Wikipédiem électoral

J'ai souvent sur ce blog dit toute mon admiration pour l'encyclopédie Wikipédia, y compris lors des déboires de mon entrée dans la susdite encyclopédie, et au-delà de mon admiration je me suis souvent, et depuis très longtemps, efforcé d'en étudier les méandres et d'en assurer la promotion auprès d'une communauté éducative qui lui fut longtemps opposée. Encore aujourd'hui j'accueille chaque rentrée à l'université en DUT des étudiants fraîchement sortis du lycée pour qui, très souvent, Wikipédia est encore vécu comme une source "interdite". Bref. I fucking love Wikipedia.

Lors du 2ème tour de la campagne présidentielle française qui opposa Ségolène Royal à Nicolas Sarkozy, j'avais observé et rapidement commenté l'une des innombrables "guerres d'édition" qui jalonnent l'histoire de l'encyclopédie collaborative.

A quelques jours du scrutin qui verra Donald Trump ou Hilary Clinton devenir président(e) de la première puissance mondiale, l'excellent Big Brother fait état d'une phénomène "amusant" qui combine guerre d'édition et Google Bombing et vit ainsi associer la requête "mensonge pathologique" sur Google à une photo d'Hilary Clinton.

Le Washington Post publie de son côté un article détaillé sur "l'enjeu" que représente l'édition (et les guerres d'édition) des pages des candidats à la veille d'une élection importante. On y apprend notamment que depuis l'annonce de leur candidature en 2015 les pages de Trump et de Clinton ont été éditées plus de 12000 fois par 2000 utilisateurs uniques. On peut également, toujours à partir de données consultables directement sur Wikipédia, consulter les pics d'édition et les différentes polémiques consécutives aux différentes affaires qui ont émaillé la campagne des candidats. On peut enfin découvrir les débats et les arguments qui donnent lieu au choix de la photo qui ornera la page desdits candidats.

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Toutes ces informations, entièrement consultables et transparentes, tout le processus éditorial de contrôle et de régulation par la communauté, tout cela est précieux. D'autant plus précieux à l'heure où les questions politiques sont de plus en plus marquées d'un sceau algorithmique de plus en plus pesant et toujours presque totalement obscur. La manière dont fonctionne Wikipédia, le rôle qu'elle joue aujourd'hui dans le paysage informationnel et particulièrement lors de moments démocratiques déterminants, est la preuve qu'il est possible à l'échelle d'outils numériques et/ou d'usages numériques massifiés de défendre les valeurs de transparence, de régulation et de rendu public qui sont les garanties démocratiques minimales. La preuve que c'est vers cela qu'il faut tendre plutôt que vers les récentes tentatives de ludification des campagnes électorales.

Pour que, à l'image de ce qu'est Wikipedia depuis sa création, la politique et "le" politique restent, ou plus exactement puissent redevenir des biens communs.

Et il y a urgence.

Il y a urgence à développer des outils numériques comme autant de biens communs parce que demain les GAFAM seront des partis comme les autres, et probablement même devant les autres.

Il y a urgence à développer des outils numériques comme autant de biens communs parce que, très souvent pour le pire, les grands écosystèmes privés du web collaborent avec les états.

Il y a urgence à développer des outils numériques comme autant de biens communs parce que les PDG de ces grandes entreprises discutent d'égal à égal avec les chefs d'états pour décider de l'attribution (et de la distribution) de l'accès à Internet comme hier d'autres multinationales négociaient de la même manière l'accès à l'eau ou à des infrastructures de transport.

Il y a urgence à développer des outils numériques comme autant de biens communs parce qu'un type à la tête d'un milliard et demi d'utilisateurs entrera demain nécessairement en politique. Et qu'il ne s'en cache pas. Et qu'il n'est pas impossible qu'il remporte les suffrages.

Il y a urgence à développer des outils numériques comme autant de biens communs parce que des assistants intelligents pilotés par d'artificielles intelligences seront demain capables de fact-checker en temps réel les débats politiques.

Il y a urgence à développer des outils numériques comme autant de biens communs parce que dès aujourd'hui les grands débats médiatiques précédent l'élection se gagnent aussi à grands coups de bots.

Il y a urgence à développer des outils numériques comme autant de biens communs parce qu'il est désormais démontré qu'il existe, dans le cadre d'un processus électoral, un "effet de manipulation" directement lié aux moteurs de recherche et/ou aux réseaux sociaux ("Search Engine Manipulation Effect").

Il y a urgence à développer des outils numériques comme autant de biens communs parce qu'on ne construit pas une nation comme un fichier client.

Il y a urgence à développer des outils numériques comme autant de biens communs parce que jamais, jamais nous n'avons été aussi proches du hack ou du détournement massif d'une élection par le biais du vote électronique.

Il y a urgence à développer des outils numériques comme autant de biens communs parce que les prochains présidents, tous les prochains présidents élus, gouverneront des pays économiquement, sociologiquement, et politiquement profondément bouleversés et transformés par l'intelligence artificielle et pour l'instant seul l'un d'entre eux souligne publiquement l'urgence d'y réfléchir.

Il y a urgence à développer des outils numériques comme autant de biens communs parce que parce que "l'Uberisation", le "Digital Labor", "l'éthique algorithmique" ne sont pas des notions qui ont vocation à rester confinées dans quelques cercles universitaires restreints mais qu'elles ont déjà commencé à transformer radicalement des industries entières, parce que l'éducation, le transport, la médecine, l'emploi et tant d'autres secteurs n'auront, dans les vingt prochaines années, absolument plus rien à voir avec la réalité économique, sociétale, organisationnelle et décisionnelle qui permet aujourd'hui de les décrire, de les comprendre et de les analyser.

Voilà.

C'est pour toutes ces raisons et quelques autres encore que Wikipédia est un bien commun de l'humanité. Peut-être le plus beau. Le plus important. C'est pour toutes ces raisons que devant les innombrables craintes qui entourent chaque nouvelle élection, Wikipedia nous offre le témoignage vérifiable, observable et partageable, qu'il est possible de construire collectivement une ressource libre, ouverte, transparente, qui ne se prétend pas exempte de biais mais qui se dote des outils de régulation nécessaires pour les atténuer : le genre de pari que nos démocraties modernes occidentales ont de plus en plus de mal à tenir.

Et puis je me suis promis de ne jamais terminer un article sur Wikipédia sans remettre cette citation d'une magnifique interview de Michel Serres en 2007. Alors je vous la remets. Cadeau. Dans le pot commun.

"C'est une entreprise qui m'enchante parce que, pour une fois, c'est une entreprise qui n'est pas gouvernée par des experts. J'ai une grande grande confiance dans les experts, bien entendu. A qui voulez-vous que je fasse confiance sinon à des experts ? Mais cette confiance envers les experts est limitée puisque les experts, qu'ils soient mathématiciens, astronomes ou médecins ne sont que des hommes. Par conséquent, ils peuvent se tromper et il y a là dans cette entreprise de liberté, de communauté, de vérification mutuelle, quelque chose qui, dans la gratuité, la liberté, m'enchante complètement et me donne une sorte de confiance dans ce que peut être un groupement humain."

 

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