Depuis la fin de la semaine dernière j’ai passé plusieurs heures au téléphone avec plusieurs médias et journalistes au sujet des mouvements sociaux en cours et de la place et du rôle des réseaux / médias sociaux. Alors je vais tenter de poser ici, ce qui me semble essentiel dans ces échanges et qui (faute de place et de diverses contraintes que par ailleurs je comprends parfaitement) se trouvera trop souvent résumé et expurgé jusqu’à ne plus vouloir dire grand chose.
D’abord je précise que je préfère parler de « médias sociaux » plutôt que de « réseaux sociaux ». Et ce car la fonctionnalité de mise en contact de profils – le côté réseau social donc – est de même niveau d’importance que la capacité d’accéder à des productions médias ou d’en devenir un soi-même – de média – au travers de logiques d’influence.
Allez on y va.
Alors quel est le rôle de ces fameux médias sociaux dans les mobilisations en cours ?
Il s’agit en fait de trois rôles.
D’abord une fonction d’organisation (en amont et en temps réel) qui passe par les « grands » médias sociaux au travers d’un filtre générationnel (dans les mouvements lycéens on est plutôt sur Snapchat et TikTok, dans les mouvements étudiants sur TikTok et Insta, etc.) mais aussi, pour cette fonction d’organisation, par tout l’éventail des messageries sociales : celles intégrées aux plateformes (DM Insta par exemple) ou celles externalisées et dédiées (Whatsapp, Telegram, Signal principalement).
Ensuite une fonction d’appartenance : partager une vidéo, une image, un post, c’est acquérir du capital social. Simple, basique.
Enfin une fonction de documentation. Documenter le réel, « son » réel, et le faire dans la perspective d’une archive sociale personnelle que l’on valorisera plus tard (un peu à lamanière des Dump sur Instagram) mais aussi avec la conscience un peu plus diffuse que ces éléments de documentation seront repris, dans d’autres espaces, médiatiques, et dans d’autres temporalités, sociales.
Autre question récurrente : est-ce que c’est la faute des réseaux sociaux ?
Est-ce que les réseaux sociaux génèrent les dérapages, les violences, les saccages, etc. ? Alors non. Juste non. NON. Il n’y a absolument aucune étude scientifique qui montre un lien de causalité directe, à l’échelle individuelle, entre des réseaux (médias) sociaux et des mouvements sociaux. Aucune.
A l’exception de cas très circonscrits et spécifiques de radicalisations dans des milieux religieux (catholiques comme islamiques) où l’on a pu observer des profils s’étant principalement radicalisés (jamais exclusivement) via l’usage des médias sociaux, jamais un média social, jamais un réseau social n’a transformé un catho de droite traditionaliste en punk à chien anarchiste. Jamais. Et jamais non plus il n’a transformé un manifestant lycéen pacifiste en pilleur ou en black block. Les gens qui ont pillé et volé et agressé avaient la volonté et l’intention de le faire et l’auraient fait y compris si l’on vivait dans un monde sans aucun réseau social. Pareil pour celles et ceux qui partaient avec l’intention de manifester pacifiquement et joyeusement qui l’auraient également fait dans un monde totalement déconnecté.
Et si quelqu’un prétend l’inverse, vous pouvez lui piller sa grand-mère (je plaisante).
Alors il peut y avoir, par contre, des liens de corrélation, ça oui. A l’échelle individuelle comme à l’échelle collective. Les médias sociaux altèrent notre espace-temps communicationnel et à ce titre ils peuvent par exemple prolonger des colères au-delà du temps de la seule journée de manifestation. Ils peuvent aussi entretenir des sentiments de proximité avec des événements se tenant loin de notre géographie sociale directe. Ils peuvent enfin, sur le temps long (et j’insiste bien sur le temps long), accompagner des parcours ou des trajectoires militantes singulières, parce que sur le temps long ils « jouent » de leurs fonctions d’organisation, d’appartenance et de documentation sans cesse réactivable. Mais une bonne fois pour toutes, nonobstant les vociférations de plateau et les assertions péremptoires de personnalités en disette d’agenda autant que de réponses politiques, une bonne fois pour toutes jamais « les réseaux – médias – sociaux » n’ont transformé un manifestant pacifique et tranquille en pilleur pulsionnel.
Et non, ce n’est pas parce que l’on voit des pilleurs qui partagent des vidéos de leur butin que ça donne à des manifestants des envies de piller aussi subites que des envies de pisser. La « mimesis de la violence » (je crois que c’est Attal qui a utilisé cette expression) n’est pas un putain de fichier excel dans lequel tu mets des gens dans la colonne 1, des images violentes dans la colonne 2, et où ta colonne 3 ne contient plus que des gens violents. Par ailleurs, à chaque fois qu’un représentant politique ou qu’un expert de plateau télé vous parle du rôle supposément causal que joueraient « les réseaux sociaux », souvenez-vous bien que ce faisant il omet surtout d’évoquer le rôle – toujours pas causal mais bien plus éminent – que jouent les médias d’information dits « classiques » (coucou Pascal Praud, Cyril Hanouna et la team Bolloré et les chaînes d’info continue). Et ils évitent aussi de vous parler … des causes de ces manifestations et des solutions politiques qui existent.
Mais alors de quoi est-on absolument certain concernant le rôle des ces réseaux et médias sociaux ?
Ah bé voilà la bonne question 🙂 Alors de quatre ou cinq choses, pas plus. C’est déjà pas mal ceci dit. Mais vraiment j’insiste, pas plus. Et comment en est-on certain ? Et bien parce que depuis les printemps arabes, depuis le mouvement des gilets jaunes, depuis la campagne du Brexit et le scandale Cambridge Analytica, depuis l’envahissement du Capitole et les deux élections de Trump, et depuis tout un tas d’autres révolutions et mouvements sociaux dans tout un tas de pays (démocraties ou non), il y a des universitaires qui font le taff et ont permis d’isoler un certain nombre d’invariants. Invariants que voici.
Premièrement, Internet (et donc aujourd’hui les réseaux sociaux) a facilité l’organisation des révolutions (et des mouvements sociaux en général).
Mais que, deuxièmement, il en a aussi presque toujours compromis la victoire. C’est pas moi qui le dit (et le démontre) mais l’une des chercheuses de premier plan sur ces sujets, Zeinep Tufekci. Ici dans sa conférence TED, et surtout dans ses articles et livres dont le toujours formidable « Twitter et les gaz lacrymogènes. »
Oui au début d’un mouvement, bien sûr que ça aide. Mais oui ensuite et vers la fin, ça finit toujours soit par se retourner soit par s’éteindre si les relais de la mobilisation des corps ne suivent pas ou ne suivent plus. Ce n’est pas pour rien que l’on parle de « mouvement » social. Un algorithme ne bouge pas, ne se déplace pas, ne fait pas barrage de son code.
Troisièmement, les médias sociaux sont des « milieux », c’est à dire des biotopes partageant des fonctionnalités et des modes d’organisations communs (en gros les principes majeurs de viralisation algorithmique) et ils sont surtout des espaces éditorialisés. Avec là encore une règle simple : moins l’éditorialisation est ostensible (c’est à dire plus on vous explique que c’est « l’algorithme » qui choisit ce que vous voyez) et plus elle est majeure et prégnante dans l’ensemble des usages que l’on peut avoir d’une plateforme sociale (récréatifs, informatifs, etc.)
Quatrièmement, les chiffres de la viralité ne disent jamais rien des intentions de la viralisation. Je m’explique. On parle beaucoup (notamment via une étude Visibrain très reprise sur plein de plateaux), des chiffres hallucinants en nombre de vues et de partages de certains contenus. Plusieurs millions, dizaines ou même centaines de millions. Les chiffres sont en effet très impressionnant. Même si l’on sait que pour TikTok par exemple, ça monte très vite sans aucune forme de rationalité, et que l’on sait aussi par ailleurs que toutes les plateformes ont menti, mentent et mentiront encore sur les chiffres réels « d’engagement ». Mais Ok, les chiffres sont en effet impressionnants. Ils sont d’ailleurs … aussi faits pour ça. Mais ces chiffres ne disent absolument rien des motifs de partage : il y a des partages d’adhésion, des partages de condamnation et de désaccord, des partages de mise à distance, des partages « leurre » (qui visent à laisser croire que l’on adhère ou que l’on condamne mais qu’en tout cas on n’est pas indifférent), des partages de moquerie, etc. Pour une vidéo de pillage partagée 400 000 fois, combien de ces partages ont été faits pour la dénoncer, pour s’en indigner ? Qui pose cette question sur les plateaux actuels qui ne parlent que de la violence et du rôle de Tiktok et des autres ? Personne. Absolument personne.
Cinquièmement, accrochez-vous bien mais, internet, les algorithmes et les médias sociaux sont … de droite. Oui oui. De droite. Et d’une droite très conservatrice et très réactionnaire. Très. Bah oui. Alors bien sûr dit comme ça cela peut paraître un peu contre-intuitif puisqu’à longueur de journée médiatique on nous explique que ce serait de la faute de LFI (bah non), de l’ultra-gauche, et que tous ces casseurs et militants en ligne seraient majoritairement « degôch ». Mais ce devrait être assez simple de vous en convaincre : allez lire par exemple mon article de 2021 dans lequel je vous expliquais et démontrais que « oui, les algorithmes – et les médias sociaux – sont de droite. » Et je le faisais en m’appuyant – notamment – sur les travaux universitaires de Jen Schradie dans son ouvrage « The Revolution That Wasn’t : How Digital Activism Favors Conservatives » (2019) qu’elle résumait elle-même ainsi (lisez attentivement ce qui arrive, notamment ce que je souligne) :
« J’ai étudié l’activisme en ligne d’une trentaine de groupes, de tous bords politiques, qui militaient à propos d’une question locale en Caroline du Nord, et j’ai découvert que les groupes les plus à droite étaient les plus actifs en ligne. Il y a trois raisons à cela : les différences sociales, le niveau d’organisation des groupes et l’idéologie. D’abord, les classes plus aisées sont plus présentes en ligne que les classes populaires. Elles disposent de meilleures organisations, plus accoutumées à la bureaucratie. Enfin, les conservateurs, comme les membres du Tea Party, ont un message plus simple et abordent moins de sujets que les groupes de gauche. Ils ont l’impression que les médias mainstream ne relaient pas assez leur parole, ce qui les incite d’autant plus à se doter de leurs propres instruments de communication. L’idéal de liberté se partage plus facilement sur les réseaux sociaux que celui d’égalité. Au vu du contexte actuel, je pense donc que le discours de droite sera d’autant plus dominant sur les réseaux pendant la pandémie. »
Alors certes (et heureusement quand même) il existe bien sûr des espaces numériques militants de gauche et de gauche radicale, mais ils sont, à l’échelle de la dynamique comme de la sociologie actuelle des plateformes sociales, immensément minoritaires.
J’en viens au point Pascal Praud de cet article (c’est un peu comme un point Godwin, ça ne fait pas avancer le débat mais putain ça détend). Pascal écoute-moi bien. Les casseurs, les pilleurs, les vermines, les racailles qui cassent et se prennent en photo avec leur butin : ce sont des pratiques de droite. Oui mon Pascalou. Ces racailles sont du même camp que toi. La droite. Parce que jamais un gauchiste radicalisé n’ira piller autre chose que des symboles républicains ; il enfilera un gilet jaune à une Marianne, il barbouillera le portrait de Macron, mais il ne s’appropriera pas le travail de quelqu’un d’autre, parce que pour la racaille de gauche Pascalou, l’idéal d’égalité demeurera toujours supérieur à l’idéal de liberté, il n’ira jamais à peine rentré revendre et remettre en marché le fruit de son larcin, et le « servez-vous et les mains invisibles du marché et des assurance feront le reste » bah ça, c’est de droite mon Pascalou. Fin du point Pacal Praud. Je suis détendu (un peu). Je redeviens sérieux.
One more thing.
Vous avez vu ? Un mouvement lycéen. Qui s’organise, se documente, et qui produit de l’émancipation politique, ou en tout cas de la culture politique ; dans les manifs, dans les blocus, dans les battle d’aura. Ces jeunes citoyens et citoyennes dans la rue avec leurs revendications tellement raisonnables, tellement lucides, tellement politiques. Vous avez vu ? Bien. Et maintenant souvenez-vous. Souvenez-vous des dernières annonces et projets gouvernementaux d’il y a quelques semaines, quelques mois. Il s’agissait d’interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Il s’agissait d’interdire les téléphones portables y compris aux lycéens et lycéennes au sein même de leurs lycées. Et on se demandait – certains en tout cas – si derrière ces archaïques pulsions d’interdiction, sociétalement irrationnelles et inapliquables en droit, on se demandait s’il n’y avait pas autre chose, si ce n’était pas l’éternel retour du vieux rêve des gouvernements conservateurs : celui d’un pays, d’une jeunesse, celui d’une classe qui se tient sage. Parce que c’est en effet notre leur projet. Quelle formidable réponse de cette jeunesse. Quelle formidable leçon. Et pour le reste …

