Pour voir des images d’enfants morts : cliquez ici

Il y a des enfants morts échoués sur des plages. Il y a des hommes brûlés vifs, décapités. Il y a la réalité.

Il y a les images de cette réalité. Il y a les médias qui choisissent de diffuser ou de ne pas diffuser les images de cette réalité. Il y a, oui, les "vieux" médias, vieux parce que non essentiellement individualisants, les vieux médias qui avertissent et laissent la possibilité de voir ce que les autres voient, d'un regard porté "ensemble" :

"attention, retirez les enfants de devant le poste".

Et il y a, oui, les "nouveaux médias", ceux pour lesquels le conseil ou l'injonction de retirer les enfants de devant le poste ne fonctionne pas parce qu'elle n'a plus de sens, elle n'a plus de réalité sociale, elle n'a plus de réalité "physique", parce que la consommation de ces médias est "individualisée" dans le rapport à l'écran qui est sa principale médiation.

Et puis il y a les gens devant ces médias, devant ces plateformes, devant ces images. Les gens qui choisissent de laisser les enfants regarder, les gens qui choisissent de les envoyer directement dans leur chambre, les gens qui n'ont plus la télé, les gens qui ne voudront jamais de compte facebook, les gens qui ne voient plus ce que leurs enfants regardent, qui n'en ont plus connaissance, et les autres, tous les autres. Qui ne savent plus trop quoi faire devant ces images ou ces absences d'images. Qui ne savent plus trop qui doit porter la responsabilité de leur diffusion, de leur réception, de leur acceptation.

Heureusement il y a aussi les mots. "Que ferais-je si ce bébé était à moi". Le "making-of" du reportage d'un photographe de l'AFP une nouvelle fois confronté à des cadavres d'enfants sur des plages, nos plages.

"Pour le moment personne ne s’occupe du bébé mort. Alors, je reviens vers lui et pendant peut-être une heure, je reste à ses côtés, en silence. J’ai deux enfants, une fille de huit ans et un petit garçon de cinq mois. Je me demande ce que je ferais si ce bébé était à moi. Je me demande ce qui est en train d’arriver à l’humanité."

Billet qui se conclut ainsi :

"Au cours de ma carrière de photojournaliste, j’ai couvert des crises, des émeutes, des attentats. J’ai déjà vu des morts. Mais ça, c’est pire que tout. En regardant ce petit corps, je me demande pourquoi tout cela. Pourquoi cette guerre interminable en Syrie. Je suis fou de rage contre tous ces politiciens qui ont causé cette tragédie, contre les passeurs qui envoient tant de gens à la mort.

Puis un gendarme arrive, soulève l’enfant et le dépose dans un sac en plastique. Lui aussi il pleure."

Et au beau milieu de ce billet il y a, bien sûr, les images, les photos prises par le photographe ce jour-là. Des images que je n'ai pas regardées. Que je ne veux pas voir. Un refus irrationnel, probablement coupable. Peut-être aussi parce que 4 autres images ne me quittent plus depuis déjà plusieurs mois. Celle des "premiers corps" de ces enfants morts. Avant celui d'Aylan. La veille très exactement. Celui d'Aylan Kurdi bien sûr, effacé du mur de Facebook. Mais de ceux-là aussi. Ces 4 images là restent ineffaçables. Ce petit enfant noir, dans la position d'un crucifié. Crucifié de notre indifférence, de notre irresponsabilité. Seulement vêtu de sa couche et d'un t-shirt. Ce petit enfant mort noyé. Cette image ne me quittera plus. Elle me suffit. Elle suffit à mon encombrante culpabilité. Quatre images que très peu ont vu. Une image (celle d'Aylan Kurdi) que tout le monde a vu. Et les autres que personne ne verra jamais autrement qu'à travers des données. Tous les autres. Les autres enfants morts. Enfants morts sans image. Sans texte. Sans accompagnement. Sans récit. Sans personne.

"Attention, images choquantes d'enfants morts, cliquez pour les visionner."

Enfants-morts2

Le blog de l'AFP nous avertit. Un avertissement qui pour beaucoup vaudra incitation. Parce que nous sommes "dans" le numérique. Pas "devant" la télé. Et que "dans le numérique" peu de gens résistent au "cliquez ici" lorsque celui-ci désigne ostensiblement un contenu invisible, insupportable, ou dans un tout autre registre, un contenu "excitant", "interdit", "sulfureux". Ce que nous dit cette image c'est que nous sommes face à un interdit. Pour transgresser l'interdit, cliquez ici.  

Peu de temps après avoir consulté l'article de ce photographe, je suis tombé, au hasard du profil d'un ami Facebook, sur une autre image. Celle d'un autre interdit. Pas d'enfants morts derrière cette vidéo – que j'ai vue – mais des militaires qui se livrent à de violentes exactions (coups, humiliations) sur des civils, de jeunes civils. 

"Attention. Contenu vidéo. Ces vidéos contiennent des images qui peuvent choquer, offenser ou inquiéter. Êtes-vous sûr que vous voulez vraiment voir cela ?"

Enfants-morts

Une nouvelle fois, "pour voir des images choquantes, cliquez ici". Une nouvelle fois la pulsion scopique, une nouvelle fois la grammaire du pulsionnel et la syntaxe de l'immédiat. Car ces contenus participent d'une double viralité : celle qui est liée à notre désir de voir, et celle qui est propre aux réseaux sociaux, des réseaux dans lesquels, comme je le signalais et l'étudiais déjà ici

"la colère est beaucoup plus influente que les autres émotions comme la joie ou la tristesse ; un résultat qui pourrait avoir d'importantes implications dans notre compréhension de la manière dont l'information circule et se répand au travers des réseaux sociaux."

Quelle que soit sa nature, qu'il s'agisse d'une colère destructrice ou motrice, nous savons que ces images viendront alimenter notre colère. Une colère qui à son tour participe d'une envie de punir, laquelle envie, si paradoxal que cela puisse paraître, nous délivre une satisfaction immédiate (comme le montre cet article : "The Neural Basis Of Altruistic Punishment"). Voilà, aussi la raison pour laquelle les vidéos de propagande djihadiste rencontrent un tel écho. Voir ces images qui nous mettront en colère. Être en colère pour ressentir l'envie de punir. Avoir l'envie de punir pour y trouver une satisfaction immédiate. Nous cliquerons donc. Pour voir, cliquez ici.

Acculturation visuelle.

Devant la complexité de la production et de la réception des images il y a, heureusement, des gens qui mettent cela en mots. Je ne parle pas des experts (universitaires ou non) qui courent les plateaux télé parce qu'ils ont un avis, ou plus exactement parce qu'une légitimité artificiellement bâtie leur donne le droit d'avoir un avis. Je parle de ceux qui depuis des dizaines d'années travaillent sur les phénomènes de production et de réception des images. Il y en a un que j'aime bien. André Gunthert. Qui sur son blog à propos d'une énième vidéo insupportable diffusée par Daesh sur différents réseaux sociaux écrit ceci (je souligne) :

"J’ai capitulé devant la perspective de me retourner l’estomac à la vue d’une décapitation, spectacle parmi les plus insoutenables. Une attitude qui semble accessoirement contredire mes convictions théoriques sur la prétendue indicialité des images ou leur soi-disant “pouvoir”. Mais non: ce n’est pas à la technologie de l’enregistrement, mais à notre faculté de projection que je dois mon émotion.

Mon refus ne doit rien à la morale. C’est d’abord un geste égoïste de préservation. Ce que je veux empêcher, c’est de laisser entrer ces images, comme des corps étrangers, dans mon imaginaire. Ce à quoi je résiste, c’est à une acculturation. Car je sais que l’imagerie porteuse du message de haine, une fois qu’elle aura passé ma rétine, s’installera dans mon stock visuel, entrera en composition avec d’autres images, participera de ma culture. Je sais que le jour est proche où (…) je n’aurai plus le choix. Mais aujourd’hui encore, j’ai résisté à cet envahissement, j’ai renoncé à voir.

Que faut-il, que me manque-t-il aujourd’hui pour regarder ces images ? Un discours d’accompagnement. Une voix off. Un récit qui les transforme en objets inertes et m’immunise contre leur violence. Un récit qu’il va falloir participer à écrire – sans enthousiasme, par pure nécessité prophylactique."

La mise en récit de ces images. Pour s'immuniser contre leur violence. Bien sûr. Comme nous avons péniblement et lentement réussi à la faire avec les images de la shoah ou d'autres génocides, d'autres guerres, d'autres drames humanitaires. La mise en récit donc. Mais aussi la mise en partage. Des enfants, des adolescents qui regardent des images d'enfants morts, des images de décapitation, sans autre récit que celui du "cliquez ici".

Bien sûr ces images nous renvoient à la nécessité de construire "un récit capable de nous immuniser contre leur violence".

Bien sûr ces images nous renvoient à des questions d'éditorialisation algorithmique : pourquoi telle image "passe", pourquoi telle autre "ne passe pas", selon quels critères, qui prend la décision, dans quels délais, en fonction de quelles règles, pourquoi celle-ci est-elle masquée derrière un avertissement, pourquoi telle autre bien plus violente ne l'est-elle pas ?

Mais bien sûr aussi et peut-être plus profondément encore que les deux points précédents, ces images, ou leur absence, leur disparition, ces images nous renvoient aux nouvelles proxémies qu'inaugurent ces médias plateformes, à la distance, intime, personnelle, sociale, collective que nous entretenons avec elles, avec leur support, avec leur contexte, avec la réalité qu'elles dépeignent, qu'elles font surgir.

Bien sûr la première question que pose l'accès à ces images est celle de l'affordance : une image masquée derrière un clic est faite pour être vue.

Bien sûr, enfin, il faut comprendre la réception de ces images dans le contexte de leur diffusion ou de leur rétention, à l'échelle de ce que Danah Boyd appelle les "audiences invisibles" ; la majorité des destinataires est absente au moment de l'émission du message, ils n'en prendront donc connaissance que dans un contexte décalé, que dans l'absence d'un contexte hors duquel l'instrumentalisation, le "clickbait" du pulsionnel ne peut qu'aboutir au naufrage de la réception : sans contexte, sans temporalité propre, ces images nous laissent nous échouer, nous fracasser sur la plage de nos propres pulsions, de notre écoeurement, de notre colère, de notre impuissance.

Ce faisant, elles renforcent et confortent nos propres représentations. A l'image du dessin de Riss qui fit récemment polémique en présentant le petit Aylan Kurdi devenu grand comme un "tripoteur de fesses en Allemagne" : publié dans le contexte discursif et éditorial de Charlie Hebdo il est juste "trash", s'il avait été publié par le journal Minute, il aurait été raciste. Mais publié sur Facebook, que devient-il ? Il est un dessin raciste pour les racistes. Il est un dessin trash pour les lecteurs de Charlie. Pour les autres, tous les autres, il est une acculturation. L'acculturation que porte la plateforme hôte. Une acculturation principalement illisible et invisible. Pour les autres, pour tous les autres, "il s'installe dans leur stock visuel, entre en composition avec d'autres images, participe de leur culture." Mais quelle est cette culture, cette User Global Culture, quelles valeurs et quelles représentations porte-t-elle ?

"Pour voir des images d'enfants morts, cliquez ici."

Alors on clique.

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