Or privé à la fois du potentiel attentionnel de ses outils publicitaires et marketing ainsi que du traffic associé aux extériorités qui l'entourent, Facebook est en train de mesurer le côté obscur de sa condition de "jardin fermé", d'autant qu'il n'a (pour l'instant) raté le virage du web applicatif.

Je veux également ici rappeler que, pour reprendre un art de la formule dont nos amis américains sont friands, le modèle documentaire du "ads are content" (initié par Google) est validé et semble pérenne, à l'inverse de celui du "You are the Ad" (initié par Facebook).

D'où les 2 syllogismes suivants.

Syllogisme du cercle vertueux documentaire – et publicitaire (Google) :

  • Ads are content.
  • You are the ad.
  • You are the content.

Syllogisme de l'amertume publicitaire (Facebook) :

  • You are the ad.
  • Ads are content
  • Ads are ads.

La quête de la requête.

Rappeler également que le principal problème de Facebook tient à la pauvreté (qualitative) de son contenu informationnel, pauvreté qui s'explique elle-même par le fait que Facebook n'est pas un site de requêtage, qu'il est un site sans requête. Il ne dispose donc pas de cette possibilité d'amorçage (de désir) qui lui permettrait de capitaliser sur une valeur ajoutée documentaire (voir la partie "search hole et social wall" de ce billet).

Au seuil de l'indépassable.

Je vais oser une analyse un sentiment un peu osé : je suis convaincu que toutes les artefactures (= toutes les constructions humaines, y compris quand elles relèvent de l'ingénierie logicielle ou de la programmation) fonctionnent par paliers, par seuils, et que certains seuils sont indépassables sitôt que sont réunis trois paramètres : une maturité technologique reposant sur une évolution disruptive, un (énorme) public captif, une inscription dans l'imaginaire commun.

En termes clairs, je suis convaincu qu'il n'est plus possible de faire mieux que Google comme moteur de recherche. De la même manière qu'il n'est pas possible de faire mieux que le marteau comme outil pour enfoncer des clous. On peut faire des marteaux différents (plus légers, plus lourds, de toutes formes et de toutes couleurs, des marteaux électriques, des marteaux-piqueurs, des requins-marteaux, etc) mais le seuil indépassable du marteau comme artefacture est celui du manche avec au bout un truc lourd qui comporte une zone plate. Notez bien que j'ai le mérite de la constance puisque je défends cette position depuis plus de 8 ans (ici et ). De la même manière, il ne me semble pas possible de faire mieux que Facebook comme réseau social (la meilleure preuve étant peut-être constituée de l'échec patent de Google à prendre ledit virage social, un échec que l'on ne peut décemment pas imputer à un manque de moyens, à un retard technologique, ou à un manque de public captif).

C'était mieux avant.

Ceci ne veut pas dire que Google ou Facebook ne disparaîtront jamais. Pas davantage qu'ils disparaîtront à coup sûr. Car il est deux paramètres qui dépassent les trois conditions rendant une artefacture indépassable : ce sont ceux du marché (mondial) et de la loi (territoriale). Si le marché décide que Facebook n'est pas viable économiquement, Facebook tombera par K.O. La législation peut également, du jour au lendemain, faire "tomber" n'importe quel site (et pas seulement Megaupload), même si le paramètre législatif est soumis à des temporalités et à des luttes d'influence bien plus contraintes (que le marché).

No future.

Les nouveaux Yahoo!, Amazon, Apple, Google, Facebook se construiront autour d'horizons technologiques non pas nécessairement disruptifs mais qui n'ont pas encore trouvé leur héraut sur le plan de la maturité technologique, du public captif et de l'inscription dans l'imaginaire commun. Et ces horizons sont nombreux : téléphonie mobile, web applicatif, web sémantique, domotique, IHM (interfaces homme-machine), etc. De ces côtés là et de bien d'autres peuvent encore surgir, par exemple, un moteur de recherche sémantique qui mettra Google à la même place que celle où celui-ci installa Yahoo! De ces côtés là peuvent apparaître des modes de socialisation connectée qui relègueront Facebook à la même place historique que les canaux d'IRC.

Réseautage à sec.

Le fait est que, pour l'instant, deux régulateurs fonctionnent à plein régime comme vecteurs de croissance du côté des biotopes de l'écosystème d'internet : celui du traffic et celui de la rente publicitaire. Le fait que Facebook soit incapable d'en tirer tout le bénéfice attendu, son incapacité à trouver un modèle documentaire pérenne (cf les analyses de Jean-Michel Salaün), et ses récentes turbulences boursières permettent objectivement de se poser la question de la viabilité à moyen terme du site.

<Update du soir> En plus, cerise sur le gâteau, il semble désormais acté que sur Facebook on se fait chier : "Les principales raisons de ce désintéressement sont l'ennui, le manque d'utilité et les inquiétudes en matière de vie privée." <Update du soir>

P.S. : sur les autres nombreux problèmes structurels du site (compétition pour l’attention devenue insoutenable, position très ambigüe sur la confidentialité, conversations à faible valeur ajoutée) voir l'excellent billet de Fred Cavazza.

2 commentaires pour “Réseautage à sec ?

  1. Très bon article, merci.
    Je plussoie ceci en particilier :
    “le principal problème de Facebook tient à la pauvreté (qualitative) de son contenu informationnel, pauvreté qui s’explique elle-même par le fait que Facebook n’est pas un site de requêtage, qu’il est un site sans requête. Il ne dispose donc pas de cette possibilité d’amorçage (de désir) qui lui permettrait de capitaliser sur une valeur ajoutée documentaire”

  2. Excellent article. J’ai également toujours été perplexe quant à la rentabilité des réseaux sociaux. Quand je disais à mes collègues “Facebook, sa perd de l’argent depuis des années”, “Mais n’importe quoi” me répondaient-ils…
    Enfin bon, le risque en utilisant de plus en plus Facebook comme un “moteur de publicité”, c’est que les gens s’en désintéressent de plus en plus.
    Les prochains mois vont être capitaux pour Facebook 🙂

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