Hâte-toi lentement : le très haut débit qui fait débat.

A l'occasion de la signature du contrat entre Orange et la région Loire-Atlantique pour le déploiement du très haut débit, j'ai gentiment été convié à faire un petit speech introductif avant l'intervention du PDG d'Orange (Stéphane Richard), du président du département (Philippe Grosvalet) et du président de la région (Bruno Retailleau). La commande qui m'avait été faite se résumait en une formule : "faites un truc enthousiasmant qui marque les esprits". #Wesh. 

D'habitude j'ai plutôt tendance à soigneusement éviter ce genre de grand raoût, mais comme c'était pas loin de chez moi, comme cela avait été demandé gentiment et de manière rigolote, et comme j'avais toujours rêvé de porter sur ma carte de visite la mention "conférencier enthousiasmant spécialiste en marquage des esprits", ben j'y suis allé.

J'en profite pour faire un petit billet. A la fin duquel vous retrouverez également les slides de mon intervention.

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Dans son roman "La Lenteur", Milan Kundera écrivait :

"La vitesse est la forme d'extase dont la révolution technique a fait cadeau à l'Homme."  

En parlant de cadeau, il y a de cela plus de 25 ans, un jeune ingénieur nous faisait lui aussi un cadeau. Un cadeau magnifique. Son nom ? Tim Berners-Lee. Et ce cadeau c'était le web. Un outil d'expression et de mise à disposition des connaissances, un outil à vocation universelle. Tim Berners-Lee n'a pas fait qu'inventer le World Wide Web, il a immédiatement placé son invention dans le domaine public, renonçant à toute forme de brevet ou de rente. Il nous en a fait don. Un don sans lequel aucun des lieux, aucune des communautés, aucun des outils que nous fréquentons aujourd'hui ne pourrait exister. Le web est, avant tout, un formidable don.

A l'époque de ce don il n'y avait pas de frontières dans le cyberespace, lequel avait proclamé sa déclaration d'indépendance. L'idée même d'un message portant mention "Cette vidéo n'est pas disponible dans votre pays" était une aberration, un non-sens. A l'époque de ce don, tout le monde était anonyme sur les internets. Et comme le disait ce dessin de presse, "Sur internet, personne ne sait que tu es un chien". Aujourd'hui les frontières sont partout et l'anonymat n'est plus nulle part.

Alors aujourd'hui Tim Berners Lee est inquiet. Très inquiet. Depuis déjà plusieurs années il nous met en garde : contre les "jardins fermés" qui ne sont pas le web, contre la surveillance globale, la perte de contrôle de nos données personnelles, les atteintes à la liberté d'expression, la désinformation, les Fake News, contre ce qu'il appelle la propagande algorithmique et publicitaire et la "publicité politique", il souligne aussi les risques qui pèsent sur la neutralité du net. Il est inquiet. Et il n'est pas le seul.

Alors revenons deux minutes 27 ans en arrière. A l'époque où il nous fit son cadeau. Et soyons honnêtes.

C'était un cadeau qui n'était pas très joli.

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Un cadeau qui ne marchait pas très bien. C'était long à charger. Très long. C'était lent à naviguer. Très lent. Ce n'était pas super simple pour publier (il fallait coder en HTML et faire du "ftp"). Il fallait du temps quoi. Pas beaucoup mais un peu de temps quand même. Il fallait un peu apprendre à naviguer, à publier, à partager. Donc forcément il y avait une petite aristocratie de la parole et des "publiants". Et globalement, à part les quelques-uns qui y étaient, tout le monde s'en fichait de ce "ouèbe". Car comme l'a dit Bruce Schneier : 

"L’histoire d’Internet est celle d’un accident fortuit résultant d’un désintérêt commercial initial, d’une négligence gouvernementale et militaire et de l’inclinaison des ingénieurs à construire des systèmes ouverts simples et faciles."

Et puis le web est devenu "populaire". En gros 10 ans après son invention. En gros en 1998. Avec Google quoi. Plus exactement ce n'est pas le web qui est devenu "populaire", c'est la popularité qui est devenue le premier critère de "pertinence". Le seul. Mais la popularité est avant tout un construit social, qui obéit à ses propres logiques. Alors une nouvelle aristocratie a remplacé la précédente. Parce qu'il y a toujours quelqu'un qui décide, in fine, de ce qui est populaire. Là ce fut un algorithme. 

Et puis tout s'est encore accéléré. Le cadeau citrouille de Tim Berners-Lee est devenu carrosse. Le "web-média" a grandi, il a muté. A grands coups d'algorithmes, de données, de fibre optique, de liaison satellite. "The Medium is the Message" disait Mashall McLuhan. Et quand le medium change, le message change aussi. Parce que si une technologie peut être neutre dans sa conception, le changement technologique lui, ne l'est jamais, car il est toujours au service d'un projet politique. 

Alors aujourd'hui bien sûr tout va plus vite. Tout est plus grand. Les "Data" n'étaient pas suffisantes alors on est passé au "Big Data". Et dans ces Big Data on n'arrête pas de changer d'échelle : après les Giga, Téra et Pétabits, on en est aujourd'hui aux Zetta, Yotta et même Brontobits !!  

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Croyez-vous que l'on puisse se contenter d'un simple débit ? Non. D'un Haut débit ? Non plus. Il nous faut un "THD", un Très Haut Débit. Et la fibre, la fibre optique, savez-vous pourquoi on l'appelle "optique" ? Parce qu'elle permet de nous observer en permanence. Hé oui. La fibre "optique" est aussi une fibre "panoptique". 

Toujours plus vite. Toujours plus de débit. Mais nous, nous ne bougeons pas. Nous sommes immobiles. On nous vend de la mobilité à toutes les sauces mais fondamentalement notre rapport à la connectivité est un rapport de l'ordre de l'immobile. Nous sommes immobiles dans un environnement qui va très vite. Toujours plus vite. Qui même lorsqu'il est à l'arrêt, lorsqu'il dysfonctionne ou ralentit, reste avant tout un environnement qui est la promesse de la vitesse. Alors on râle. #Haters #Trolls. On a le même comportement que dans l'habitacle de nos voitures. On râle. On invective souvent. On accumule de la frustration. 

C'est parce que tout allait de plus en plus vite que de nouveaux centres de gravité se sont créés. Des gros machins dans lesquels, au début en tout cas, on pouvait un peu "se poser", entre potes. On a appelé ça des plateformes. Des plateformes sociales. MySpace, et puis Facebook, et puis Twitter, et puis Instagram, et puis toutes les autres. Et puis à l'intérieur de ces plateformes tout s'est accéléré aussi. Parce qu'il n'y a pas de (centre de) gravité possible sans pesanteur (sociale).

C'est parce que tout allait tellement vite que chacun a cru qu'il avait besoin d'un "assistant". De "son" assistant. D'ailleurs, d'après Google, nous venons d'entrer dans "l'âge de l'assistance". Du GPS qui nous dit "où aller" jusqu'au traducteur automatique qui nous dit "comment le dire", en passant par tous les assistants qui nous disent "quoi" ou "qui" choisir. Mais s’agit-il d’assistants ? Ou de nouveaux maîtres  rythmant notre vie en haut débit à grands coups de cadences cognitives infernales sous le joug des nouveaux contremaîtres que sont les incessantes notifications ?

Il paraît que 10 algorithmes gouvernent nos vies. Ils sont en réalité des centaines. Alimentés par des données. Par nos données. Nos données de la servitude volontaire. Et ils dialoguent entre eux. Et ils apprennent presque tout seuls, on appelle ça le "deep learning". Les algorithmes sont un peu comme la lettre volée de la nouvelle éponyme d'Edgar Allan Poe : ils sont invisibles à force d'être omniprésents, à force de ne même plus chercher à se dissimuler. Si vous avez des enfants c'est un algorithme qui choisira leur lycée d'affectation (Affelnet), un autre leurs études supérieures (Postbac). Vous êtes déjà allé aux urgences ? C'est un algorithme de tri des patients qui a déterminé votre temps d'attente et le côté prioritaire de votre dossier. Vous avec déjà fait appel à Uber ou à un autre service du même type ? C'est un algorithme qui se charge de gérer les courses. Un algorithme qui continue d'ailleurs de collecter vos données même si vous supprimez l'application Uber de votre smartphone. Et oui ça colle un peu les algorithmes. Vous avez déjà fait une rencontre sur un site de rencontre ? Et oui. Un algorithme. Un algorithme de l'amour certes, mais un algorithme quand même. Et la liste est quasiment infinie. 

Les algorithmes (nous) regardent. Les algorithmes apprennent (de nous, ou sans nous). Les algorithmes automatisent (ils organisent la production pour qu’elle puisse se passer de nous). Du coup on ne sait plus très bien si ce sont les algorithmes ou les robots qui vont nous piquer nos boulots, mais tout indique en tout cas qu'une majorité de métiers ne résisteront pas très longtemps à l'automatisation qui vient. Je prends juste un exemple. Vous connaissez l'application WhatsApp ? Bien. Nombre de salariés ? Une trentaine. Nombre d'utilisateurs ? Un milliard. Trente personnes suffisent pour un service utilisé par un milliard de personnes. Et on voudrait nous faire croire que l'automatisation et la réduction du "travail" est un fantasme ? 

En fait nous sommes confrontés à plusieurs types de vitesses, vitesses qui façonnent notre expérience du temps numérique. Il y a d'abord la vitesse "propre", la vitesse "au sens propre", le haut ou le très haut débit donc. Il y a ensuite la vitesse de calcul, celle des algorithmes donc mais aussi de l'infrastructure (cloud) qui les porte. Il y a également la vitesse de mémorisation : sur Google il n'y aurait aujourd'hui que 15% de requêtes nouvelles chaque jour quand elles représentaient encore 25% il y a 10 ans. Toutes les questions auront bientôt été posées, et mémorisées. C'est vertigineux. Vient ensuite la vitesse de compréhension fine, celle dont nos assistants vocaux auront besoin de développer. Et enfin la vitesse d'exécution, qui fonde l'ensemble des problématiques aujourd'hui liées à l'automatisation et à la robotisation. Cinq vitesses qui fondent notre expérience temporelle au regard de la seule variable qui soit leur exigence et leur nécessité commune : celle du temps … de réponse. 

Tous ces changements, toutes ces accélérations sont passionnantes. Parce qu'elle démontrent que le web n’est pas juste une "technologie". Ni même une couche de différentes technologies empilées les unes sur les autres. Le web est avant tout un milieu. Une expérience sociale et sensible. Avec des mécanismes complexes de synchronisation, d’asynchronie. Une expérience sociale et sensible où le "temps réel" n’est pas l’expérience réelle et sensible du temps. C’est surtout cela que questionne et qu’interroge le "très haut débit" au-delà des seules logiques d’équipement.

La vitesse n'est qu'une question de point de vue. Une question de signe aussi. Une question sémiotique. Souvenez-vous du logo imaginé pour le TGV, pour le Train à Grande Vitesse. Qui devenait un escargot lorsqu'on le retournait. J'ai cherché s'il y avait un logo pour le très haut débit. Il y en a un. Le voici.

Logo-official1

Il ne vous fait penser à rien ? 

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Troublant non ? Bah oui. Le côté obscur n'est jamais très loin. Car le Très Haut Débit autorise aussi toutes les Très Haute Dictatures (algorithmiques). Il en est la condition première. Il n'est donc pas possible de faire l'économie d'une réflexion de nature politique sur ce que doivent être les infrastructures publiques du très haut débit.

Il ne s'agit pas de plaider pour un retour à la bougie ni pour une forme de décroissance du débit. Mais de s'interroger aussi sur ce que l'accès au web pourrait être dans des pays, des zones ne disposant pas d'infrastructures idoines. Ce que tente par exemple de faire l'initiative "Downscaling the web". Mais c'est peut-être Paul Virilio qui résume le mieux l'attitude à adopter :  

"Comment dire non à ce qui nous apporte un plus ? Avant de ralentir, il faut d’abord comprendre de quoi il s’agit (…) pourquoi ne pas réfléchir à une pensée politique de la vitesse qui, à l’instar de la musicologie, composerait des rythmes pour former une mélodie ?"

La mélodie du haut débit. Joli non ? Elle se joue "Allegro".

Allegro Ma Non Troppo.

 

 

Un commentaire pour “Hâte-toi lentement : le très haut débit qui fait débat.

  1. You, sir, have some incredible balls.
    Merci pour cette retrospective qui même si elle est connue, fait toujours du bien de se remémorer.

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