Undocumented Men

"Undocumented Men" littéralement ce sont les "sans-papiers". Par extension ou par euphémisme l'expression sert également à désigner les (im)migrants sans papiers.

Time-immigration

Couverture de Time, 25 Juin 2012. 

Souvenirs, souvenirs …

Il y a longtemps de cela (2009) je murmurais à vos oreilles pourquoi l'homme était un document comme les autres. Il y a tout aussi longtemps je vous glissais sous les yeux l'image de l'homme qui valait 3 milliards … de documents (Diapo 45). 

En 2010 je vous racontais l'histoire de ce médecin, candidat au Congrès américain sous l'étiquette républicaine, qui voulait "pucer" les immigrés comme autant de bétail. "We should document them" disait-il. C'était déjà effrayant et flippant. En France, notre Robert Ménard national comptait les prénoms d'enfants étrangers et en tenait la liste. Le fétichisme du fichier. En 2017, le président élu des Etats-Unis publie un décret lui permettant d'afficher, sur le site de la maison banche, la liste des crimes commis par des immigrants. Le fichage dans le sang. Jusqu'au bain de sang

En Juin 2016 le gouvernement américain (celui de Barak Obama) ouvrait une porte dangereuse en donnant la possibilité (à l'époque et pour l'instant toujours) optionnelle d'ajouter au formulaire ESTA (que doit remplir chaque immigrant souhaitant obtenir un visa pour venir aux Etats-Unis) des informations sur nos comptes sociaux (Facebook, Twitter, etc…) et j'imaginais à quoi pourrait ressembler un Passeport Facebook. Nous étions encore assez loin de l'ambassade Facebook mais les choses vont décidément … très vite. 

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En décembre 2016 c'est une start-up suisse qui avait l'idée de mettre des bracelets électroniques sur les migrants et les réfugiés. Ces derniers jours on apprenait qu'une société belge devenait la deuxième entreprise dans le monde à "pucer" ses employés. Autant de chroniques d'une dystopie annoncée

"Passport Password please".

Et puis donc on vient d'apprendre que Donald Trump, par la voix de John Kelly son responsable à la sécurité intérieure, avait l'intention de passer à la vitesse supérieure concernant le formulaire ESTA en exigeant cette fois d'obtenir les mots de passe permettant d'accéder aux comptes des différents réseaux sociaux.

Le seul "garde-fou" contre l'application d'une telle règle repose sur l'instant sur le positionnement des grandes entreprises tech par rapport à Donald Trump et à son récent "Muslim Ban", et, du moins peut-on l'espérer, sur l'éventuelle inconstitutionnalité d'une telle intrusion ou sur les stratégies d'évitement que seuls quelques-uns d'entre nous serons capables de mettre en place techniquement. Mais que ce soient les entreprises qui sont déjà de facto le plus en capacité de tout connaître de nous, qui constituent le dernier rempart face au risque d'une dystopie étatique est en soi extrêmement flippant. 

Voilà ce qu'il se passe quand une administration même vertueuse ouvre la boîte de Pandore et que quelques mois plus tard c'est un autre régime politique qui arrive au pouvoir. Imaginez seulement q'un parti, au hasard le Front National, gagne les prochaines élections présidentielles en France. Imaginez ensuite ce qu'il pourrait faire du fichier TES, le "fichier des gens honnêtes", mis en place sous le gouvernement socialiste de François Hollande, fichier à propos duquel le Conseil National du Numérique vient une nouvelle fois d'exprimer ses craintes. Cette rengaine lancinante, écrasante, effarante. Surveiller et … brunir.

Le nouveau mythe du Surhomme : l'homme "sur-documenté".

Mais ne nous y trompons pas. Le problème que soulève l'annonce de Donald Trump n'est hélas pas réductible à sa personnalité ni à sa politique. Car à l'appui de la dérive totalitaire du régime de Donald Trump s'ajoute un autre élément : sa haine des sans-papiers, des "undocumented men" se construit en miroir de sa fascination pour les "overdocumented men", pour les hommes sur-documentés, ses surhommes à lui.

Ses perpétuels assaults contre la démocratie, sa capacité à parler (et à tweeter …) "la langue des dictateurs" vient également de là. Je m'explique. Ou en tout cas je vous soumets ce que d'autres ont révélé et expliqué. Un enquête récente est venue mettre en lumière ce qui pourrait bien être l'une des clés de la victoire de Donald Trump dans la campagne numérique qui fut menée. Il s'agit de la compagnie Cambridge Analytica a laquelle l'équipe de Trump a fait appel, laquelle compagnie fait de la psychométrie un redoutable outil au service de la propagande :

"Alexander Nix (le patron de la boite) affirme que Cambridge Analytica se base sur trois éléments majeurs: le modèle OCEAN, l’analyse massive de données (big data) et le ciblage publicitaire. D’abord, Cambridge Analytica achète les données de multiples sources, toutes les données sont en vente aux États-Unis. La compagnie a ainsi accès aux habitudes alimentaires, culturelles, sociales, religieuses (…) des utilisateurs. Elle détient les données des profils Facebook de 220 millions d’Américains –soit tous les utilisateurs de Facebook dans le pays, et peut ainsi dresser le portrait de chacun. Pour mieux adapter les posts que voient et reçoivent les internautes en fonction de leurs likes.

Les fans de Walking Dead ou de NCIS, par exemple, sont identifiés comme étant plus prompts à voter Trump. Le jour du troisième débat entre Donald Trump et Hillary Clinton, le candidat républicain teste 175.000 messages différents sur Facebook, avec différentes couleurs, différentes légendes, différentes photos et vidéos. Dans le district de Little Haiti, à Miami, les internautes voient par exemple apparaître parmi les publications dans leur flux Facebook une nouvelle stipulant que la Clinton Foundation a échoué dans son aide aux habitants, après le tremblement de terre qui a secoué l’île. Ou encore, les afro-américains tombent sur une vidéo de la candidate, affirmant que les hommes noirs sont des prédateurs. Le tout, afin de dissuader les gens à voter pour elle. Le message de Trump sur Facebook a pu être adapté au niveau des quartiers, des rues et même au niveau d'un individu, assure Alexander Nix."

(via l'article de Slate.fr qui relaie l'enquête de Das Magazin elle-même initialement relayée par Motherboard Vice)

Comme le précise encore Xavier De La Porte dans l'une de ses (brillantes) chroniques :

"Le modèle permet donc de classer des types de personnalités selon des critères comme l’ouverture d’esprit, le rapport aux autres, ou l’aptitude à se mettre en colère. (…) si vous cherchez des mères des famille blanches, au chômage, vivant en zone rurale, peu socialisées et favorables aux Républicains, et bien on vous sort des noms, des mails et des numéros de téléphone. La dernière étape, c’est l’élaboration de messages ciblés, qui vont être adressés par exemple via ce qu’on appelle les “dark posts” de Facebook, c’est-à-dire les messages sponsorisés (donc payés par l’émetteur) qui ne seront adressés qu’à des profils ciblés, et pas visibles par les autres."

Et Xavier de conclure :

"on pensait avec Orwell que l’autoritarisme de demain reposerait sur l’usage des technologies pour matraquer en continu un message à une masse d’individus presque indistincts. Et bien, c’est peut-être une combinaison plus subtile qui se met en place, la technologie aidant aussi à une hyper-individualisation du message, un phénomène de fragmentation extrême de la communauté politique, où, en dernier recours, c’est l’individu qui est visé."

Voilà le nouveau mythe du Surhomme. Celui de l'Homme "sur-documenté". Au-delà du point Godwin que l'on sera peut-être tenté de m'attribuer, il me semble que se joue là quelque chose de réellement fondamental.

D'abord parce que Donald Trump se présente comme un surhomme. Pour vous en convaincre relisez cet article ("Des intellectuels français à la rencontre du Duce et du Führer") et remplacez "Hitler" ou "Mussolini" par "Trump". C'est aussi bluffant qu'effrayant. Exemple : 

"Davantage qu’un surhomme doté naturellement de multiples talents intellectuels et physiques, Mussolini Trump s’est attaché à se montrer à la fois exceptionnel et proche de son peuple. S’il excelle par ses compétences, c’est davantage par sa volonté, son action et son souci de la performance que par des dons inouïs. Rattaché à la tradition d’une Italie Amérique profonde par son corps robuste (…), Mussolini Trump tend également vers l’homme nouveau par ses talents de leader politique et d’autodidacte."

Autre exemple (on parle cette fois d'Hitler) : 

"Des gens bien informés m’ont affirmé que sa fortune lui a déjà permis d’acheter plusieurs immeubles et d’entretenir plusieurs autos. C’est un homme prétentieux, au caractère épouvantable, m’ont-ils dit, qui professe des goûts simples, dont seuls les naïfs sont dupes."

Ensuite parce que son projet politique et la propagande qu'il véhicule s'articule et se construit principalement autour du fait documentaire au sens premier du terme, et sur deux plans distincts.

Primo, nombre d'articles racontent la fascination de Donald Trump pour la télévision sur laquelle il ne rate aucune intervention de l'un des sbires de son gouvernement fantoche, aucune émission du Saturday Night Live le caricaturant, aucune diffusion de The Apprentice. C'est à dire que son rapport au pouvoir est d'abord un rapport à la manière dont est documentée l'image du pouvoir

Deuxio, sa haine viscérale est adressée à des communautés et à des minorités (rien de nouveau sous le fascisme ordinaire …) mais elle se caractérise en cela qu'elle stigmatise principalement ces communautés du fait de leur absence de papiers (les fameux "Undocumented Men") et qu'elle utilise, pour conduire et guider cette haine, les outils et les métriques ne pouvant s'appliquer qu'à une population "sur-documentable". C'est ainsi que Cambridge Analytica a joué un rôle majeur dans la construction de sa victoire ; c'est ainsi également que la toute puissance du discours totalitaire est d'autant plus efficiente qu'elle s'applique à des communautés ciblées parce que sur-documentées (et sur-documentables) ; c'est ainsi, enfin, qu'il faut voir la volonté affichée de récupérer à toute force les mots de passe de ces "undocumented men" car cela permet au discours totalitaire et au projet fasciste qui le sous-tend de faire entrer le monde dans les deux seules catégories binaires qu'il comprend et qui composent son horizon et son projet : d'un côté ceux qu'il est possible de contrôler et de manipuler (les "sur-documentés") et de l'autre ceux contre qui il faut diriger la haine des premiers (les "sous-documentés", les "undocumented").

Documenter la citoyenneté : un enjeu démocratique vital dans les modalités qui seront retenues.

Au-delà du cas Trump, j'ai déjà, dans plusieurs articles, pointé le fait que seuls en effet les réseaux sociaux étaient en capacité d'anticiper sur toute une série de documents et d'informations susceptibles de mettre en péril des vies à l'échelle individuelle ou à l'échelle collective. De la prévention du suicide aux affaires de pédophilie, de la lutte contre le terrorisme ou les discours de haine à la prévention de drames humains liés à des facteurs d'instabilité psychologique, la responsabilité morale de ces entreprises pose de gigantesques problèmes éthiques. Sans parler du fait que nous nous dirigeons tout droit vers une nouvelle affaire Apple / FBI. "L'enfer est pavé de bonnes intentions", dit-on. Et "l'enfer c'est les autres", dit-on à huis-clos. Ou plus exactement, l'enfer c'est ce que quelques autres savent de nous et de ce qu'ils sont capables de faire de ce savoir.

De fait nous semblons aujourd'hui n'avoir que deux choix fondés sur deux doctrines s'excluant mutuellement :

  • Doctrine n°1 : La vie privée est une anomalie et si vous n'avez rien à vous reprocher vous n'avez rien à cacher. Soit le scénario d'une surveillance totale et globale de chacun de nos comportements par les grandes firmes tech en lien avec les états. Un projet au mieux de nature totalitaire et au pire de nature fasciste.
  • Doctrine n°2 : La vie privée est un droit constitutionnel dont les états et les grandes firmes technologiques doivent être garants. Et là vous aurez toujours quelqu'un pour commencer à parler des exceptions, toujours un "oui mais" : "oui mais s'il s'agit de pédophilie ? De terrorisme ? D'empêcher un pilote d'avion mentalement déséquilibré de causer la mort de centaines de personnes ? A quel moment commence le "principe d'une surveillance de précaution" et quel aspect du droit fondamental à la vie privée doit-il fouler au pied ?" Et on ne s'en sort pas. 

Seul un troisième scénario pourra nous permettre d'éviter le pire. Il nécessite de passer par :

Et puis bien sûr on peut aussi rêver. Rêver par exemple que pour notre bel hexagone le pouvoir politique se mette un jour à écouter et à suivre les préconisations du Conseil National du Numérique, ou qu'il accorde à la CNIL un réel pouvoir de sanction. Et bien sûr – je suis toujours dans le "on peut toujours rêver – que les revenus de ces firmes soient taxés à la mesure de ce qu'il sont réellement et non à l'aune de la partie de l'iceberg non-dissimulée en Irlande, au Delaware ou dans d'autres paradis fiscaux.

Comme nous sommes très loin de tout cela, et comme la marche du monde devient politiquement de plus en plus chaotique, nous nous dirigeons tête baissée vers un Hiroshima technologique dont la "surveillance" des populations sera presque l'aspect le plus anodin. Et je suis plutôt optimiste de nature :-/

Demain peut-être, lorsque la dystopie se sera définitivement installée, ne nous faudra-t-il plus parler de "sans papiers" mais de "sans comptes". Des individus sans trace sociale numérique qui permette de les documenter. Ils ne seront plus "undocumented" mais "undigitized", non-numérisés. Et donc non-surveillables. Peut-être que ce sera une chance. Probablement même. De nouvelles formes de résistance documentaire émergeront, de nouvelles pédagogies contre la surveillance seront nécessaires.

Et nous serons sans  peur, mais jamais sans reproche(s), car nous aurons compris que la doctrine selon laquelle "si nous n'avons rien à nous reprocher nous n'avons rien à cacher" est la source de tous les totalitarismes, que la vie privée est tout sauf une anomalie. Alors oui nous serons sans peur, dussions-nous pour cela rejoindre la cohorte de toutes celles et ceux qui sont, aujourd'hui, sans documents. Car cette humanité "undocumented" est bien plus qu'une humanité "sans papiers", elle est une humanité "non-documentée", en ce sens elle est aussi libre qu'elle permet de pointer et de mesurer notre propre asservissement aux nouveaux ordres documentaires

Undocumented Mankind.

Undocandunafraid
(Source

 

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